Mauvaise compagnie
Chapitre 3
3
Jeudi 9 avril
Les saisons n’existent pas dans les sous-sols du palais de justice Clarence Mitchell, et Sharon Kerpelman devait parfois baisser les yeux sur ses vêtements pour se rappeler par quel genre de temps elle était venue travailler le matin. Pas de saisons, pas de sensation du temps qui passe. La date d’aujourd’hui était présente à son esprit uniquement à cause des dispositions qu’elle avait prises pour libérer son après-midi, mais cette date n’avait pas de réalité au-delà de son agenda, pas de connexion avec le printemps ou même le jour de la semaine, lequel échappait très souvent à sa conscience, lui aussi. Elle aurait détesté qu’on sache le nombre de samedis où elle s’était douchée à la hâte et s’était retrouvée à moitié habillée avant d’entendre la voix masculine à la radio parler de l’édition du week-end, et non de l’édition du matin.
Aujourd’hui jeudi – une certitude qu’elle vérifia dans l’agenda ouvert sur ses genoux –, elle allait accueillir une famille dans le hall d’entrée quand elle vit passer une secrétaire portant un panier empli d’œufs colorés et de chocolats, et elle songea Oh oui, Pâques. Cette date était-elle déjà passée, ou allait-elle arriver ? Et cela ne signifiait-il pas que la pâque juive était proche, elle aussi ? L’avait-elle ratée ? Mais non, sa mère ne l’aurait jamais permis. La pâque juive devait survenir tard cette année, puisque Sharon n’avait pas encore reçu le coup de fil rituel à propos du Seder, le repas pascal, pour savoir si elle viendrait accompagnée et ce qu’elle penserait si sa mère invitait le fils des Kutchner, un parti très convenable qui venait tout juste de revenir s’installer à Baltimore.
La petite sœur de son client, cinq ans tout au plus, suivit le panier regorgeant de douceurs d’un regard débordant d’envie et de culpabilité, comme si elle savait qu’il ne lui fallait surtout pas désirer quoi que ce fût. Le client lui-même, âgé de douze ans et accusé pour la seconde fois de vente de drogue, contemplait fixement le sol et semblait se désintéresser totalement de son propre sort. Sa mère se tenait debout à côté de Sharon, mains sur les hanches, et donnait tous les signes de nervosité d’une fumeuse interdite de cigarette.
— Cullen, gémit la mère, comment pourrai-je le voir si on l’envoie là-bas ? Je n’ai pas de voiture. Je croyais qu’il irait à Hickey, s’il prenait une peine de prison ferme. Vous aviez parlé de mise en liberté surveillée, peut-être même de simple mise à l’épreuve. Vous aviez promis.
— J’ai promis de faire mon possible. Il s’agit d’une récidive. Et que ça se soit passé à l’école n’a rien arrangé.
— Alors pourquoi pas Hickey ?
— Cullen a une place libre dans son unité pour mineurs ayant des problèmes de drogue. Gordon n’arrêtera pas de vendre de la drogue tant qu’il n’aura pas arrêté d’en consommer. Et puis, c’est une structure beaucoup plus petite. À Hickey, il se ferait dévorer vif.
— Non, Cullen, ça n’ira pas, déclara la mère comme si elle pouvait influer sur la décision.
Elle était furieuse, de cette colère spécifique aux clients qui ne paient pas d’honoraires. Sharon l’avait appris durant ces dix années, ceux qui ne peuvent s’offrir les services d’un avocat de leur choix estiment que les avocats commis d’office sont incompétents. Pour eux, dans ce domaine, les bonnes âmes sont simplement des ratés déguisés.
— Ce n’est que sa première récidive, siffla la mère.
Elle avait ce curieux accent des montagnes qui avait réussi à survivre à Baltimore, un lointain héritage des Virginiens de l’Ouest qui avaient déferlé sur la ville pendant la Seconde Guerre mondiale. En secret, Sharon voyait leurs descendants sous l’apparence d’êtres à la peau trop pâle, des oubliés de l’évolution terrés dans les derniers quartiers blancs de la ville. Elle connaissait ces gens mieux qu’elle ne l’aurait souhaité, car elle avait tenté de vivre dans ces voisinages qu’ils affectionnaient, trompée par les vieilles maisons en pierre des ouvriers d’usine ici, par les grands studios à bas prix là. Finalement, ses voisins rustauds l’avaient fait fuir jusqu’à la banlieue, dans un immeuble en copropriété sans âme et protégé par une grille. Mais, au moins, elle avait essayé.
— Écoutez, à huit ans, votre fils a commencé à sniffer de la peinture en bombe. Il fume de la marijuana depuis l’âge de dix ans. C’est seulement une question de temps avant qu’il ne passe aux amphétamines ou à l’Oxycontin.
— Je ne consomme pas, moi. Je vends juste un peu, dit Gordon.
Il donnait l’impression de répéter une leçon bien apprise. Son idée ou celle de sa mère ? se demandait Sharon. La mère ne pouvait honnêtement penser que son fils ne se droguait pas. Chaque fois que Sharon le voyait, il avait les yeux vagues et injectés de sang et cette attitude indifférente typique. Non qu’elle l’en blâmât. Elle aussi se serait droguée si elle avait eu cette femme pour mère, et cette existence.
Elle ignora son excuse.
— Je comprends que ce soit dur pour vous, Mme Beamer, de savoir qu’il sera aussi loin. Mais c’est la meilleure solution. Il y a des arguments pour qu’on le place hors de cette ville. Les enfants en détention à Hickey ne subissent pas ce même choc culturel, cette sensation d’être réellement déplacés. Et puis, Hickey est trop… trop…
L’huissier vint les appeler. Sharon se leva sans terminer sa phrase. Plus elle y songeait et plus Hickey lui semblait être un camp d’internement pour jeunes, un endroit où l’État du Maryland parquait ses ennemis potentiels jusqu’à ce qu’une sorte de guerre jamais déclarée prenne fin. Elle détestait l’idée d’envoyer qui que ce fût de moins de quinze ans à Hickey. Boys Village, près du district de Columbia, était encore pire, et elle préférait ne pas penser à Middlebrook.
Elle secoua les plis de son ensemble froissé après une aussi longue station assise. Le vêtement de couleur safran avait la taille haute, avec une jupe longue et volumineuse qui venait lui caresser les chevilles. Du coton épais, plus indiqué pour l’hiver que le printemps. Les prévisions météo pour la journée avaient dû être particulièrement froides pour qu’elle ait choisi cette robe. Ou était-ce parce qu’elle avait voulu se présenter au mieux, pour plus tard, et que c’était là sa meilleure tenue ?
La mère de Gordon l’observait tandis qu’elle défroissait la toile à petits gestes précis.
— Vous êtes enceinte ?
La question se voulait vexante, et elle atteignit parfaitement son objectif. La femme se vengeait sur Sharon avec le seul moyen dont elle disposait. Vous voulez envoyer mon gamin à Cullen ? Très bien, alors je vais faire en sorte que vous vous sentiez grosse. En réalité, Sharon estimait avoir une silhouette déliée. Elle préférait simplement ne pas l’exposer, et en garder la surprise pour ses petits amis, quand elle se dévoilait à eux.
— Non-non, bafouilla-t-elle. La coupe est ample, c’est tout.
— Oh, j’avais cru, mais surtout à cause de votre visage.
Une insulte parée, une autre envoyée aussitôt. Si Sharon n’avait pas ramassé sa mallette et le dossier de Gordon à cet instant, sa main aurait sans doute volé jusqu’à sa joue. Mais il n’y avait aucun relief à sa marque de naissance, rien à sentir sous les doigts sinon l’afflux de sang.
— J’ai cru que c’était, vous savez bien, cet air de grossesse que les femmes ont parfois. J’ai entendu dire que la pilule peut provoquer ça, aussi.
— Non, c’est seulement… ma peau.
— Comme une tache de vin. Une marque de naissance, quoi.
— Eh bien, je suis née avec, alors oui, je suppose qu’on peut dire ça.
Elle-même n’y prêtait plus guère attention, pas plus qu’à l’écartement de ses yeux ou la façon dont elle avait les oreilles collées au crâne. Elle en était presque venue à aimer le motif dentelé s’étalant sur sa joue gauche jusqu’à la ligne de la mâchoire, et s’était persuadée que les autres aussi, sans doute. C’était une marque délicate, ressemblant plutôt à la réunion de multiples taches de rousseurs. Personne ne lui en avait parlé depuis des années.
Depuis presque sept ans, quand elle y réfléchissait. Ici, dans ce même hall, après que le juge pour enfants avait prononcé la sentence contre Alice Manning et Ronnie Fuller.
Sharon n’avait pas besoin de fermer les yeux pour revoir la scène. Après tout, elle s’était produite ici même, dans ce vaste couloir. Elles se hâtaient parce que les journalistes, tenus à l’écart du tribunal, les avaient assaillies dès leur sortie de la salle et qu’il fallait mener au plus vite les deux fillettes jusqu’aux fourgons qui attendaient à la sortie nord du bâtiment. Elle s’efforçait également de protéger de son mieux les parents dont les visages étaient apparus à maintes reprises dans les médias, puisque la représentation des gamines était interdite.
Alice avait paru en état de choc, trop terrorisée et abasourdie pour réagir. Mais Ronnie, presque catatonique pendant toute la durée du procès, s’était déchaînée dès la porte franchie. Elle avait griffé son propre avocat au visage, décoché des coups de pied dans la poitrine d’un des huissiers alors que son avocat la serrait contre lui. Elle avait mordu et griffé comme si elle voulait que ces adultes lui passent les menottes, qu’ils assument pleinement le mensonge inhérent de la situation. Personne, pas même le jeune avocat de Ronnie Fuller, pourtant très impliqué, n’avait vu en elle autre chose qu’une tueuse au sang-froid. Mais la justice avait décidé de la traiter en enfant. En être humain alors que tous ceux qui la côtoyaient ne pouvaient s’empêcher de se demander pourquoi elle se montrait aussi inhumaine. Elle souriait et riait aux mauvais moments, disait tout ce qui lui passait par la tête.
Physiquement et légalement, elle n’en restait pas moins une fillette d’une quarantaine de kilos. Ils ne pouvaient la frapper en retour ou recourir aux habituelles méthodes musclées pour la maîtriser. Ronnie avait semblé sentir leurs limites, leur confusion, et, en gigotant, ses membres avaient paru se multiplier, donnant l’impression qu’elle avait quatre bras, quatre jambes, puis huit, puis seize. Elle ressemblait au Diable de Tasmanie du dessin animé, un tourbillon de mouvements, et tous les témoins de la scène en étaient restés interdits. Les photographes qui cherchaient à prendre des clichés sans la face grimaçante de Ronnie avaient bousculé l’avocat et, soudain, la fillette s’était retrouvée libre. Elle avait foncé dans le grand couloir. Dans sa rage aveugle, elle s’était précipitée vers un cul-de-sac et deux femmes policiers avaient enfin réussi à l’appréhender.
Spectatrice de tout cet épisode, une main sur l’épaule d’Alice, Sharon avait connu un horrible moment de gratitude de ne pas avoir été désignée pour défendre Ronnie, puis une culpabilité écrasante à cette pensée, une culpabilité si terrible qu’elle s’était sentie obligée de réconforter la gamine.
Elle lui avait murmuré des encouragements alors que les deux policiers l’emmenaient rapidement dans le hall sans presque laisser ses pieds toucher le sol. Le ton plus que le sens de ces mots avait de l’importance, comme lorsqu’on parle à un chien. Tout ira bien, tu verras, n’aie pas peur, nous essayons de t’aider. Elles arrivaient à la porte grande ouverte et le soleil au-dehors découpait leurs silhouettes sombres dans un éclat aveuglant, comme un passage magique dans un conte de fées ou un film de science-fiction, une issue donnant sur un autre monde. Les deux femmes faisaient franchir le seuil à Ronnie quand celle-ci s’était retournée et avait littéralement craché au visage de Sharon :
— Lâche-moi, salope, avec ton visage taché. Tout est ta faute.
Dans l’année suivante, l’avocat de Ronnie s’établit dans le privé et put enfin défendre de « vrais criminels », comme il l’expliqua à Sharon quand ils se revirent pour déjeuner au Bon Pain de pinces de crabe en salade s’étalant sur un lit de haricots verts.
— Je veux dire, des adultes, si vous me comprenez, dit-il.
Et il crut bon d’ajouter :
— Ils sont moins effrayants !
Et ils avaient ri de concert, comme s’il n’avait pas justement exposé la réalité des choses.
Sharon considéra son client du moment, Gordon Beamer, douze ans et, à moins d’un miracle à Victor Cullen, déjà condamné aux marges d’une vie « normale ». Après à peine une dizaine d’années dans cette profession, elle commençait à voir la deuxième génération, les enfants des enfants qu’elle avait défendus lorsqu’elle avait débuté. Le seul changement tenait aux drogues incriminées. Le crack était sur le déclin, et on lui préférait maintenant l’héroïne et l’Oxycontin, un peu d’Ecstasy pour les banlieusards qui venaient se changer les idées en ville. Combien de temps encore avant qu’elle ne découvre la troisième génération, les petits-enfants de ses premiers clients ? Si Sharon réussissait vraiment dans sa tâche, cette malédiction ne devrait-elle pas cesser ?
Curieusement, sa première et dernière affaire d’homicide avait été celle d’Alice. La justice prenait de plus en plus l’habitude de « promouvoir » les assassins à l’âge adulte – il fallait avoir quinze ans ou plus, c’était presque automatique – et il était rare de voir un prévenu plus jeune, garçon ou fille, accusé d’homicide. Ainsi les jeunes assassins lui échappaient, et son savoir-faire était de peu d’utilité.
— Poussons ce rocher en haut de la pente, dit-elle dans un soupir.
— Quel rocher ? s’enquit Wanda Beamer. Il y a des rochers à Cullen ?
La mère n’attendit même pas la réponse à sa propre question car elle venait de remarquer sa fille qui déambulait dans le couloir en contemplant les peintures d’enfants censées égayer cet endroit lugubre. Elle cria le nom de la gamine – Amber – l’empoigna et la fessa vigoureusement. L’enfant pleura sans émettre le moindre son. Gordon Beamer leva les yeux au plafond. Sharon fit de même, en songeant que quelques heures seulement la séparaient de ses retrouvailles avec Alice.
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