Mauvaise compagnie

Laura Lippman · Chapitre 36 sur 39

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Mauvaise compagnie

Chapitre 34

34

 

 

Alice était encore bébé quand Helen Manning décida, en l’espace de quelques minutes, d’acquérir la maison de Nottingham Road. « Une décision n’est impulsive que si elle est mauvaise », aimait-elle à répéter, et personne ne l’entendit jamais avouer qu’elle regrettait l’achat de ce cottage de style Cotswold posé sur un terrain surdimensionné au milieu d’une mer de maisons mitoyennes en brique et d’immeubles d’appartements délabrés. Pendant des années elle avait comparé leur demeure à celles qu’on voit sur les écrans peints d’East Baltimore, généralement derrière un plan d’eau sur lequel glissent des cygnes. Récemment, des gens avaient commencé à relever une ressemblance marquée entre leur maison et ces paysages de fresques murales curieusement populaires qu’on trouve dans les centres commerciaux, celles réalisées par l’homme qui se prétendait le peintre de la lumière. Helen n’était pas vraiment enchantée de la comparaison.

Pour Ronnie Fuller, qui n’avait jamais vu d’écran peint et qui était enfermée alors que le peintre de la lumière ouvrait ses boutiques dans les galeries marchandes et son entreprise de vente par correspondance, le domicile des Manning était une maison de conte de fées, un endroit tellement ravissant et attirant qu’elle n’aurait pas été autrement surprise si, mordant dans un bardeau, elle avait découvert qu’il était en pain d’épice. Indifférente aux signes de négligence et de détérioration qui trahissaient l’absence d’un homme, Ronnie ne voyait que les ajouts d’Helen pour personnaliser son domicile : des statues ébréchées, d’un gris tirant sur le vert, parmi les rosiers sauvages, la palissade à l’arrière surchargée de chèvrefeuille, les volets peints en rose, en contraste avec le vert sombre du montant des fenêtres. « Chacun son chez-soi », disaient les gens, mais cette phrase avait pour Ronnie un sens tout particulier quand elle contemplait le cottage d’Helen Manning.

Aujourd’hui, la porte d’entrée était ouverte, et le loquet mis à la porte écran. Ronnie s’immobilisa sur le petit perron et écouta le chuintement des ventilateurs à l’intérieur. Comme toujours, il y avait de la musique, une mélodie recherchée. C’était le choix d’Helen pour le début de soirée. C’est seulement après minuit qu’elle se permettait de passer les disques de sa jeunesse et baissait le volume sonore par respect pour les voisins. C’étaient des microsillons, et non des CD, qu’elle jouait sur une vieille platine stéréo. « Si tu prends soin de tes possessions, elles durent », avait-elle dit à Ronnie plus d’une fois, mais Ronnie n’était pas soigneuse. Elle aurait préféré l’être, mais elle n’y parvenait pas.

Helen avait pris soin de toutes ses possessions anciennes. La maison de Nottingham était emplie de ses livres, ses vêtements, et même ses jouets : de petits animaux en peluche fabriqués en Allemagne qui, assurait-elle, auraient coûté cent dollars pièce aujourd’hui, de vieux jeux de société, une maquette d’autobus à impériale rouge venue d’Angleterre, des acrobates en papier mâché confectionnés au Mexique, des bibelots en métal, des poupées Barbie en parfait état.

Les plus beaux jouets, et de loin, étaient les maisons de la souris des villes et de la souris des champs, qu’elle permettait parfois à Ronnie de prendre sur l’étagère supérieure dans le salon, et de disposer sur le tapis. « Laquelle préfères-tu ? » avait demandé Helen, et Ronnie avait pensé que la question était un test. La plupart des petites filles auraient choisi la maison de la souris des villes, avec son lit tendu de velours rouge, ses miroirs argentés et ses vêtements de satin orange. Alice l’adorait. Aussi Ronnie avait-elle opté pour celle de la souris des champs, qui portait un tablier à carreaux et tenait un balai. « C’est ma préférée aussi », avait dit Helen.

La Helen qui vint à la porte ce soir était pour Ronnie la réplique exacte de celle qu’elle avait connue sept ans plus tôt. Mais l’éclairage était très faible, à l’intérieur comme à l’extérieur. Elle était vêtue d’un jeans Capri orange vif, de chaussures de danse noires et d’une chemise hawaiienne pour homme qui s’accordait très bien aux tons de son pantalon moulant. Elle était superbe.

— Classe, dit Ronnie.

Ce n’était pas ce qu’elle avait pensé lui dire la première fois qu’elles se reverraient, mais Helen sourit.

— Salut, Ronnie.

Elle renifla légèrement, comme si elle était sujette à une allergie.

— Salut, He-Helen.

Elle l’avait toujours appelé Helen, jamais madame ou même mademoiselle Manning, mais elle n’avait pas prononcé ce prénom à haute voix depuis une éternité. Elle n’avait jamais parlé d’elle, pas même à son médecin. C’était leur secret, lui avait dit Helen, et Ronnie l’avait gardé.

— Tu es devenue ravissante. Je n’en ai jamais douté.

— Je ne suis pas ravissante, dit-elle automatiquement.

— Eh bien, tu devrais peut-être t’épiler les sourcils au milieu, et coiffer tes cheveux en arrière. Mais tu es sensationnelle. Profite de ton corps. Tu ne l’auras pas toujours comme ça, même si je sais que c’est dur à imaginer. Le métabolisme finit toujours par avoir le dessus. Ça m’est arrivé pile à trente ans.

— Oh.

Cette conversation déconcertait Ronnie. Elle avait espéré quelque chose de plus marquant de la part d’Helen. Une embrassade ? Des excuses ? En tout cas pas une discussion à travers la porte écran grillagée, avec Helen aussi curieusement détachée, parlant des sourcils, des cheveux et du corps de Ronnie, ce qui de plus était embarrassant.

— Je cherchais Alice.

— Je ne pense pas qu’Alice veuille te voir, Ronnie.

Elle meurt d’envie de me voir. Cette pensée ne fut pas exprimée, mais elle traversa l’esprit de Ronnie à la vitesse de l’éclair, aussi claire et pure que la voix de la chanteuse dans la maison derrière Helen. Alice voulait revoir Ronnie tout autant que Ronnie voulait la revoir.

— Elle est ici ? He-Helen ?

— Non. Je ne sais pas où elle est. Je ne sais pas où elle va et je ne sais pas ce qu’elle fait.

— Elle a un travail ?

— Elle dit qu’elle n’arrive pas à en trouver un. Mais tu en as bien trouvé un, toi, donc je pense que c’est un mensonge.

Cherchait-elle à la vexer ? Si cette idiote de Ronnie a trouvé un emploi c’est à la portée de n’importe qui. Mais Helen ne s’était jamais montrée consciemment cruelle avec Ronnie, même si parfois elle ne mesurait pas l’effet de ses propos. Elle voulait certainement dire que Ronnie s’était très bien débrouillée, et qu’Alice aurait dû en faire autant.

— Qu’est-ce qu’elle fait, si elle ne travaille pas ?

— De la marche à pied, à ce qu’elle prétend. Pour perdre du poids. Même si… Enfin, entre nous, elle n’a jamais été aussi grosse. Je crains de ne pas lui avoir rendu service en mêlant mes gènes à ceux de son père. Soit dit entre nous.

Entre nous. C’était la formule magique. Entre nous, Ronnie, je pense que c’est toi qui as vraiment de l’imagination. Entre nous, je pense que tu as un tempérament d’artiste. Entre nous, il m’arrive de me demander si une méchante fée ne t’aurait pas échangée contre Alice à la naissance. Tu as déjà entendu parler des enfants substitués ? Parce que tu me ressembles tellement plus qu’elle. Alice est une bonne fille, très gentille, mais toi tu es un vrai numéro. Rien ne t’effraie, pas vrai, Ronnie ? Entre nous, Ronnie, nous sommes issues du même moule.

Mais ces mots ne semblaient plus rien signifier pour Helen.

— Vous pensez qu’elle rentrera bientôt ? Il fait presque nuit.

— Je l’ignore. Mais je ne pense pas que tu devrais traîner par ici.

— Vous ne…

Sa voix s’étrangla un peu et elle s’interrompit.

— Oh non, mon bébé, je suis très heureuse de te voir. Vraiment. Mais une journaliste est venue ici il y a moins d’une heure. Elle veut écrire un article sur toi et Alice. Bon, Alice a une avocate, une bonne cette fois-ci. Elle a toujours l’autre, cette idiote, mais elle travaille maintenant avec une avocate qui est très forte, et elles vont prendre soin de mon bébé. Elles m’ont promis qu’elles allaient effrayer cette journaliste au point qu’elle ne pensera même pas à mettre le nom d’Alice dans son journal. Tu as un avocat, toi ?

— Je n’ai rien fait.

Puis, se rappelant ce qu’Helen savait :

— Pas cette fois.

— Eh bien, c’est qu’il y a faire et faire, bien sûr. Parfois les innocents ont plus besoin d’être protégés légalement que les coupables. Cette journaliste, elle n’a pas cessé de répéter qu’elle pouvait écrire un article même si personne ne lui disait rien. Peut-être qu’elle bluffe. Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que je ne lui ai rien dit, et à ta place j’en ferais autant.

— Où va Alice quand elle marche, Helen ? Où se rend-elle ?

— Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas.

La répétition trahissait le mensonge.

— S’il vous plaît, Helen. S’il vous plaît.

Pour la première fois, elle prononça le prénom sans bégayer.

Helen s’inclina vers la porte écran, juste en face du front de Ronnie. Si celle-ci l’avait imitée, elles se seraient touchées, plus ou moins.

— Elle ne me l’a jamais dit, mais une fois je l’ai vue alors que je revenais de l’épicerie. Elle se rend à la piscine. Elle tourne autour du club de natation, et elle observe les gens. C’est triste, non ?

Ronnie allait prendre congé quand elle se remémora ce qu’elle voulait demander à Helen depuis son retour.

— Helen… Vous vous souvenez du chèvrefeuille ?

— Tu veux dire…

— La fois où j’ai voulu faire du soda aromatisé au chèvrefeuille pour le vendre sur un stand, comme de la limonade ?

Une émotion étrange imprégna les traits d’Helen et sa voix.

— Bien sûr que je me souviens, Ronnie. Bien sûr que oui. Tu as essayé de presser le jus des fleurs dans une cruche emplie d’eau sucrée.

— Et ça avait un goût atroce. J’ai cueilli toutes les fleurs. Mais vous n’avez rien dit. Vous ne m’en avez pas voulu.

— C’était une bonne idée, dit Helen. Il devrait exister un soda au chèvrefeuille. Tu as toujours eu de bonnes idées, Ronnie.

— C’est vrai ?

— Absolument vrai, mon bébé. Absolument.

Il était plus de vingt heures, mais Infante et Nancy continuaient de lire les dossiers en attendant le moment où l’apathie se transformerait en fatigue et les autoriserait à rentrer chez eux sans éprouver de culpabilité. De temps à autre, Nancy oubliait ce qu’ils recherchaient et se surprenait à lire les plaintes médicales sans gravité d’un Martin ou d’un Moore : crises d’asthme, varicelle, comme si c’étaient des romans de plage. Puis elle se reprenait et repartait en quête d’une trace quelconque d’Alice Manning.

— Cinq contre un que le dossier d’Alice Manning n’est même pas là ! Tant pis, j’en profite pour avoir un aperçu de notre programme de justice pour mineurs. Un tas de gosses ont été mis sous les verrous, en vingt ans. Je parie que nous en avons déjà croisé quelques-uns, depuis.

— Le nom de Charles Maddox me dit quelque chose.

— Tous ces noms ont l’air familier. C’est exactement ce que je veux dire. Eh, voilà un Metheny.

— Ce taré avait déjà un dossier quand il était mineur ?

— Non, ce n’est pas le même. Dommage, ça aurait été intéressant.

— En général les tueurs en série commencent par se faire la main en torturant des animaux, ou en déclenchant quelques incendies.

— Woah, Infante, ces deux semaines passées à Quantico portent leurs fruits ! Tu sais qu’on en apprend autant en regardant les séries télé consacrées aux meurtriers célèbres ?

— Tu m’aimes trop.

— Ne rêve pas. Eh, je vais peut-être te devoir cinq dollars. Je viens de trouver un Manning.

Elle ouvrit le dossier et vérifia le prénom et la date de naissance. Tout correspondait.

— C’est bien elle. Urticaire due au sumac. Infection de l’appareil urinaire, infection vaginale, infection vaginale…

— Je suis en train de manger.

Infante désignait le sac de chips et le soda qui lui tenaient lieu de dîner.

Nancy s’esclaffa, perdit la ligne, puis reprit sa lecture.

— Mon vieux, cette pauvre fille pourrait avoir droit à une prescription à vie de Monistat. Elle était réellement prédisposée à… Merde.

— Quoi ?

— Oh merde…

— Quoi ?

— Alice Manning a eu un bébé. Il y a trois ans.

— Comment peut-on avoir un bébé en détention juvénile ?

— Comment peut-on tomber enceinte en détention juvénile ?

Lenhardt avait dû entendre par la porte ouverte, car il arriva aussitôt devant le bureau de Nancy, tendit la main pour obtenir le dossier et sembla en absorber le contenu en un seul coup d’œil.

— Même en détention juvénile, ça marche pareil qu’à l’extérieur. Le spermatozoïde sort avec l’ovule, dit-il en feuilletant le reste des documents. Pourquoi croyez-vous que Middlebrook a été fermé pour rénovations ? C’est un endroit de merde.

— Oui, mais…

— À cœur vaillant rien d’impossible. Darwin, la lutte pour la vie, toutes ces foutaises…

Il continuait de parcourir le dossier.

— Il semble qu’elle ait réussi à dissimuler sa grossesse jusqu’au sixième mois. Ils pensaient seulement que c’était une grosse fille sujette aux infections vaginales. Et elle n’a jamais révélé l’identité du père. La case est vide. C’est un fait intéressant à connaître, mais a-t-il un rapport avec l’affaire qui nous occupe, Nancy ?

— Elle a eu ce bébé il y a trois ans. Ce n’est pas ce que dit le dossier ? L’enfant d’Alice, où qu’il se trouve, doit donc avoir cet âge, aujourd’hui.

— Et alors ? fit Lenhardt.

Il n’y avait aucune moquerie, aucun défi dans sa voix : il voulait juste savoir jusqu’où Nancy pousserait son raisonnement.

— C’est l’âge de la petite fille portée disparue.

« Est-ce qu’elle ressemble à quelqu’un que tu connais ? », avait-elle demandé à Ronnie Fuller en faisant glisser la photo de Brittany Little sur la table.

« À Alice », avait répondu Ronnie. Elle s’était reprise quand Nancy avait voulu la pousser plus loin, mais sa réponse avait été instinctive, automatique. Pas la fille de Cynthia et Warren Barnes. Alice. Elle ne ressemblait pas à cette Alice que Nancy connaissait, mais Ronnie gardait en tête l’image d’une autre Alice. Une petite fille.

— D’après l’expertise ADN, nous savons que Brittany est l’enfant biologique de Maveen Little, dit Lenhardt.

— Nous, nous le savons, approuva Nancy. Mais pas Alice. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle a eu un bébé qu’elle n’a plus. Peut-être a-t-il été adopté, peut-être qu’il est mort, ou que ses grands-parents l’élèvent. En tout cas il n’y a pas d’enfant en bas âge chez les Manning.

— Pourquoi enlever Brittany Little ?

— Une gamine qui ne retrouve pas sa poupée vole celle d’une autre. Et même Alice n’a jamais nié avoir enlevé Olivia Barnes.

 

Helen Manning était assise dans le salon plongé dans la pénombre. Elle aurait aimé avoir un peu d’herbe, mais elle n’était pas sûre qu’elle l’aurait fumée. Alice saurait de quoi il s’agissait, maintenant. Elle le savait peut-être depuis toujours. Helen avait naguère cru sa fille docile, obéissante, sans aucune tendance à la rébellion ou la transgression. Mais cette opinion s’était effondrée depuis longtemps. Depuis sept ans.

Elle savait, cette fois, qu’Alice était impliquée dans ce qui se passait. Trompe-moi une fois, honte à toi. Deux fois… c’était la différence majeure entre le passé et le présent. Sept ans plus tôt, Helen avait poursuivi le cours de son existence en restant parfaitement extérieure à la tragédie qui se nouait à quelques pâtés de maisons de là, et elle avait versé dans les rationalisations qui permettent de supporter de telles nouvelles. L’enfant disparue était un bébé, pas une écolière comme Alice. On avait abandonné le nourrisson sans soins. Il avait certainement été enlevé par une baby-sitter, ou quelqu’un qui voulait se venger de cette famille, du juge en particulier. Même alors, Helen comprenait que les gens avaient besoin de se raconter de telles histoires pour continuer à vivre.

Elle pensait avoir réussi l’exploit de dire à Alice ce que celle-ci avait besoin d’entendre tout en restant honnête avec elle-même. Elle n’avait jamais oublié que le père d’Alice n’était pas mort dans un accident de voiture, alors que sa fille avait accepté cette version comme une vérité révélée. La gentille Alice s’était contentée de l’explication, sans jamais chercher à en savoir plus, ce qui aurait obligé sa mère à empiler mensonge sur mensonge. Une enfant pleine d’égards, convaincue par l’évocation de quelques rendez-vous romantiques et une demande en mariage qui n’avait jamais existé.

Et puis il y avait les mensonges débités à ses parents par Helen après l’arrestation d’Alice. La fillette avait-elle réellement eu un rôle dans cet événement horrible ? Oui, mais seulement parce qu’elle était faible et impressionnable. Comprenait-elle ce qu’elle avait fait ? Pas réellement. Pourquoi n’avait-elle pas arrêté l’autre fillette ? Elle n’était pas là quand ça s’était passé.

Helen se souvenait en détail de la nuit où Olivia Barnes était morte, maintenant qu’elle savait quand cela s’était produit. Alice s’était montrée particulièrement agréable lors du dîner. Elle avait ri à tout ce que disait sa mère, admiré sa tenue, et lui avait posé des questions sur ses peintures, ce qu’elle n’avait encore jamais fait. Elle avait demandé à voir le contenu du coffret à bijoux d’Helen, l’avait questionnée sur son nécessaire à maquillage, puis lui avait demandé de jouer à se costumer. Ensuite, presque en s’excusant, elle l’avait priée de lui lire une histoire.

— À ton âge ?

— Je sais bien que je peux lire toute seule, avait dit sa fille, mais tu le fais tellement mieux. Et puis tu sais drôlement bien mettre les intonations là où il faut.

Elles s’étaient allongées sur le lit d’Helen pour lire des morceaux choisis de livres pour enfants comme Cuisine de Nuit, qu’Alice avait toujours préféré à Max et les maximonstres. Alice s’était bien gardée de rire du garçon nu tombant du ciel, même si elle avait placé son doigt sur ses parties génitales exposées, juste une fois.

— Quelle heure est-il ? ne cessait-elle de demander à sa mère.

Il était huit heures, huit heures et demie, neuf heures vingt, dix heures et quart.

— Quelle heure est-il ?

L’heure d’aller au lit, avait décrété Helen peu après onze heures. Elle avait bordé Alice et était redescendue au rez-de-chaussée, contente d’elle-même et du monde en général. Elle s’était bien débrouillée, pour une mère célibataire. Sa fille était une gentille enfant, même si elle recherchait toujours l’approbation de tout le monde. En grandissant, elle changerait. Helen y veillerait.

Il était minuit passé quand Helen perçut d’étranges reniflements dans le jardin. Elle trouva Ronnie recroquevillée contre la palissade, sous le chèvrefeuille. Et c’est seulement alors que la mère comprit pourquoi Alice avait tenu à lire, et pourquoi elle avait été obsédée par l’heure. Elle avait simplement établi son alibi. Elle voulait qu’Helen soit en mesure d’affirmer à la police où sa fille se trouvait, ce qu’elle faisait à chaque minute de la soirée, et jusqu’à minuit.

Alice avait besoin d’un alibi parce qu’elle savait que Ronnie tuerait Olivia Barnes cette nuit-là. Et si elle savait que Ronnie tuerait Olivia ce soir-là précisément, à cette heure précise, c’était parce qu’elle l’avait convaincue de le faire. Telle était l’histoire que Ronnie avait confiée à Helen, entre deux sanglots étranglés, alors qu’elle était accroupie sous le chèvrefeuille, sept ans plus tôt. Et Helen ne l’avait jamais mise en doute une seule minute.

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