Mauvaise compagnie
Chapitre 9
9
Lundi 22 juin
L’été commença enfin. Il commença d’ailleurs plusieurs fois. À la mi-mai, avec une vague de chaleur d’une précocité inquiétante, puis à la fin du même mois, pour le Memorial Day, quand les piscines privées ouvrirent pour la saison alors que la vague de chaleur s’estompait et que le temps revenait au froid stérile connu en avril. Il commença avec chaque dernier jour d’école, district par district, avec la ville de Baltimore toujours bonne dernière à libérer ses enfants. Il commença avec le premier jour en code rouge, un indice pour l’air, non le danger, diffusé si la chaleur retenait la pollution sur la ville. Il commença chaque vendredi vers seize heures, lorsque les stations de radio locales rapportèrent que les ralentissements aux péages de Bay Bridge atteignaient cinq, sept, dix kilomètres de long. Il commença avec l’apparition des lucioles et une nouvelle génération d’enfants qui vérifia la légende selon laquelle ces insectes ne pouvaient s’envoler si vous marchiez avec une d’elles posée sur le bout d’un doigt.
Un nouveau rituel estival était aussi en gestation cette année-là. La disparition d’enfants, uniquement des petites filles. Elles disparaissaient dans les parcs et les magasins, les jardins et sur le perron des maisons. Mais personne ne le remarqua, parce que ces enfants réapparaissaient quelques minutes plus tard, avant que leur absence n’ait été enregistrée. Les gamines elles-mêmes ne semblaient pas comprendre l’événement extraordinaire qu’elles avaient vécu. En eussent-elles été conscientes qu’elles n’auraient pu en faire part à personne car toutes n’étaient que des bambins trop jeunes pour parler.
Quand arriva l’équinoxe, l’été semblait déjà abattu et à bout de souffle. Ce fut justement le jour où Nancy mit son meilleur ensemble pour se rendre au tribunal, peut-être le bâtiment public le plus laid de tout le comté de Baltimore, une distinction pourtant difficile à remporter. Là, elle déposa devant le grand jury qui n’avait pas besoin de beaucoup d’encouragements pour valider la mise en accusation pour meurtre crapuleux à l’encontre de trois des quatre garçons impliqués dans l’affaire du New York Fried Chicken. Le quatrième serait poursuivi pour vol et homicide involontaire, puisque c’était l’arrangement qu’il avait réussi à obtenir. Il risquerait une condamnation à mort probable en sa qualité de témoin, plutôt, ce qui était quand même mieux que la peine capitale assurée pour toute personne convaincue de meurtre crapuleux dans le comté de Baltimore.
Ayant rempli son devoir, Nancy et Infante retrouvèrent leur sergent dans le restaurant italien que la jeune femme appréciait tant, sur Washington. Lenhardt insistait toujours pour régler la note, affirmant que le comté le rembourserait, mais Nancy le soupçonnait de payer ces déjeuners de sa poche.
— Elle va demander la peine capitale ? demanda Infante à Lenhardt, le « elle » en question se référant au procureur du comté de Baltimore.
— Elle la demande toujours, dit Lenhardt en trempant le bout d’un gressin dans la tapenade qui avait établi la réputation de l’établissement.
Nancy feignait d’apprécier une petite salade maison.
— Bonne chose, commenta Infante.
— Mais il se peut que la mère de la victime ne la réclame pas, objecta Nancy.
Elle se rappelait cette femme rencontrée en avril, une mère dont la vie avait mis la foi à rude épreuve, sans jamais l’amoindrir. Les murs de sa petite maison exhibaient une compétition acharnée entre le seul fils de Dieu et son seul fils, Jésus l’emportant sur Franklin Morris.
— Elle est chrétienne, ajouta Nancy.
— Et alors ? dit Infante. Nous ne le sommes pas tous ?
— Une vraie chrétienne, je veux dire. Très dévote. Et vous savez bien que le procureur ne réclamera pas la peine capitale si les proches de la victime ne la demandent pas.
— Chrétienne ? répéta Lenhardt en feignant l’indignation. Et la plus vieille règle chrétienne, ce n’est pas « œil pour œil, dent pour dent » ?
— Je crois qu’elle est plus du style Nouveau Testament, du genre « tendre l’autre joue ».
— Le Nouveau Testament, grogna Lenhardt en agitant son gressin. C’est le nouveau Coca Light de la religion, ça. Ils devraient bazarder cet ersatz et revenir à la recette originale.
Nancy eut un hoquet si violent en réprimant son hilarité qu’elle faillit avaler de travers une tomate cerise de sa salade. Elle n’était pas plus religieuse qu’une catholique non pratiquante moyenne, mais ce n’était pas un sujet sur lequel elle aimait plaisanter. Et en secret elle culpabilisait de ne pas fréquenter St. Casimir depuis toutes ces années.
— Bah, après avoir assisté aux dépositions, et quand elle aura vu quelques photos de la scène du crime, elle sera disposée à faire elle-même l’injection à ces petits salopards.
Infante acquiesça d’un air entendu. C’était une de ses rares attitudes qui irritaient instantanément Nancy, ce hochement de tête qui voulait exprimer la connivence, une compréhension que lui seul partageait avec le sergent.
Celui-ci était lancé. Le sujet de la religion paraissait le passionner, pour une raison indéterminée.
— La vengeance est mienne, a dit le Seigneur. Et c’est dans le Nouveau Testament, à propos.
Nancy ne connaissait pas la Bible aussi bien, mais elle n’était pas décidée à en rester là :
— Est mienne. Sa vengeance, pas la nôtre. D’après cette formule, Dieu ne dit-il pas que nous ne sommes pas censés nous occuper de vengeance ?
— Il dit que nous l’appliquons pour lui, alors autant bien l’appliquer.
Mais Lenhardt s’aventurait en terrain glissant. Aucun des trois à cette table, deux catholiques et un luthérien, du moins Nancy pensait que le sergent était luthérien, n’avait un savoir suffisant en la matière pour jouer au théologien, même amateur.
— Je vais vous dire ce que je sais de la vengeance, moi, lança Infante. Ça fait du bien. Et c’est pour ça que Dieu veut l’appliquer lui-même. Il sait combien c’est agréable.
— Je sens comme une leçon bien apprise, dit Lenhardt. Épouse numéro Un ou Deux ?
— Deux.
— Tu n’as pas trompé la Deux ? demanda Nancy, qui savait qu’il l’avait fait.
— Si, mais j’ai beaucoup culpabilisé. Tu sais, l’adultère, ce n’est pas ce qui tue le mariage, c’est juste…
— Un symptôme, termina Nancy.
Lenhardt éclata de rire et elle en éprouva un sentiment de chaleur humaine partagée. Tous deux connaissaient par cœur les démêlés conjugaux d’Infante et la litanie d’excuses qui accompagnait leur récit.
— Allez vous faire foutre, dit Infante, mais sans mordant, car cela aussi faisait partie du rituel et précédait invariablement le récit de son bonheur enfui. Ouais, j’ai fauté, et elle l’a appris, mais je voulais tellement revenir avec elle, j’étais prêt à tout pour ça. Le problème, c’est qu’elle ne voulait plus de moi. Par contre elle voulait ma maison et mes meubles. Et tout notre argent, ce qui ne faisait pas une grosse somme, mais son avocat lui a dit de vider nos comptes communs. Le seul truc qu’elle ne m’a pas pris, c’est mes clefs.
— Ah oui ?
Nancy s’était entraînée à élever un sourcil – elle pensait que c’était une expression qui pouvait être utile lors d’un interrogatoire – et elle la tenta. Elle aperçut son reflet déformé dans le support métallique des serviettes et constata que l’effet était très éloigné de celui qu’elle désirait. Elle ressemblait à un personnage de dessin animé s’efforçant de paraître menaçant.
— Calculatrice comme elle était, elle n’a pas exigé tes clefs, ou changé les serrures ?
Le sourire d’Infante s’accordait mal avec son expression de chien battu.
— Eh bien… Peut-être que j’avais fait un double un jour, en cas d’urgence, et qu’elle l’avait oublié. Quoi qu’il en soit, une nuit où elle était absente, je suis revenu à la maison.
— Dans quel but ? dit Lenhardt.
— C’est ça le plus marrant. Je n’avais rien de précis en tête quand je suis entré. Il était une heure du matin…
— Ce délit a-t-il été commis sous l’emprise de l’alcool, M. Infante ? railla Lenhardt en sortant son calepin et en faisant mine de prendre des notes.
Une fois encore, le sourire de l’inspecteur révéla tout.
— Donc j’arrive là, dans mon vieux salon, et aussitôt je vois comment elle m’élimine de sa vie. J’avais ce tableau d’un bateau qui me plaisait vraiment beaucoup. Il n’est plus accroché au-dessus de la cheminée, donc elle l’a casé ailleurs. Elle n’en veut pas, mais évidemment il n’est pas question pour elle de me le rendre. Elle était comme ça. Le chat se pointe et vient se frotter contre mes jambes, et je commence à me demander à quoi elle tenait le plus…
— Pas le chat, quand même ? dit Nancy qui se remémorait cette vieille histoire célèbre à Baltimore d’un lobbyiste qui avait mis le chat de son ex dans le micro-ondes.
— Non. Pour quel genre de pervers tu me prends ? Mais je regarde le chat qui tourne autour de mes pieds, et en voyant mes chaussures je pense à celles de Lorraine. Elle adorait les chaussures. Alors je vais au sous-sol, je prends une scie à métaux – ma scie à métaux, dans ma boîte à outils, je précise – et je monte à l’étage. Là, je coupe le talon droit de chacune des paires de chaussures qu’elle garde dans la penderie.
— Pourquoi chaque talon droit ?
Ce détail fascinait Nancy, comme s’il s’agissait là d’un indice de l’esprit d’Infante, et peut-être de tous les hommes.
— Inutile de couper les deux talons pour bousiller une paire de chaussures, tu saisis ? Et elle en avait une bonne vingtaine. La moitié noires, tiens, quand j’y pense. Donc une fois que j’ai terminé il n’y a plus que ce petit tas de…
Incapable de définir la chose, il eut un geste vague.
— Chaussures démantibulées, proposa Lenhardt.
— Ouais, c’est ça. J’ai laissé le tout au milieu de la descente de lit.
— Elle a réagi ? questionna Lenhardt, en flic viscéral, désireux d’obtenir le maximum d’informations tant que le suspect était volubile.
Nancy était sidérée.
— Non. Je me suis renseigné, elle n’a jamais porté plainte. Elle savait que c’était moi.
Nancy trouva enfin la question qu’elle voulait lui poser, comme à tous les autres tarés de sa trempe, alors qu’elle en avait rarement l’occasion.
— Tu as pris ton pied à te retrouver assis sur le sol de ton ancienne chambre à détruire des chaussures ?
— Oh oui ! En fait, je me suis légèrement coupé, mais oui, j’ai pris mon pied, l’expression convient à merveille.
— Tu as laissé des traces de ton passage, dit Lenhardt, ne plaisantant qu’à moitié. Tu aurais pu foutre en l’air toute ta carrière avec un truc pareil.
— Mais non. J’avais ma clef, mon nom était encore sur les papiers. Et c’est moi qui avais acheté ces putains de chaussures. Donc, d’une certaine façon, je n’ai fait que reprendre ma part.
— Je me demande ce qu’elle a fait de toutes les chaussures intactes, dit Nancy. Tu crois qu’il y a un organisme de charité spécialisé dans la distribution de chaussures pour femmes unijambistes ? Imagine qu’un jour une femme arrive vers toi à cloche-pied et qu’elle porte un des escarpins de ton ex ?
— Je vais te dire un truc, répondit Infante. C’est le jour où tu me verras emmener danser une femme unijambiste.
Leurs plats arrivèrent. Des pâtes généreusement arrosées de crème fraîche pour les hommes, des penne arrabiatta pour Nancy qui avait pris sur Internet un abonnement à un service qui vous aidait à calculer les calories ingurgitées quotidiennement. Il offrait une liste détaillée de tout ce que vous pouviez manger sans crainte dans différents types de restaurants, et il ne jurait que par les penne arrabiatta des restaurants italiens. Elle regarda avec une tristesse rêveuse le serveur râper du parmesan frais sur les plats de ses deux collègues, mais refusa pour le sien d’un petit mouvement de tête plein de noblesse.
— Il y a à peu près un million de calories dans ce truc verdâtre, fit-elle avec regret en parlant de la tapenade.
Habitués à ses accès de rigueur gastronomique sans suite, Lenhardt et Infante attaquèrent leur assiette avec entrain, le menton assez bas pour être touché par la légère vapeur s’élevant des mets.
— Et toi, Nancy ? dit le sergent après un moment. Quelqu’un s’est déjà vengé de toi ?
— Personne ne m’a jamais rien fait. Je veux dire, dans ce genre-là.
— Vraiment ?
Pendant un instant, elle crut que Lenhardt connaissait la vérité. C’était un bon flic de la Criminelle, qui savait écouter, garder les secrets des années, dans l’espoir qu’ils servent un jour.
Non, se dit-elle, en s’efforçant de mastiquer son plat afin de « savourer » chaque bouchée comme le recommandait son e-régime, elle faisait trop d’honneur à son sergent. Il ne savait pas tout. Cette constatation lui parut proche d’une sorte de blasphème, mais elle était réconfortante. Ce n’était pas très différent de ce qu’elle avait ressenti en se rendant compte que le prêtre officiant au mariage de sa cousine était ivre, ou que le Père Mike ignorait si vous lui confessiez l’intégralité de vos péchés. Même son ordinateur ne pouvait savoir si elle ne trichait pas, en fin de journée, quand elle enregistrait le contenu de ses repas. Il n’y avait qu’un seul Dieu, et seul Lui – elle ne pouvait s’en empêcher, elle pensait toujours à lui comme un Lui écrit en lettres dorées –, seul Lui savait réellement ce qu’Il voulait. Tous les humains ne faisaient qu’inventer en poursuivant leur chemin.
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