Mauvaise compagnie

Laura Lippman · Chapitre 30 sur 39

Pages du PDF

Mauvaise compagnie

Chapitre 28

28

 

Lundi 6 juillet

 

Minuit était à peine passé quand, dans l’ouest du comté de Baltimore, un garçon de quatorze ans se glissa hors de son lit, alla chercher le pistolet de son père dans un tiroir non verrouillé de la cuisine et s’en servit pour tuer ses parents et sa sœur aînée. Puis il prit les clefs de la Jeep Cherokee de sa sœur au crochet près de la porte de la cuisine et réussit à parcourir presque cinquante kilomètres avant d’être arrêté sur l’Interstate 70. Mince et petit pour son âge, affublé d’énormes lunettes qui lui donnaient un regard de hibou et une ressemblance prononcée avec un jeune acteur connu surtout pour ses rôles dans une série de films fantastiques, le garçon était encore en pyjama. Quand la police de la route lui expliqua sans détour qu’elle ne croyait pas à son histoire de trois tueurs fous qui auraient exécuté les autres membres de sa famille – version plus ou moins tirée d’une émission sur les crimes qu’il avait vue le samedi soir –, il fut demandé au gamin pourquoi il avait commis ce carnage.

— Je n’en suis pas sûr, répondit-il avec un petit soupir. Je n’avais pas de plan en soi.

— En soi, répéta Lenhardt après avoir narré cet épisode à Nancy et Infante, lesquels ne semblaient pas réellement plus frais que la veille, alors qu’ils avaient consacré les seize dernières heures au sommeil. En soi. Je n’avais pas vraiment de plan en soi. Il faut croire que ça explique le pyjama. Mon ami de la police de l’État ne s’en est pas remis. Le gosse a descendu papa et maman pendant qu’ils dormaient, mais la grande sœur a entendu les détonations et est arrivée en courant. Ils l’ont retrouvée dans le couloir, devant sa chambre.

— Quelque chose lui a fait péter les plombs ? demanda Nancy. Une dispute, un désaccord, un acte d’autorité trop sévère ?

— Sa déclaration est la seule chose qu’il va répéter pendant un bout de temps. Il sera inculpé comme un adulte, et son avocat laisse déjà entendre qu’il aura toutes sortes de révélations fascinantes à faire, le moment venu. L’important, c’est que d’ici à demain personne ne s’intéressera plus à nous. Nous sommes déjà en 3.

— En quoi ? demanda Infante avant de bâiller.

— En 3, dit Lenhardt en leur montrant la page du Beacon-Light portant ce numéro. Huit paragraphes sur les recherches, rien de plus. À présent nous allons pouvoir voler sous les radars pendant au moins deux ou trois jours, et bosser tranquillement. Le gosse qui a massacré sa famille détrône la petite fille disparue et présumée assassinée.

Nancy était partagée entre le soulagement et l’incrédulité.

— Quoi ? Dans toute la région de Baltimore, on ne peut pas s’intéresser à deux histoires criminelles en même temps ?

— Les gens s’intéressent à peine à une seule, dit Lenhardt. Personne ne s’intéresse plus à rien, nulle part. Le pays entier souffre d’un déficit chronique d’attention, mais ce sont les gosses qui prennent du Ritalin. Vous savez quoi ? Je parie que ce gosse était sous Ritalin.

— Allons, sergent. Vous ne croyez quand même pas sérieusement que c’est un peu de Ritalin qui l’a poussé à tuer ses parents et sa sœur ?

La remarque de Nancy avait pour seul but d’alimenter la conversation, afin de rester dans le bain pendant que son cerveau encore embrumé tentait de redémarrer. Elle aimait cette façon qu’ont les policiers de bavarder entre eux, cette certitude, cette absolue conviction. En public, ils devaient parler de suspects, d’allégations, de soupçons et de preuves, puis attendre que les jurés et les juges valident leur travail. Ici, entre eux, ils pouvaient énoncer la vérité telle qu’ils la connaissaient. Ce gamin avait assassiné ses parents. H. Grayson Campbell, cet homme riche, avait échappé à Lenhardt et réussi à arranger la disparition et la mort de sa femme. Alice Manning et Ronnie Fuller étaient des menteuses. Sur quels points elles mentaient, voilà qui restait à déterminer, mais le doute n’était pas permis : elles mentaient.

— Non. Je vais laisser l’avocat qui s’est précipité à Westminster pour offrir ses services trouver lui-même cette parade. Il a une affaire en or. Après tout, il pourra toujours demander la clémence des jurés en invoquant le fait que son client est orphelin.

Il roula des yeux, invitant Infante et Nancy à rire poliment de cette plaisanterie éculée. La chaîne de commandement fut respectée : les deux inspecteurs s’esclaffèrent.

— Et maintenant, dit le sergent en rapprochant sa chaise d’eux et en baissant le ton, parlons des prélèvements de sang.

— Nous n’en avons pas, répondit Nancy qui craignait que ce soit par sa faute. Je n’ai pas réussi à convaincre Ronnie d’accepter un prélèvement, et Alice est maintenant défendue par ce pitbull d’avocate.

Elle lui tendit le fax qui les attendait à leur arrivée ce matin, l’annonce que Sharon Kerpelman avait démissionné du bureau de la défense publique et représenterait Alice Manning en conjonction avec Rosario Bustamante.

— Un pitbull ? Un piranha, tu veux dire, commenta Lenhardt.

— Je pense que Bustamante pourrait la jouer de cette façon, mais pas la jeune, dit rapidement Infante, l’air d’avoir mûrement réfléchi à la question.

— Quoi qu’il en soit, reprit Nancy, nous ne disposons pas d’échantillons sanguins et nous ne les aurons pas à moins de présomptions assez fortes pour obtenir une injonction. Ce qui n’est pas gagné.

— Ces filles ont été les invitées de l’État pendant sept ans, dit Lenhardt.

— Exact. Et alors ?

— Alors tu connais quelqu’un qui passe sept ans sans consulter un médecin ?

— Je n’ai pas vu de toubib depuis au moins dix ans, intervint Infante.

— Je vais donc reformuler la question. Tu connais quelqu’un de normal qui ne consulte pas un médecin sur une telle période ? Spécialement en prison, où l’ambiance vous dégrade la santé ? Procurons-nous le dossier médical de ces deux-là, et voyons ce que nous pourrons y glaner. Au minimum, nous devrions apprendre quel est leur groupe sanguin.

— Les groupes sanguins, c’est bon pour éliminer des suspects, pas pour vérifier la culpabilité, dit Nancy.

— À ce stade, je serais heureux de pouvoir éliminer un suspect, dit Lenhardt. J’ai toujours Bates qui fouille dans les antécédents du petit ami, pour voir ce que ça donne. Plus tôt nous aurons défini quelle piste suivre, mieux cela vaudra.

— Les services de la délinquance juvénile nous transmettront les dossiers sur simple demande ?

— Possible. Mais il vaudrait mieux avoir une injonction, juste pour couvrir nos arrières, fit Lenhardt avant de consulter sa montre. Bon, il est presque neuf heures. Débarrassez-vous de la paperasserie, et essayez de choper le juge Prosser vers onze heures et demie. À cette heure, il est prêt à signer tous les documents pour aller déjeuner.

 

Mira Jenkins réprima une exclamation de triomphe quand elle lut l’e-mail envoyé par la bibliothèque. Le 4 × 4 qu’elle avait vu devant l’appartement de Maveen Little était enregistré au nom de Warren Barnes, domicilié sur Hillside Drive. Pour avoir parcouru les dépêches, elle savait que c’était le nom de l’enfant morte, dont un certain Warren était le père, et une Cynthia la mère. Et même si la base de données électronique ne proposait pas de photos, comment la femme qu’elle avait aperçue devant l’appartement de Maveen Little aurait pu être quelqu’un d’autre que Cynthia ? Les deux crimes étaient forcément liés, tout comme sa correspondante anonyme le lui avait affirmé.

Alors comment procéder ? Si elle demandait l’aide du journaliste chargé de surveiller les messages provenant de la police, il exigerait d’avoir des détails à inclure dans son article, s’il ne les lui volait pas, juste avant que le siège du journal ne les court-circuite tous les deux. Et si elle ne lui demandait pas de pousser un peu les flics, l’information risquait de revenir au journaliste chargé du secteur, et on l’accuserait d’avoir enfreint le protocole.

Elle étudia une fois encore les messages de sa boîte aux lettres électronique. Le bibliothécaire de service avait fourni non seulement l’immatriculation, mais aussi un suivi du propriétaire du véhicule. Les gens auraient été outrés s’ils savaient ce que les fichiers informatiques pouvaient révéler sur leur vie. Elle avait l’adresse de Warren Barnes, son dossier de conducteur, et même des renseignements sur son crédit immobilier. Le fichier auto pouvait également comprendre l’acte de propriété d’un bateau, les différents permis et des années d’anciennes adresses et de vieux numéros de téléphone. Mais la ligne personnelle des Barnes était sur liste rouge, et les numéros non accessibles le demeuraient obstinément. Pour parler à Cynthia, Mira devrait se rendre à son domicile, une course n’entrant pas dans ses attributions de la journée et qu’il lui serait difficile de dissimuler dans son emploi du temps. Peut-être pourrait-elle trouver une excuse dans le quartier, affirmer qu’elle se rendait à Woodlawn ou Catonsville pour bavarder avec des informateurs locaux, et voir quelles histoires elle pouvait développer.

Le rédacteur en chef, un homme courtaud et replet qui se déplaçait de manière trop furtive au goût de Mira, se pencha soudain sur son épaule et lui fourra un communiqué de presse devant les yeux. Par réflexe, elle ferma sa messagerie, car elle ne voulait pas qu’il voie ce qu’affichait son écran. Non que cela eût signifié quoi que ce soit pour lui. Il avait débarqué au journal trois jours plus tôt seulement, et le nom de Warren Barnes n’était pour lui que celui d’un avocat connu.

— Nous avons besoin de quelques quotidiennes pour que la rédaction me lâche la grappe, dit-il. Vois donc ce que tu peux tirer de ça.

Ça était un communiqué de presse annonçant que les bibliothèques avaient pris en contrat un programme spécial de traduction qui offrait aux utilisateurs des versions dans des centaines de langues par le biais d’une banque téléphonique de Californie.

— On pourrait en tirer plus qu’une brève, dit Mira en voyant là une occasion de s’esquiver du bureau et d’échapper à sa surveillance. Au lieu d’en faire simplement un sujet bouche-trou, pourquoi ne pas en tirer un article bien documenté ? Je pourrais me rendre dans une des bibliothèques du nord-ouest, où il y a beaucoup d’immigrés russes, et voir le système à l’œuvre. Parler aux employés, demander si d’autres établissements utilisent déjà ce programme dans d’autres coins du pays. Et il nous faudrait quelques statistiques, non ? Combien de gens abonnés aux bibliothèques et parlant une autre langue y a-t-il dans tout le comté de Baltimore ? À moins que je n’essaie sur Catonsville…

— D’accord, fais comme tu veux, répliqua l’autre. Mais débrouille-toi pour que j’aie trois feuillets pour seize heures. Mon petit a un match ce soir et il faut que je sois parti d’ici avant dix-huit heures.

Mira jeta un coup d’œil à l’horloge occupant le coin supérieur droit de l’écran. Il était presque onze heures. Même si elle atteignait les sources nécessaires dès le premier essai, cela l’occuperait sans doute jusqu’à quatorze heures, et elle aurait besoin de deux heures de plus pour rédiger son article, parce qu’elle n’était pas très rapide sur des sujets aussi arides. Qu’on lui confie un sujet purement narratif et le texte lui venait naturellement. Sa regrettable histoire sur le parc des droits civils était peut-être complètement bidon, cependant personne n’avait jamais dit qu’elle était mal écrite. Et il en serait de même pour l’affaire Barnes, dès qu’elle l’aurait cernée. Mais elle devrait se résigner à passer l’heure du déjeuner au bureau, pour pondre trois feuillets avant seize heures, puis consacrer une autre heure fastidieuse à répondre aux questions des rédacteurs, aussi stupides soient-elles. Mais si son boss partait à dix-huit heures, elle pourrait lever le camp trente minutes plus tard. Une femme aussi importante que Cynthia Barnes occupait probablement un poste de premier plan dans le secteur privé, et elle ne serait de toute façon certainement pas chez elle pendant la journée.

Mira composa le numéro de l’agent de presse de la bibliothèque et tomba sur un répondeur. Avec un soupir, elle laissa un message, puis demanda à une collègue qui sortait de lui rapporter une salade grecque et un Pepsi light de chez le traiteur.

Nancy et Infante entrèrent en contact avec le juge Prosser juste avant l’heure du déjeuner, comme le leur avait conseillé Lenhardt, ce qui rendit le magistrat impatient et bougon. Ils auraient pu se contenter d’un avocat à la chambre législative de l’État, mais celui contacté leur déclara qu’il préférait la signature du juge, puisqu’un autre service de l’État était engagé. Nancy se demanda si l’avocat ne leur tendait pas un piège. Prosser, un petit homme enrobé dont l’œil gauche s’égarait quand il ôtait ses lunettes à verres épais, éplucha leur demande en tapotant le document avec une des branches de ses lunettes.

— L’intégralité de leur dossier médical ? Pourquoi auriez-vous accès à tout leur dossier médical si tout ce que vous voulez connaître, c’est leur groupe sanguin ?

— Si nous spécifions ne chercher que leur groupe sanguin et qu’ils ont conservé des échantillons ADN pour une raison ou une autre, il faut espérer qu’un avocat malin ne dise pas ensuite que nous avons outrepassé les termes de notre requête, répondit Infante, ajoutant un peu tard : monsieur le juge.

— C’est la véritable raison, ou une raison que vous venez d’inventer sous prétexte de vous couvrir ?

— Est-ce que ce pourrait être les deux ? répondit Infante.

Un autre juge aurait peut-être souri, mais Prosser braqua son œil droit sur le document devant lui tandis que le gauche roulait en direction de la fenêtre. Nancy, qui n’avait jamais eu l’estomac retourné à la vue d’un cadavre, éprouva une vague nausée à regarder l’œil indiscipliné du juge.

— Ça me paraît mince, fit-il. Sacrément mince. Une fille disparaît, il y a du sang sur sa robe chasuble et un T-shirt, mais ce n’est pas le sien ni celui d’un parent. Vous voulez vérifier si ce sang correspond à celui de ces deux filles qui ont tué la petite Barnes toutes ces années en arrière, parce que la mère vous a appelés et a haussé le ton. Je peux comprendre les raisons qui font sursauter les flics de la ville quand Cynthia Barnes appelle, mais pourquoi vous ?

Il adressa cette question à Nancy, mais sans attendre sa réponse enchaîna :

— Isaac Poole est en poste à Baltimore.

— Éliminer ces filles des suspectes potentielles nous serait utile, dit Nancy. Dans cette affaire, nous explorons des pistes multiples, et nous aimerions concentrer nos recherches, pour plus d’efficacité.

— Dans quelle direction, par exemple ?

— L’ami de la mère. C’est très ennuyeux de…

Oh non, quel mot stupide ! Elle aurait aimé le retirer, mais il était trop tard.

— Il est très troublant que pas une seule caméra de surveillance du centre commercial n’ait enregistré la moindre image de cette petite fille. Nous nous intéressons également au gardien qui déclare avoir retrouvé les vêtements.

— Vous savez combien d’enfants sont réellement kidnappés dans Baltimore en l’espace d’un an ? Je parle d’enlèvements par des inconnus, avec demande de rançon et tout le reste ? Un ou deux, peut-être. La plupart des enfants portés disparus ont simplement fugué.

— Cette petite fille n’a que trois ans, monsieur le juge.

Il se renfrogna.

— Je suis au courant. Mais pourquoi ne pas essayer d’obtenir un échantillon sanguin de l’ami de la mère ?

— Il en a donné un, qui ne correspond pas, répondit Infante. Nous continuons de l’interroger, ainsi que la mère, pour voir si leurs histoires n’ont pas de faille. Pour l’instant, elles ont l’air très cohérentes. Et les services sociaux de la ville n’ont rien sur eux, pas même un appel pour négligence.

— Vous dites que leurs histoires sont cohérentes. Mais ne le sont-elles pas trop ? La cohérence excessive est souvent le signe que les propos ont été préparés. Le croque-mitaine des petits esprits, comme aurait dit Emerson.

Nancy avait déjà failli offenser le juge, et elle se retint de rouler des yeux. Pour elle les gens qui en citaient d’autres étaient des m’as-tu-vu, tout simplement.

— La mère semble sincèrement affligée. Son ami est désolé de la voir dans cet état, si vous voyez ce que je veux dire.

— Il n’est pas aussi contrarié que ça de la disparition de la gamine ?

Nancy hésita. Malgré ses fanfaronnades et sa brusquerie, le juge avait identifié le point qui la troublait dans l’attitude du petit ami. Il paraissait étonné par la profondeur du chagrin de la mère, presque attristé de le constater. Samedi, quand Infante et Nancy avaient rendu visite au couple et continué de l’interroger, sous le prétexte de les assurer de leur sympathie et de leur soutien, l’homme avait serré la mère en pleurs contre lui et déclaré :

— Je suis toujours là, chérie. Moi, je suis toujours là.

Mais cette attitude pouvait également s’expliquer si, au plus profond de lui-même, il avait vu l’enfant comme une gêne, souhaité qu’elle ne soit plus là, et qu’à présent il était horrifié de constater les conséquences de son vœu exaucé.

— Ce n’est pas le père de l’enfant, dit enfin Nancy. Et à en croire les apparences, je ne pense pas qu’il avait l’intention d’endosser le rôle de beau-père. Il vivait avec une femme, et il se trouve que cette femme avait une petite fille. L’enfant ne le gênait-elle pas, de temps en temps ? J’en suis presque sûre. Le gênait-elle assez pour qu’il ait voulu s’en débarrasser, ou qu’il l’ait frappée dans un accès de colère ? Impossible à dire. Mais ce ne serait pas la première fois que ce genre de chose arriverait.

— Monsieur le juge, intervint Infante, cette gamine et l’enfant des Barnes se ressemblent vraiment beaucoup. C’est très troublant. Il pourrait s’agir d’une simple coïncidence, bien sûr, mais elle est difficile à ignorer a priori.

Il serait encore plus difficile d’ignorer que ni Ronnie ni Alice ne semblaient au courant de l’existence de la fille Barnes. Mais peut-être mentaient-elles.

— Surtout quand Cynthia Barnes et son père vous harcèlent, dit le juge Prosser qui rechaussa ses lunettes, ramenant son œil gauche parallèle au droit. Très bien. Je vais vous signer cette requête. Mais je ne vous le cache pas, je serais surpris qu’ils arrivent seulement à remettre la main sur ces dossiers. Il y a des jours où les services de l’enfance ne peuvent pas retrouver les gosses dont ils ont la garde, et encore moins leurs dossiers. Et il se peut que les dossiers aient été déjà transmis aux médecins traitants de ces filles.

— Elles ont été libérées depuis moins de deux mois. Nous espérons que l’État n’aura pas été aussi efficace.

— Si je me fie à mon expérience, il n’est efficace que lorsque vous souhaitez qu’il ne le soit pas, dit le juge, qui rit de ce commentaire désenchanté, avant d’ajouter : J’espère que vous retrouverez cette gamine, et qu’elle n’aura pas souffert. Et prenez garde à ne pas vous faire rouler par la « famille royale ».

— La famille royale ?

— Isaac Poole et sa fille. Ils pensent que tout a un rapport avec eux. Et pas spécifiquement avec leur personne, mais aussi avec leur manière de penser, leurs origines raciales. Vous devriez l’entendre râler et gémir sur sa carrière, alors qu’il a la chance d’être allé aussi loin. Ces gens sont de grands paranoïaques.

Nancy reçut le document signé et ils prirent congé. Elle aurait aimé demander au juge si les Barnes s’étaient toujours comportés ainsi. Il lui semblait très compréhensible que cette femme, dont le bébé avait été enlevé et assassiné, en soit arrivée à un certain degré de paranoïa.

 

Ronnie s’était présentée au Bagel Barn ce matin, en s’efforçant de faire comme si rien ne s’était passé.

— J’ai pointé pour toi ton heure de sortie, lui dit Clarice.

La jeune fille la remercia d’un hochement de tête. Après quoi il ne fut plus question des événements de samedi avant le calme plat de la fin de matinée.

— Alors tu as des ennuis ? demanda la responsable d’un ton détaché, comme si la réponse importait peu.

— Peut-être bien, dit Ronnie. Oui, je crois que oui. Mais je n’ai rien fait. Franchement.

Clarice soupira. Elle était noire et vivait à Baltimore. Elle connaissait beaucoup de gens qui étaient dans le pétrin sans avoir rien fait. Elle connaissait aussi quelques personnes qui avaient des problèmes et qui avaient fait quelque chose, mais peut-être pas la chose pour laquelle elles avaient des problèmes. Et elle connaissait des gens dans la panade et coupables de ce dont on les accusait, mais qui avaient de bonnes raisons de ne pas l’avouer. On disait que se confesser était bon pour l’âme, et c’était peut-être vrai. Mais pour le corps, c’était l’enfer. Sa famille comptait des garçons, neveux et cousins, qui étaient ressortis de prison en boitant, irrémédiablement diminués, et qui avaient toujours nié les faits dont on les avait accusés.

Ronnie… Eh bien, Ronnie n’avait aucune trace visible de mauvais traitements sur elle, à part les yeux. Ils étaient d’un bleu sombre qui rappelait à Clarice celui des pensées, mais pas celles épanouies que vous trouviez dans les jardinières, sur le rebord des fenêtres. Les yeux de Ronnie étaient du bleu de ces fleurs après une grosse averse, quand leur petite corolle est écrasée contre la terre.

OceanofPDF.com