Mauvaise compagnie

Laura Lippman · Chapitre 12 sur 39

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Mauvaise compagnie

Chapitre 10

10

 

Vendredi 26 juin

 

C’est à l’annexe de Catonsville de la bibliothèque municipale de Baltimore que quelqu’un pensa finalement à appeler la police. Toujours très fréquenté, l’endroit était particulièrement animé ce troisième vendredi de juin, avec les enfants qui vendaient des bonbons et un groupe rassemblant des signatures pour une pétition en faveur de plantations sur le terre-plein central de Frederick Road. À l’intérieur, les conversations – bruyantes et entrecroisées, pas du tout en accord avec le lieu – abordaient la question des manifestations prévues pour la fête nationale, et plus particulièrement le sujet d’un éventuel feu d’artifice, à cause du malheureux incident survenu l’année précédente : un petit départ de feu sans victime, mais qui posait la question de savoir si l’on pouvait faire confiance à la section locale de l’association des Elks pour l’organiser de nouveau.

Miriam Rosen, habituée de Catonsville depuis plus de trente ans, éprouvait toujours de la nostalgie pour le passé rigide des lieux. L’annexe reconfigurée trop encombrée par tous les services que les bibliothèques étaient maintenant censées offrir – plus seulement des livres et des périodiques, mais aussi des CD, des vidéos, des DVD et des ordinateurs avec accès à Internet –, au point qu’elle ressemblait plus à un marché aux puces qu’à une bibliothèque. Pas étonnant que les librairies Starbucks remportent un tel succès, songea-t-elle. Dans ces magasins, on pouvait toujours trouver une place assise.

Elle mena Sascha, Jake et Adrienne dans la section aménagée pour les enfants, et rappela à l’aînée de garder un œil sur le bébé, puisque c’est ainsi qu’elle appelait toujours Adrienne, bien qu’elle eût trois ans. Sascha, qui en avait douze, leva les yeux au ciel avec irritation, mais sa mauvaise humeur d’adolescente n’alla pas plus loin. Les amies de Miriam lui enviaient cette fille calme, que sa mère jugeait presque trop passive. Elle désirait que ses enfants soient des combattants, prompts à défier l’autorité, même la sienne.

Jake, lui, était dilettante dans l’âme. À huit ans, toujours poli mais réservé, il en faisait le minimum, usait d’un charme d’arnaqueur en herbe, et Miriam était certaine que le tiroir contenant ses sous-vêtements recèlerait toutes sortes de produits de contrebande quand il serait plus âgé de quelques années. Et puis, il y avait Adrienne, sa bénédiction tardive, sa faute préférée, le souvenir de Disney World, exactement comme dans la publicité. « Vous êtes allés à Disney World avec deux enfants de huit et quatre ans, et vous avez quand même trouvé le moyen de faire l’amour ? » s’étaient extasiées ses amies. De fait, elle pouvait s’enorgueillir de sa petite dernière. Dans la famille Rosen, tout le monde l’adorait et la chouchoutait, pourtant elle n’avait rien de l’enfant gâtée. Elle absorbait l’amour de la même façon qu’un chat emmagasine la chaleur quand il dort au soleil. Il suffisait de la regarder maintenant, assise jambes croisées, qui tournait les pages d’un livre d’images, manifestement ravie. Elle se montrait obéissante sans être l’image de la petite fille modèle, douce sans verser dans la mièvrerie.

— Sascha ?

— Quoi ?

L’adolescente réussit à prononcer le mot en presque deux syllabes distinctes.

— Garde un œil sur Adrienne, répéta Miriam.

Elle se dirigea vers le rayon des CD pour voir quels opéras étaient disponibles. Elle trouvait la sélection de la bibliothèque municipale de Baltimore un peu trop populiste. La direction de l’établissement achetait ce que les gens demandaient, au lieu de ce qu’ils auraient dû découvrir, et le rayon classique demeurait dramatiquement restreint. Mais Miriam ne se plaignait jamais, peut-être parce qu’elle se sentait un peu gênée de louer des CD pour les charger sur son ordinateur à la maison et, avec l’aide de Jake, en graver des copies privées. Ce n’était pas exactement mal, mais ce n’était pas bien non plus. Un de ces petits délits répandus dans les classes moyennes, comme les excès de vitesse ou la minoration des salaires pour réduire le montant des impôts.

Alors enceinte d’Adrienne, Miriam avait commencé à écouter de l’opéra en voiture, quand elle conduisait ses deux autres enfants, avec l’espoir que ces auditions répétées finiraient par leur donner le goût de la musique classique. Quand elle avait quitté son emploi au projet de représentation des personnes sans domicile, elle avait essayé d’écouter les cassettes d’une méthode pour apprendre l’italien, mais son esprit battait rapidement la campagne. Elle avait décidé que la musique demanderait sans doute un effort de concentration moins soutenu. Comme un bébé dans le ventre de sa mère, avec le sien qui s’arrondissait entre les haut-parleurs de portière diffusant du Mozart, elle conduisait sa Volvo en priant pour que la musique et les paroles étrangères finissent par l’imprégner.

Mais jusqu’à maintenant elle n’avait retenu qu’une collection de mélodies issues d’opéras qui avaient pénétré la vie quotidienne, comme des phrases étrangères devenues si familières qu’elles ne le semblaient plus. Miriam reconnaissait les airs de Carmen parce qu’ils avaient été utilisés dans un épisode de Gilligan’s Island, et elle pouvait fredonner les lamentos de Pagliacci seulement parce qu’ils avaient servi d’illustration sonore à une publicité pour les Rice Krispies, dans sa jeunesse. Non, c’était Adrienne qui chantonnait quand elle entendait Madame Butterfly, et dont le visage s’illuminait si une publicité pour une automobile incluait les notes célèbres tirées de Lakmé.

Comme elle aurait aimé posséder de nouveau l’esprit semblable à une éponge d’un enfant, afin de s’imbiber de connaissances aussi aisément que si vous faisiez le plein de vitamines en avalant une gélule de Flintstone. Jake était dans la période où il voulait tout connaître, tout, et il faisait étalage de ce savoir avec une agressivité déplaisante, corrigeant Miriam jusqu’à ce qu’elle s’énerve. Sascha commençait à rechercher en secret des renseignements interdits. Sascha étant Sascha, cela prenait la forme d’un exemplaire du Petit Arpent du bon Dieu sous son lit. Vraiment, cette fille était presque désuète dans ses tentatives de rébellion.

L’adorable Adrienne ne se souciait pas du monde autour d’elle, sans doute consciente qu’il lui révélerait ses mystères bien assez tôt. Ce qui convenait parfaitement à sa mère. L’émerveillement enfantin devenait lassant quand vous y assistiez pour la troisième fois.

Ses CD choisis – La Traviata et Manon Lescaut –, Miriam s’intéressa aux dernières acquisitions de la bibliothèque, rien que des best-sellers, puis elle étudia la table des ouvrages en vente, les succès de l’année précédente. Dans la section pour enfants, Sascha était plongée dans Les Contes de la fée rouge. Adossée contre l’étagère, elle mordillait une mèche de ses cheveux et avait oublié tout ce qui l’entourait. La scène était jolie, même avec ces cheveux mâchouillés. Un tic commun à cet âge et incompréhensible, auquel Miriam avait cédé en son temps, elle aussi. Elle avait mâché ses cheveux, mèche par mèche, simplement parce qu’elle le pouvait, que c’étaient ses cheveux et qu’elle en faisait ce qu’elle voulait, et aussi parce que cette habitude rendait sa mère folle. Pendant un moment, Miriam vit Sascha comme aurait pu la voir une étrangère perspicace, une fille suspendue entre l’enfance et l’adolescence. On se précipite pour grandir, se souvint-elle, jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’on n’avait de toute façon pas le choix. Ensuite, vous vouliez ralentir le mouvement, prolonger l’enfance, revenir à des histoires et des jeux plus simples.

Il lui fallut une seconde pour remarquer qu’Adrienne n’était visible nulle part.

— Sascha, dit-elle en sentant monter en elle une légère irritation devant l’étourderie de sa fille, où est ta sœur ?

Son aînée leva les yeux de son livre et mit un moment avant de s’extirper de son monde imaginaire.

— Adrienne ? Elle est juste là. Euh, non, elle était juste là. Peut-être qu’elle est avec Jake.

Parce que c’était une bibliothèque, ou parce qu’elle aussi aimait les contes des fées, Miriam n’éprouva qu’une vague impatience devant ce contretemps.

Mais quand elle trouva Jake seul devant un des ordinateurs de l’établissement – il essayait de contourner les restrictions pour le seul plaisir de voir s’il y parvenait –, une pointe de panique transperça Miriam entre l’estomac et le cœur. Où était passé le bébé ? Les trois Rosen se séparèrent pour regarder partout. Adrienne n’était pas dans la section pour enfants, ni dans les toilettes, ni confortablement recroquevillée dans une allée en cul-de-sac. Les mains de Miriam tremblaient, et elle dut fournir un effort de volonté considérable pour ne pas s’emporter contre quelqu’un, n’importe qui : Sascha et Jake, pour leur négligence ; le personnel de la bibliothèque, qui travaillait dans un tel bazar au lieu d’un endroit feutré et sérieux dédié à l’étude ; les autres familles, dont aucun membre ne manquait.

La bibliothécaire s’occupant des enfants, qui connaissait bien les Rosen, passa une annonce par le système de sonorisation si rarement utilisé. « SI QUELQU’UN VOIT UNE FILLETTE AUX LONGS CHEVEUX BOUCLÉS VÊTUE D’UN T-SHIRT VERT ET D’UN PANTALON EN TISSU ÉCOSSAIS ROSE, MERCI DE LA CONDUIRE À L’ACCUEIL . » Mais la voix amplifiée était à peine audible à cause du brouhaha ambiant. Dix minutes s’écoulèrent, puis quinze, puis vingt. Ses mains agitées d’un tremblement de plus en plus prononcé, Miriam insista pour appeler la police en dépit des affirmations du personnel selon lesquelles les enfants s’égaraient parfois, mais réapparaissaient toujours. Toujours.

— Pas toujours, marmonna un vieil homme. La semaine dernière, en Californie…

Mais personne ne lui prêta attention.

La police prit son temps pour arriver. Ils l’attendaient toujours quand Jake eut l’idée d’aller explorer le sous-sol qui servait principalement de réserve et de cadre à la réunion mensuelle du comité directeur de la bibliothèque.

— Il n’y a rien de prévu aujourd’hui en bas, répondit la préposée au rayon jeunesse, et ces locaux sont généralement fermés à clef quand ils sont inutilisés.

Mais c’était quelque chose à faire, une manière de ne pas rester bras ballants et d’éteindre ces voix lugubres dans la tête de Miriam qui lui prédisaient la fin de l’existence telle qu’elle la connaissait jusqu’à ce jour.

Les trois Rosen descendirent l’escalier ensemble, main dans la main, la mère au centre. Le temps d’atteindre le niveau inférieur, Miriam vit toutes ses suppositions sur sa vie lui être arrachées. Vingt minutes plus tôt, si on lui avait demandé ce qu’elle craignait, elle aurait peut-être répondu qu’elle espérait que ses enfants ne touchent pas à la drogue, que la cruauté leur soit épargnée, qu’ils fassent de bonnes études et qu’ils profitent de mariages réussis. Poussée aux limites de son imagination, elle aurait pu envisager l’horreur d’un enfant malade, ou blessé. Mais pas un enfant disparu et certainement pas… – mais elle ne pouvait le dire, même à elle-même. Ne me faites pas ça, ordonna-t-elle à Dieu. Ne vous risquez pas à me faire ça. La non-observance de son existence – ses Seders approximatifs, son refus de jeûner pour Yom Kippur – revint soudain la hanter. Mais même au comble du désespoir, elle ne pouvait s’engager à changer, à aimer Dieu plus si cela pouvait lui ramener sa fille. Elle ne voulait pas faire une promesse qu’elle oublierait de tenir, elle le savait.

— Maman…, dit Jake, d’un ton hésitant, tu parles toute seule.

En bas des marches, ils arrivèrent dans une sorte de vestibule. Miriam leva la main et la plaqua sur les doubles portes devant eux, comme on doit le faire en cas d’incendie. Le battant était froid au toucher. Elle tira vers elle et la porte résista. Verrouillée, apparemment. Mais quand elle intensifia son effort, le pêne bien huilé se désengagea de la gâche et la porte s’ouvrit sur une salle de réunion déserte.

Adrienne était assise tranquillement sur le sol, dans un coin de la pièce, un livre d’images ouvert sur ses jambes croisées, d’autres ouvrages dispersés autour d’elle en un vague demi-cercle.

— Bébé ! dit Miriam en courant vers elle, bras tendus.

Adrienne se renfrogna sans faire mine de se lever.

— Pas bébé, corrigea-t-elle.

— Pourquoi es-tu ici ? Comment es-tu arrivée ici ?

Miriam pressait sa fille si fort contre son épaule que la gamine ne put répondre avant de s’être tortillée pour libérer sa bouche.

— La dame a dit.

— Quelle dame ? Une de celles qui travaillent ici ? dit Miriam en indiquant les membres du personnel qui avaient silencieusement descendu l’escalier derrière elle.

Adrienne les dévisagea d’un air grave avant de secouer négativement la tête. À cause de ses boucles ambrées et du vert de ses yeux, elle était habituée aux regards admiratifs, mais elle n’avait jamais vu autant de gens assemblés pour l’observer. Ce qui ne semblait d’ailleurs pas lui déplaire.

— Partie, dit-elle avec un geste de son petit bras potelé. La dame partie.

La police arriva alors que les Rosen s’apprêtaient à quitter les lieux. Miriam accepta que soit dressé un procès-verbal de l’incident seulement parce qu’elle se sentait penaude. Si elle ne l’avait pas fait, elle aurait passé aux yeux de tous pour une hystérique ridicule qui avait réagi à des craintes infondées. Un procès-verbal justifiait son attitude, d’une certaine manière. Elle expliqua à l’officier de police qu’elle avait laissé le bébé sous la surveillance de Sascha – pas pour accuser son aînée, se dit-elle, mais pour que les détails soient consignés, au cas où cela se reproduirait. Quelqu’un avait attiré sa fille dans cette salle en sous-sol, probablement quelque vieille dame toquée. Néanmoins elle ne souhaitait à aucune famille de connaître la panique dont elle avait fait l’expérience. Et un point obscur subsistait : comment cette pièce avait-elle été déverrouillée ? Ce détail semblait préoccuper le personnel de la bibliothèque encore plus que la disparition momentanée d’Adrienne.

— Cette salle n’a pas servi depuis la dernière réunion du conseil qui s’est tenue ici hier, ne cessa de répéter la responsable du rayon jeunesse. Et le conseil n’a pas pour habitude de négliger ce genre de détail.

— Tout est bien qui finit bien, conclut Miriam sans se soucier du cliché. Je tiens juste à ce procès-verbal, au cas où la même chose viendrait à se reproduire.

Le jeune officier contempla Adrienne quelques secondes.

— Son T-shirt, dit-il enfin. Vous lui aviez mis à l’envers ?

C’est seulement alors que Miriam remarqua les coutures bien visibles sur les épaules du T-shirt à manches longues qu’Adrienne avait voulu porter malgré la chaleur de ce jour. Oui, on voyait distinctement les points vert sombre faits à la machine, qui ressemblaient à des cicatrices après une opération chirurgicale. Mais le pantalon rose était à l’endroit, et le double nœud des lacets de ses chaussures était toujours là. En les regardant, Miriam fut heureuse d’avoir pris cette habitude. Si les chaussures de sa fille n’avaient pas été ôtées, on n’avait pas pu lui enlever son pantalon. Et si son pantalon n’avait pas été enlevé… alors Miriam n’avait plus à y penser.

Mais elle ne pouvait s’en empêcher. Et quand elle imaginait ce qui aurait pu se passer, elle voyait ce jour comme un point dans une broderie. L’aiguille avait traversé la mousseline et était bloquée à mi-chemin par un nœud solide, aussi serré qu’un poing. Mais tant qu’elle ne terminerait pas sa course en passant de l’autre côté, on ne discernerait aucun motif. Il y avait un seul point, un début, caché à l’envers du vêtement.

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