Mauvaise compagnie

Laura Lippman · Chapitre 16 sur 39

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Mauvaise compagnie

Chapitre 14

14

 

 

Daniel Kutchner se retira de Sharon Kerpelman avec la tendresse empruntée d’un homme venant de faire l’amour avec une partenaire qu’il ne reverra probablement jamais. Peu importait à la jeune femme. Elle avait pris une décision similaire à celle de son amant avant qu’ils n’aient conclu leurs ébats, mais la soirée s’était révélée propice à cette conclusion, et elle pourrait dire à sa mère qu’elle avait vraiment essayé, sans trop lui mentir. Elle ne serait pas explicite, bien sûr, et ne lui raconterait pas que le fils d’Evelyn Kutchner et elle avaient conclu l’affaire – c’est l’expression horrible qu’un garçon d’une vingtaine d’années avait lâchée l’autre jour. Mais sa mère s’en douterait, et elle apprécierait sûrement les précautions oratoires de sa fille pour traduire ce genre d’information. Très bien. Aucune attache sérieuse.

— La salle de bains ? s’enquit-il.

— Première porte sur ta droite, dans le couloir.

Était-ce un maniaque de la propreté post-coïtale ? se demanda-t-elle. Ou avait-il seulement besoin d’uriner ? Les deux, en fait, d’après les bruits d’eau qu’elle entendit. Cette méticulosité lui plaisait plutôt.

Alors qu’est-ce qui n’allait pas chez Daniel Kutchner ? Certaines femmes, conscientes de s’être engagées dans une relation éphémère, se seraient posé la question à elles-mêmes, mais pas Sharon. Jamais. Elle se leva, et elle se sentait assez bien dans sa peau pour ne pas ressentir le besoin d’enfiler une robe de chambre ou même un T-shirt. Elle passa dans le couloir et frappa doucement à la porte de la salle de bains.

— Tu veux quelque chose ? Je vais me servir un verre.

Ces questions interrompirent le troisième écoulement d’eau, du lavabo cette fois. Il devait se laver les mains, à présent.

— Tu veux dire un verre d’eau, ou de soda ?

— J’ai ça aussi en stock, répondit Sharon. Mais je pensais à un vrai verre, en réalité. J’aime boire un peu de vin blanc ou de Bailey’s avec des glaçons avant de m’endormir. J’ai un bar bien fourni.

— Pas du tout conforme à la tradition juive, ça, dit Kutchner à travers la porte.

Ils s’esclaffèrent tous les deux, car il reprenait le thème dominant de la soirée, le lien agréable qu’ils avaient tissé pendant le dîner, quand ils avaient dressé la liste de ce qui était typiquement juif et de ce qui était typiquement non juif.

— D’accord. Avec plaisir. Même chose que toi.

Sharon erra un moment dans l’appartement, lequel aurait étonné ses collègues s’ils avaient été invités à le visiter. Il était le seul indice concernant son secret : elle pouvait se permettre de travailler comme avocat commis d’office parce que ses parents avaient de l’argent. Pas énormément, mais assez pour combler le fossé entre le train de vie à peine digne de la classe moyenne offert par le salaire du gouvernement et les habitudes de haute bourgeoisie qu’elle avait. C’est pourquoi c’était sympa de ramener chez soi quelqu’un comme Daniel Kutchner, qui connaissait les Kerpelman et leur entreprise. Celle-ci avait fait leur fortune quand ils avaient commencé à préparer les repas postopératoires des patientes atteintes d’un cancer du sein.

Elle retourna dans la chambre avec deux verres anciens sur un plateau coordonné, une création soldée de Russell Wright, et posa le tout sur la table de chevet.

— Très raffiné, commenta Daniel en revenant de la salle de bains.

Il était maigre et de taille moyenne, et aurait sans doute bientôt à affronter un début de calvitie. Mais ces détails étaient indifférents à Sharon. Le vrai problème de cet homme, c’est qu’il avait été choisi par la mère de Sharon, tout comme sa propre mère avait choisi Sharon pour lui. À la réflexion, c’était un point de départ commun rédhibitoire.

Il s’assit sur le bord du lit, l’air de ne pas savoir s’il allait dormir un peu ou prendre la poudre d’escampette. S’il partait, cela ne gênerait pas spécialement Sharon. La seule chose qu’elle exigeait de ses amants occasionnels était qu’ils lui parlent après l’amour. D’où le rituel du verre. Si elle avait fumé de la marijuana, ce qui n’était pas dans ses habitudes, un joint aurait remplacé l’alcool. Dès qu’on leur proposait à boire, les hommes insistaient rarement pour se recoucher ou se défiler dans la minute.

Daniel reposa son verre et renversa un petit cadre. Il le redressa et contempla la photo, à peine visible dans la lumière provenant de la salle de bains.

— Qui est-ce ? Pas toi, avec ces nattes.

— Non, je n’ai jamais été blonde, c’est une certitude.

— Ta nièce ?

— Une cliente.

C’était une photo d’Alice, un vieil instantané qu’Helen Manning avait donné à Sharon pour des raisons dont elle ne se souvenait plus. Elle savait seulement que c’était une photo « d’avant », prise plus tôt durant l’été de ses onze ans. Un portrait parfaitement anodin d’une fillette de cet âge. Ce qui, bien sûr, était l’aspect essentiel que Sharon n’avait jamais voulu qu’on oublie.

— Une cliente ? Comment se fait-il que tu aies la photo d’une cliente sur ta table de chevet ?

— Parce que c’est probablement le dossier le plus étonnant que j’ai eu à traiter.

Elle avait voulu rester vague, mais elle se rendit compte que ces simples mots constituaient une définition assez précise de la réalité.

— Tu es de Baltimore, n’est-ce pas ? dit-elle.

— D’origine, oui.

— Il y a sept ans – je ne sais pas si des journaux autres que locaux en ont parlé –, deux fillettes ont été accusées d’avoir tué un bébé.

— Et cette gamine est…

— L’une des deux accusées. Même maintenant et ici, je ne peux pas te révéler son nom. C’est confidentiel. Nous n’avons jamais communiqué leur identité, et ça n’a pas été une mince affaire, tu peux me croire.

— Donc elles n’ont pas été jugées comme des adultes ?

— Elles n’avaient que onze ans ! s’exclama Sharon d’une voix qui grimpait dans les aigus, et elle dut se maîtriser pour adopter un ton plus conforme au moment. Aucune loi n’existait dans l’État du Maryland qui aurait permis de juger des enfants aussi jeunes comme des adultes. Non que les parents de la victime n’aient pas tout essayé pour créer un précédent. Et quand il est devenu évident qu’ils n’obtiendraient pas gain de cause, la mère du bébé a menacé de se lancer dans le lobbying pour faire modifier la loi, afin que les homicides soient systématiquement traités par des instances pour adultes, quel que soit l’âge du prévenu.

— Les mauvaises histoires font les mauvaises lois, pas vrai ?

— Exact. Et elle avait les moyens, sa famille connaissait beaucoup de gens très influents. Elle aurait pu réussir. C’est pourquoi nous avons été forcés d’aller vers un compromis.

— C’est-à-dire ?

— À l’époque, la loi stipulait que les délinquants juvéniles ne pouvaient écoper de plus de trois ans, quelle que soit la nature du crime commis. L’avocate de l’autre fillette et moi avons plaidé pour que l’État leur inflige sept ans sous trois chefs d’accusation : homicide, enlèvement et vol. Pour le landau du bébé, ajouta-t-elle, anticipant la question de Daniel. Je ne me souviens plus de la marque, mais c’était un de ces modèles coûteux, parce que ultralégers.

— Comme pour les ordinateurs portables, ou les téléphones cellulaires. Plus c’est petit, plus c’est cher.

Dissimulant son irritation face à ce commentaire, Sharon acquiesça.

— Elles ont donc été bouclées jusqu’à leur dix-huitième anniversaire, et la mère de la victime s’est calmée. Avec le temps, dit-elle en faisant tournoyer le Bailey’s dans son verre, regardant le liquide crémeux d’un marron pâle submerger le glaçon. À dire vrai, j’ai toujours pensé que ma cliente s’en serait sortie à meilleur compte si elle était passée devant une instance pour adultes, avec un jury et la présence du public.

— Comment ça ?

— Elle m’a dit qu’elle était innocente. Qu’elle n’était pas présente quand c’est arrivé. Elle était avec Ron… l’autre fillette quand elles ont enlevé le bébé, mais c’était un acte de gamines. Elles croyaient que le bébé avait été abandonné, elles voulaient bien agir. Elles n’avaient pas l’intention de commettre un acte répréhensible, et encore moins criminel. Quelque chose a dérapé.

— Comment est-ce que… Je veux dire…

— Par suffocation. C’est un autre point important. Le décès de l’enfant n’était pas contradictoire avec un cas de mort subite du nourrisson. J’aurais pu le plaider.

— Ce n’est pas paradoxal ? Dire que ta cliente n’était pas présente, puis qu’elle était peut-être présente mais que la mort pourrait être due à des causes naturelles ?

Daniel Kutchner était comptable.

— Une bonne défense n’est pas obligatoirement logique de bout en bout.

Aucun son ne provint du côté du lit où Daniel était assis, à part le tintement de la glace dans son verre, une gorgée discrète, un grincement léger du sommier quand il changea de position. Un comptable jugeant une avocate. Sharon décida de ne pas faire allusion aux scandales comptables survenus ces dernières années.

— D’une certaine façon, j’ai toujours eu l’impression qu’Alice avait été sacrifiée.

Elle ne remarqua même pas qu’elle venait de dévoiler le prénom de la fillette.

— Sacrifiée ?

— Il y avait tellement de pressions, à cause de ce qui était arrivé. La victime était noire, les prévenues blanches. Comme tu as pu le constater. Et les médias ont exploité l’affaire à fond. Les gens voulaient sentir qu’on allait réagir. Ils voulaient la garantie que jamais cela ne se reproduirait. Ce qui est impossible. Écoute, on retrouve des cas d’enfants assassins qui remontent à des siècles. Et je ne parle pas des sociopathes, ou d’un de ces jeux stupides qui tournent mal. Des gosses tuent. Pour moi, le plus étonnant est qu’ils ne tuent pas plus souvent. Parce qu’ils ne comprennent pas réellement, tu vois ? La mort, je veux dire.

Elle n’exprima pas ce qu’elle avait imaginé, qu’Alice comparaisse devant un jury formé de ses véritables pairs, une douzaine de fillettes aux grands yeux limpides qui savaient ce que c’était que commettre des erreurs avec pour seule faute le désir d’avancer dans la vie. Elle imaginait douze petites filles gamma – à moins qu’Alice ne fût une bêta, selon la terminologie établie dans la littérature sur les « fillettes violentes » – la regardant avec gravité pendant qu’elle déroulait les faits pour elles et décrivait l’emprise de Ronnie sur sa cliente. Avec un tel jury, il n’aurait pas fallu plus d’une heure pour obtenir l’acquittement d’Alice.

— À une différence près. Tu ne crois pas ta cliente coupable de meurtre.

Daniel Kutchner s’était adossé contre la tête du lit, mais sa jambe gauche pendait toujours sur le bord du lit, et son pied restait en contact avec le sol, dans la pose d’un acteur essayant de faire l’amour selon le vieux code de censure du cinéma. Il n’était pas du genre à rester jusqu’au lendemain, ce qui allait très bien à Sharon. Tant qu’ils ne s’enfuyaient pas dans la nuit comme des voleurs ou dans le sommeil en s’écroulant juste après le plaisir, peu lui importait ce qu’ils faisaient.

— Non, elle n’est pas coupable.

— Alors pourquoi lui avoir laissé purger sept ans ? Pourquoi n’a-t-elle pas eu moins que l’autre fille ?

— Les preuves étaient… contradictoires, par certains aspects. Et les déclarations des deux fillettes ont été diamétralement opposées. La parole de l’une contre celle de l’autre. Le juge qui présidait n’a pas trouvé moyen de débrouiller tout ça.

— On dirait que ta cliente s’est fait avoir.

— Et tu ne connais pas la moitié de l’affaire.

 

L’orchestre avait voulu partir à une heure du matin, mais Andy – cravate desserrée, sans sa veste de smoking – s’était emparé du micro et avait demandé aux invités de donner assez d’argent pour qu’ils profitent tous d’un autre set. Nancy, pleine de bienveillance alcoolisée, couvait son époux d’un sourire resplendissant. C’était l’homme dont elle était tombée amoureuse, un individu à la gaieté turbulente et à l’assurance inébranlable. Les fédéraux n’appréciaient que modérément ce genre de caractère, et il avait tant contenu sa nature véritable à son travail que ses larges épaules s’étaient quelque peu voûtées, et parfois sa tête semblait trop lourde pour son cou. Elle espérait que le métier d’avocat, une fois qu’il aurait achevé ses cours et qu’il le pratiquerait, restaurerait un peu de la personnalité d’Andy.

Pour l’instant, un genou à terre sur la piste de danse, les billets serrés dans son poing, il ressemblait en tout point au garçon qui l’avait éblouie à son adolescence.

— Encore ! rugissait-il. Il en faut encore, encore ! Nous allons avoir de la musique. Et le bar va rester ouvert. Un mariage polonais ne peut pas se terminer aussi tôt. Ce serait honteux.

Quand la réception arriva enfin à son terme, pas plus Andy que Nancy n’était en état de prendre le volant. Mais il n’y avait personne pour les reconduire, et ils se rendirent à pied et sans hâte au Double-T Diner sur la Route 40, mais à l’opposé du New York Fried Chicken. Là, son dernier régime oublié depuis longtemps, Nancy trempa ses frites dans le jus de viande de sa main gauche, tandis qu’elle agrippait Andy de la droite. De sa main libre, celui-ci passait en revue la sélection du juke-box individuel de leur table, mais c’était un peu une escroquerie car la sonorisation était dominée par quiconque était le plus rapide à gaspiller un quart de dollar dans la machine. Une chanson de Bon Jovi résonnait dans la nuit, et elle n’aurait pu dire si c’était un de leurs vieux titres préférés ou un de leurs nouveaux titres préférés qui sonnait comme les anciens. Elle aurait pu à nouveau avoir dix-huit ans, et cette nuit aurait pu être celle suivant la remise de diplôme, à son lycée. Sa robe de demoiselle d’honneur, une horreur jaune, aurait très bien convenu pour la cérémonie à Kenwood.

Nancy était une des rares personnes de sa connaissance qui admettait avoir été heureuse au lycée. Pourquoi était-ce une telle honte pour les autres ? Elle ne travestissait pas cette période en une sorte d’âge d’or, mais elle s’était bien amusée, avec la conscience que l’existence ne serait pas aussi drôle, ou facile. Et c’est pour cette raison précise qu’elle avait pleinement savouré ses dix-huit ans, sans en perdre une minute. C’est vrai, elle se souciait déjà de son poids, mais aujourd’hui elle aurait donné n’importe quoi pour retrouver la ligne de son adolescence. Et même les mauvais passages – les ruptures momentanées avec Andy, les matières scientifiques qui avaient failli la faire échouer – lui avaient permis par contraste d’apprécier la décontraction de l’époque, jour après jour.

Andy essayait de plonger une frite dans son café.

— Donc, c’est moi qui conduirai pour rentrer, lui dit-elle, sans se soucier qu’il fût ailleurs, car il travaillait dur, et il avait mérité l’amusement de cette soirée.

— Et si on allait… commença-t-il d’une voix un peu pâteuse, mais pas autant qu’elle aurait pu l’être. Si on allait jusqu’à Gunpowder Falls ?

— Maintenant ?

— Oui, maintenant. Pourquoi pas maintenant ? Comme nous le faisions dans le temps.

— Comme nous…

Puis elle comprit l’allusion.

Quarante-cinq minutes plus tard, elle se retrouvait assise à califourchon sur lui, dans le siège-baquet de sa Jeep Cherokee, une partie de son esprit reconnaissante pour la place que ces 4 × 4 offraient, une autre pensant au gag qui arriverait si un policier d’une voiture de patrouille venait tapoter à la vitre avec sa lampe électrique, découvrait Nancy chevauchant Andy, son horreur jaune retroussée sur ses hanches et abaissée sous sa poitrine, révélant le soutien-gorge sans bretelle qui lui était entré dans la peau toute la soirée. Andy n’avait pas réussi à le retirer, même avec son couteau, tant il était saoul.

— Bonsoir, monsieur l’agent, s’imaginait-elle dire, en plaquant son badge contre la vitre. Je suis l’inspecteur de la Criminelle Porter, et voici l’agent fédéral Porter, de la brigade antiterroriste locale.

Mais personne ne vint les déranger, et Nancy se concentra sur le plaisir efficace et frissonnant que lui procurait son mari. À la dernière minute, il lui demanda si elle voulait qu’il se retire, car il n’avait rien apporté avec lui, mais elle se contenta de secouer la tête et de se cramponner à lui pour le garder au fond d’elle. Plus tard, elle se posa la question : pourquoi ne s’était-elle pas souciée du risque ? Certainement pas par crainte de tacher sa robe.

 

Ce dimanche, Helen Manning assista au lever du soleil. Plus précisément, elle vit la lumière s’infiltrer dans la cuisine, qui faisait face à l’est, alors qu’elle était assise dans le salon toujours enténébré. Son verre était vide depuis plus de quatre heures. Elle s’était autorisé exactement trois cigarettes, elles aussi fumées depuis longtemps. Les cigarettes ne contenaient que du tabac, parce qu’elle n’avait de drogue que quand un homme aimant ce genre de douceur faisait partie de sa vie, et qu’il y avait de moins en moins d’hommes dans sa vie, ces derniers temps. C’était étrange, mais elle était sortie encore plus rarement avec des hommes après l’incarcération d’Alice, ce qui pouvait apparaître contraire à la logique. Après tout, les rencontres auraient dû lui être plus aisées puisqu’elle n’était plus encombrée de sa fille, mais elle s’était rendue compte qu’elle n’en avait pas très envie. Helen préférait l’admiration des hommes à leur compagnie. Et c’était facile à obtenir pour une femme tant qu’elle prenait soin d’elle. Elle pouvait se contenter pendant plusieurs semaines d’un simple regard dans le supermarché. Elle faisait encore tourner les têtes.

Finalement elle entendit les bruits qu’elle avait guettés toutes la nuit : le claquement d’une portière de voiture, les pas dans l’allée, la double porte extérieure s’ouvrant, la clé dans la serrure non fermée, qui tournait dans un sens, puis dans l’autre.

— Bonjour, dit-elle à Alice.

— Tu n’avais pas besoin de m’attendre, tu sais.

— Il est six heures du matin.

— Vraiment, tu n’as pas de raison de t’inquiéter.

La voix d’Alice, qui était déjà rauque dans son enfance, avait pris un timbre de contralto agréable.

— Tu es restée dehors toute la nuit. Où étais-tu ? Avec qui ?

— Nulle part. Avec personne. Je suis désolée, je n’arrive pas à dormir, en ce moment. Alors je marche.

— C’est dangereux.

Elle avait haussé le ton, devenu hésitant malgré elle, donnant à l’affirmation maternelle l’inflexion d’une question.

— Pas là où je vais.

— C’est-à-dire…

— Tu sais, maman, tu devrais aller dormir. Tu ne vaux rien quand tu n’as pas eu tes huit heures de sommeil.

C’était ce qu’Helen disait d’elle-même tout le temps. Je ne vaux rien si je n’ai pas eu mes huit heures de sommeil. Alice le lui avait répété de sa voix agréable, sans trace de jugement dans l’intonation. Et pourtant Helen se sentait jugée. Avec ou sans ses huit heures de sommeil, elle ne valait rien pour sa fille maintenant, et elle continuerait de ne rien valoir pour elle tant qu’elle ne lui donnerait pas ce qu’Alice voulait, tant qu’elle ne dirait pas ce que la jeune fille voulait entendre.

Si seulement elle avait pu le dire…

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