Mauvaise compagnie

Laura Lippman · Chapitre 13 sur 39

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Mauvaise compagnie

Chapitre 11

11

 

Samedi 27 juin

 

— Où est le bébé, maman ? demanda Alice à Helen pendant le petit déjeuner.

Elle avait ouvert le cahier « Mode de vie » du Beacon-Light à la page des bandes dessinées et de l’horoscope, et l’avait incliné sur le sucrier.

— Quoi ? répliqua sa mère d’un ton abrupt, celui qu’elle avait toujours le matin. Quel bébé ? De quoi parles-tu ?

— La tête de poupée, celle que tu mettais au milieu de tes salières en cristal taillé. Je viens de m’apercevoir qu’elle n’est plus sur l’étagère.

Alice pointa sa fourchette où était piqué un morceau d’œuf frit vers le pan de mur à côté de la fenêtre, là où des étagères peintes étaient encombrées des bibelots qu’Helen avait collectionnés durant des années, salières et poivrières anciennes, petits objets en verre bleu cobalt.

— Oh !

Sa mère avait la manie de se toucher le visage, les cheveux, le cou. Il ne s’agissait pas de gestes pour arranger un détail de sa mise, comme la plupart des gens, mais de caresses lentes du bout de ses doigts. Elle lissa la peau de son front en remontant vers la racine des cheveux, comme pour en effacer les rides.

— Je m’en suis lassée. Elle était trop… précieuse. Comme cette fois où j’avais punaisé la vieille robe de mariée au mur, et la robe de cocktail noire en face.

Alice s’en souvenait très bien. Elle gardait une image encore plus nette des escarpins que sa mère avait cloués sous les robes, une paire blanche, une noire. La première avait été fixée semelles collées au mur, côte à côte, impeccablement alignées. Les talons aiguilles noirs, en revanche, avaient été disposés écartés. Il y avait aussi une paire de gants très longs, remontant jusqu’au coude, placés de chaque côté, qui évoquaient l’image d’une chanteuse terminant le dernier couplet de sa chanson. Helen avait dit à tout le monde que c’était une œuvre d’art intitulée La Madone et la Prostituée, première partie. Aussi jeune qu’elle ait été à l’époque – sept ans, peut-être huit –, Alice avait compris qu’il n’y aurait jamais de deuxième partie.

— Maintenant que tout le monde fait ce genre de trucs, ce n’est plus aussi amusant, dit Helen en bâillant.

Elle avait dormi tard, comme toujours les samedis et dimanches, et était descendue à midi dans sa robe de chambre en soie jaune dénichée des années plus tôt au magasin de vieilleries de Dreamland, à une époque où la plupart des gens n’aimaient pas aller dans ce quartier de Baltimore.

— Je ne peux quand même pas suivre le troupeau, tu comprends, ajouta-t-elle.

Cela aussi, Alice le comprenait, car c’était le genre de choses que sa mère disait souvent d’elle-même, sous différentes formes. La fascination d’Helen Manning pour sa propre personne était inépuisable. Je ne suis pas du matin, annonçait-elle, et cette perspicacité l’étonnait presque. Je n’ai jamais aimé les patates douces. Je ne peux tout simplement pas porter cette teinte de vert. Mais la plupart des gens étaient ainsi, en fait. Alice était singulière parce qu’elle ne trouvait pas d’intérêt à ses petites excentricités. D’ailleurs elle n’était pas sûre d’en avoir.

Néanmoins la tête de poupée lui manquait. Elle était tellement inattendue, trônant au milieu des salières d’Helen. C’était un modèle ancien de poupée, avec de longs cils et une bouche en cerise percée d’un petit trou où un enfant pouvait insérer l’embout d’un biberon d’eau. Ensuite, selon la manière dont vous teniez la poupée, avait expliqué Helen à Alice et ses amies, l’eau coulait par les yeux ou par le bas. Pendant longtemps Alice avait cru que cette tête était rescapée des jouets d’enfance de sa mère. Mais elle avait fini par découvrir que ce n’était qu’une trouvaille faite dans un marché aux puces, achetée par Helen parce qu’elle la jugeait « intéressante ».

— Quelque chose dans le journal ? s’enquit l’adulte.

— Mon horoscope annonce que tous les yeux seront fixés sur moi aujourd’hui, et que je retrouverai quelque chose que j’avais égaré.

La main de sa mère heurta sa tasse sans la renverser mais assez fort pour qu’un jet de café s’étale sur le formica de la table. Aussitôt Alice se leva, prit une éponge sur l’évier et essuya avant que le liquide n’atteigne le bord du journal. Enfant, elle n’aimait pas cette table, quoique son amie Wendy lui ait répété qu’elle la trouvait extrêmement cool, comme le reste de la cuisine. « C’est comme une maison de poupées », avait-elle déclaré d’un ton approbateur en inspectant le sucrier ancien, les petites publicités murales en métal embouti vantant diverses marques de glaces aux parfums oubliés tels que le Mélange du paradis et le Dessert des vacances.

Wendy n’aimait pas le salon, Alice non plus. Le mobilier y était tarabiscoté et inconfortable, récupéré chez ses grands-parents. Les murs étaient restés d’un blanc curieusement triste afin de mettre en valeur les véritables œuvres d’Helen, selon la définition que celle-ci en donnait. Ces peintures aux couleurs vives représentaient des animaux s’affairant à des travaux domestiques. Un chien préparait le petit déjeuner, un renard passait l’aspirateur, un canard changeait la couche d’un bébé. Lorsque des visiteurs l’interrogeaient sur ces tableaux, Helen répondait toujours qu’il s’agissait d’idées pour un livre d’enfants qu’elle n’avait jamais entrepris. Alice était heureuse que cet ouvrage n’ait pas vu le jour, car ces peintures l’effrayaient. Peut-être parce que les animaux n’avaient pas l’air heureux d’effectuer ces taches, et parce qu’ils n’avaient vraiment rien d’humain, pas même de vêtements ni de bonnet. Il lui semblait que le renard, par exemple, aurait dû porter un tablier avec des fanfreluches, et le chien une toque de cuisinier.

— Non, tu ne saisis pas, avait dit la mère quand la fillette avait tenté de lui expliquer pourquoi ces tableaux la mettaient mal à l’aise. Mon but n’est pas de glorifier les taches ménagères, ni de les rendre jolies. Si j’ajoutais des vêtements aux personnages, les compositions deviendraient trop mignonnes, trop anodines.

Pourtant, le caneton portait une couche, mais Alice n’en avait pas fait la remarque car elle savait que sa mère l’accuserait d’être trop prosaïque et de manquer d’imagination. C’était le principal reproche d’Helen. Sa fille aimait trop les faits et les chiffres. « Tu as une pensée rigide comme le béton », lui avait dit Helen un jour. Alice avait compris, plus ou moins, mais elle ne pouvait pas s’empêcher de se voir avec une tête en béton, aussi dure et carrée qu’un bloc ôté à un trottoir.

— Puisque tu lis le journal, dit Helen en vérifiant que sa manche n’était pas tachée, tu pourrais regarder les offres d’emploi. Ça fait plus de deux mois que tu es à la maison, et tu n’as toujours pas de travail.

— J’ai démarché moi-même. Je suis allée au centre commercial de Westview pour chercher une place. Tu m’as dit de trouver du travail, tu te souviens ?

— Quel genre d’emploi as-tu visé à Westview ?

— Un poste de vendeuse dans un magasin de vêtements.

— Difficile à trouver.

Surtout quand on est grosse comme moi, pensa Alice sans répondre.

— Je ne comprends pas pourquoi tu n’essaies pas les fast-foods. Il y en a une bonne dizaine rien que sur la Route 40, et tu pourrais aller travailler à pied, ou prendre le bus.

— Je t’ai dit que je cherchais.

— Mais ils embauchent tout le temps, là-bas.

— Je préfère ne pas travailler dans un fast-food si je peux trouver autre chose.

— Pourquoi ?

Alice chercha une raison recevable par sa mère.

— Je n’approuve pas ce qu’ils font.

— C’est-à-dire ?

— Ils détruisent la forêt équatoriale.

— Et moi je ne me soucie pas de ce que font les écoles de cette ville, la moitié du temps, mais il faut bien travailler, mon bébé.

— Tu ne vas même pas manger dans les fast-foods.

— Oui, c’est vrai, dit Helen en effleurant sa hanche osseuse. Mais toi, tu y vas. Et si tu manges ce qu’ils préparent, tu ne peux pas refuser d’y travailler à cause de la forêt équatoriale. Il n’y a aucun mal à travailler chez MacDonald’s jusqu’à ce que tu décroches un meilleur emploi.

— Mais comment aurai-je le temps de trouver un meilleur emploi si je passe toutes mes journées devant des bacs à frites ?

Helen ne répondit pas. Elle s’était replongée dans son mutisme matinal, ses pensées personnelles. Les paroles d’Alice semblaient souvent n’atteindre sa mère qu’avec du retard, comme certains débats radiophoniques où les gens qui appellent la station se taisent quand l’animateur les coince. Des minutes entières pouvaient s’écouler, et soudain elle répondait à une question qu’Alice ne se souvenait même plus avoir posée.

Mais quand Helen reprit la parole ce matin, il était clair qu’elle avait entendu chaque mot prononcé par sa fille.

— J’ai croisé la mère de Ronnie Fuller au Giant. Elle m’a dit que Ronnie avait trouvé un emploi.

La mère de Ronnie Fuller. Alice essaya de se la rappeler, mais chez les Fuller elle n’avait été guère plus qu’une présence fantomatique, une femme frêle et triste. Elle gardait un souvenir beaucoup plus net du père et des frères. Elle avait toujours pensé qu’elle plaisait à Matthew. Il la taquinait très souvent, lui tirait les nattes ou la bousculait.

— Oui ?

— Au Bagel Barn.

— Je n’aimerais pas travailler là.

— Personne n’aime travailler là. Mais le Bagel Barn n’est pas très éloigné de Westview. Alice, qu’es-tu réellement allée faire à Westview.

— Chercher du travail.

— Donne-moi le nom d’un magasin où tu es passée.

— Le Safeway.

— Le Safeway se trouve dans le centre commercial d’Ingleside.

— J’ai commencé par Ingleside, et ensuite je me suis rendue à Westview. C’est de l’autre côté de la rue.

— Il faut être syndiqué pour travailler au Safeway. Ils ne te laisseraient même pas poser ta candidature.

— Je sais. J’ai demandé. J’ai demandé à laisser ma candidature et ils ont dit non, mais ça compte quand même.

— Alice…

— Je l’ai fait. À CVS et à Rite Aid aussi. Je n’ai pas d’expérience professionnelle, et personne ne recrute. Sauf dans les magasins de proximité, et tu as dit toi-même que je ne devais pas y travailler parce que je risquais d’être affectée à un poste de nuit.

— Alice.

Sa mère lui agrippa le poignet. Pas de geste doux pour Alice dans ce genre de situation.

— Je ne reste pas sans rien faire, affirma la jeune fille, déjà sur la défensive, avant de se reprendre. Je veux dire, je ne fais rien que je ne devrais pas faire.

— Alice, mon bébé. Mon bébé, mon bébé, mon bébé.

Ce vieux terme affectueux paraissait ridicule maintenant qu’elle était presque aussi grande que sa mère et pesait au moins vingt-cinq kilos de plus.

— Il faut que tu oublies tout ça, mon bébé.

— Je sais.

— Ce qui est fait est fait, on ne peut pas le changer.

— Je sais.

— Le passé est le passé, mon bébé.

— Je sais.

— Je suis désolée d’avoir abordé le sujet. Tu me poses des questions, et je réponds, je te dis la vérité. J’ai toujours suivi cette ligne. Peut-être que ça fait de moi une mauvaise mère. Mais tu dois laisser tout ça derrière toi.

— Je sais.

— Je t’aime, mon bébé.

— Je sais.

Alice avait presque l’impression qu’elles chantaient un duo, comme une de ces vieilles chansons de Rhythm and Blues que sa mère passait sur la stéréo tard le soir, quand elle restait assise dans le noir avec un verre et une cigarette. Alice n’était pas censée savoir, pour la cigarette, mais la musique la réveillait toujours et elle allait sans bruit sur le palier pour écouter, elle aussi. Elle savait que fumer était mal, très mal. Ils vous le répétaient à l’école chaque année, dès les petites classes. Mais elle ne pouvait en vouloir à sa mère pour ces cigarettes nocturnes, pas même quand elle comprit que c’était en fait des joints de marijuana, ce qui était encore pire que le tabac. Les religieuses disaient qu’il fallait appeler la police si vos parents prenaient de la drogue, ou en parler au prêtre. Mais Alice rechignait à suivre ces conseils.

— Je cherche vraiment du travail. Peut-être pas aussi dur que je le devrais, mais je cherche. C’est juste que… C’est mon premier été, mon premier vrai été depuis tellement longtemps. J’ai envie d’en profiter un peu.

Elle s’en voulait de culpabiliser ainsi sa mère. C’était trop facile. Par ailleurs elle n’avait aucune envie de gaspiller son pouvoir à de telles futilités. Elle avait toujours été économe – Helen disait « épargnante » –, le genre d’enfant qui mettait de côté les petites sommes reçues à Noël et à son anniversaire pour se créer un pécule. Elle avait économisé pour s’offrir des babioles que sa mère trouvait ridicules et refusait de lui acheter, quelle que soit la modicité de leur prix. « Je préfère avoir une paire de chaussures italiennes plutôt que vingt de mauvaise qualité. » En réalité, Helen s’accordait les deux. « Mais moi je suis une adulte », répétait-elle. « Mes pieds ne grandiront plus. »

Alice avait besoin d’argent pour se payer les accessoires qui, elle le savait, la transformeraient. Tout ce qu’elle désirait était de devenir populaire, et lentement mais sûrement, elle avait construit ce personnage. Une fille qui vivait dans une maison bizarre, c’est vrai, avec une mère bizarre, aucun doute, mais aussi une fille assez cool pour être amie de quelqu’un comme Wendy. La façon dont Helen prenait la vie, son dédain préventif pour ce qu’elle n’obtiendrait jamais, ne convenaient pas à Alice. Elle préférait être une étoile mineure dans une constellation majeure qu’un soleil isolé et médiocre dans un coin reculé de l’univers. C’était le seul souvenir de ses cours d’astronomie de Middlebrook. Leur soleil était très moyen, en un mot : médiocre.

Mais elle se sentait très mal de penser de telles choses sur le compte d’Helen. Helen qui n’avait pas été obligée d’endosser le rôle de mère et qui avait choisi librement de faire venir Alice au monde. Elle s’était montrée d’une extrême candeur sur ce sujet, expliquant comment elle était tombée amoureuse d’un homme, la vie passionnée et passionnante qu’ils avaient menée à cent à l’heure, la grossesse rapidement survenue et l’accident de voiture qui avait coûté la vie au père. « Exactement comme le père du président », disait-elle en faisant référence à l’ancien président, celui qui était en poste quand Alice avait commencé à purger sa peine. Son père était mort aussi avant sa naissance, et c’était une sorte de bon à rien, lui aussi. Helen n’avait pas établi la corrélation qui n’avait cependant pas échappé à sa fille. Un vrai bon père ne décédait pas dans un accident de la circulation avant que son enfant ne soit né. Cela n’arrivait qu’aux pères partis faire des choses qu’ils n’étaient pas censés faire.

— Tu sais ce que ton horoscope dit, maman ? « Verseau : il est temps de voir le monde avec un œil neuf. Montrez-vous amicale si vous voulez avoir des amis. Cherchez chez les Poissons et les Vierges. »

— On parle beaucoup d’œil dans l’horoscope, aujourd’hui.

— Tu sais où est passé ce bébé ?

— Quoi ?

— La tête de la poupée. Tu l’as rangée dans la cave ou au grenier ?

— Oh, ça, je n’en sais rien, mon bébé. Pourquoi veux-tu ce vieux machin ?

— Je ne sais pas, dit Alice. Il me manque. J’aime bien que les choses ne changent pas.

— Eh bien, mais les choses changent, mon bébé. Je peux te l’affirmer : avec le temps, tout change.

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