Mauvaise compagnie
Chapitre 19
19
Nancy et Infante réussirent à utiliser au mieux leur après-midi. Ils visitèrent les magasins du centre commercial à la recherche de ceux qui avaient pu vendre des ciseaux ou des vêtements pour enfants. Les employés qu’ils rencontrèrent se montrèrent tous serviables, ce qui n’était pas toujours le cas. Du moins ils essayèrent. Une gamine disparue générait ce genre de réaction. Mais personne ne savait rien de précis, et l’ignorance demandait plus de temps à être identifiée que des informations pertinentes.
Néanmoins, Nancy et Infante se sentaient presque satisfaits de leur journée. Presque. La fuite avait des airs d’aveux. Ronnie Fuller cachait quelque chose, qu’elle leur révélerait quand ils auraient mis la main sur elle. Et ils allaient la retrouver. Une adolescente travaillant dans une boulangerie et vivant chez ses parents ne pouvait se cacher très longtemps. Elle ne savait même pas conduire, Nancy et Infante l’avaient appris de la bouche de sa mère, une femme qui était moins pâle que grise et flapie, comme une poupée laissée trop longtemps dehors. Ronnie n’avait pas de petit ami, pas d’ami du tout, point final. C’est ainsi que sa mère avait présenté les choses, attablée dans la cuisine, tête baissée de honte : « Pas de petit ami. Pas d’ami du tout. Point final. »
Mais si la question du temps était primordiale ? Même si leur client était un cadavre – ce qui était le slogan privé du service inventé par Lenhardt : « Votre cadavre est notre client » –, le temps restait un paramètre crucial. Et si on avait gardé la gamine en vie, comme dans le cas d’Olivia Barnes, alors le temps devenait à la fois un ennemi et un allié, une motivation et une escroquerie. Chaque minute qui s’écoulait leur donnait de l’espoir. Chaque minute enfuie les emplissait de désespoir.
— Et tu sais ce qui serait la pire des issues possibles ? dit Nancy, comme si elle avait exprimé à haute voix toutes les pensées qui avaient précédé celle-ci.
Infante la rattrapa, tel un danseur professionnel habitué à suivre les évolutions de sa partenaire.
— Si elle est restée en vie quelque temps et qu’elle ne l’est plus, répondit-il. Je veux dire, si elle doit mourir, autant que ce soit dès le début, depuis vendredi soir. Sinon, on perd sur tous les tableaux. Les gens vont éplucher tous nos mouvements, et quoi que nous ayons fait, ce sera mauvais, rétrospectivement. Résoudre cette affaire n’aura plus aucune importance.
— Ça n’aura plus autant d’importance, corrigea Nancy.
— Je dois dire que moi, je la crois déjà morte.
— Pour ma part, je ne sais pas quoi penser. Rien de tout ça n’a de sens. Les cheveux coupés et les vêtements certainement changés suggèrent un enlèvement prémédité, avec un objectif bien précis. Mais il y a aussi ce T-shirt couvert de sang.
— Sang qui n’est pas celui de la gamine.
— Ça ne ressemble pas à ce qu’elles feraient. Les filles. Aucun rapport avec leur façon de procéder la dernière fois.
— Exact. Tu les connais bien, n’est-ce pas ?
Le ton d’Infante était désinvolte, le genre de ton qu’il aurait employé lors d’un interrogatoire. Nancy se demanda ce que Lenhardt lui avait confié la veille au soir, dans les toilettes pour hommes. On lui avait dit que le sergent les voulait tous les deux sur cette affaire parce que Jeffries allait revenir dans le service, et Jeffries n’était pas très utile. À une année de sa retraite, il était pareil à un meuble passé de mode qu’ils déplaçaient d’une pièce à l’autre, parce qu’ils étaient trop sentimentaux pour appeler un vide-greniers pour l’embarquer. Il était donc plausible que Lenhardt ne veuille pas de lui sur cette affaire. Plausible, crédible, mais le sergent aurait été le premier à rappeler à Nancy que ces mots ne garantissaient pas la vérité, seulement un fac-similé raisonnable. Des histoires crédibles, ils en démontaient chaque jour.
— Je n’irais pas jusqu’à dire que je les connais bien, dit Nancy en choisissant ses mots avec soin.
Elle n’avait jamais parlé à Ronnie Fuller avant aujourd’hui, et Alice Manning demeurait un simple visage entrevu au tribunal il y avait bien longtemps. C’était leur ouvrage qui s’était logé inextricablement dans la toile de sa vie, les preuves de leur vénalité, pas les filles elles-mêmes.
— J’ai eu… une approche mineure de l’affaire Olivia Barnes. Donc, quelle coïncidence, hein, que je sois sur cette affaire-ci ?
Elle donnait à Infante une chance de la contredire, de lui révéler si Lenhardt les avait mis sur la même rotation pour une raison spécifique.
— Je ne sais pas. Après un bout de temps dans la boutique, tu vois certaines personnes plus d’une fois, même si tu changes de juridiction. Comme pour Lenhardt et l’affaire Epstein.
— Mouais.
Nancy n’avait pas la moindre idée de ce à quoi Infante faisait référence. Elle n’était pas gênée de poser des questions quand elle ne savait rien d’un sujet, mais elle avait également constaté que beaucoup était dévoilé par le contexte, lorsqu’on savait se montrer patient. L’affaire Epstein. Elle rangea le nom dans un coin de sa mémoire, certaine que l’histoire referait surface un jour ou l’autre.
Ils roulaient sur le périphérique pour contourner la ville en une longue boucle et rejoindre le quartier général. Les vastes étendues mal utilisées du comté l’étonnaient toujours. Conduire représentait un tiers de ses heures supplémentaires chaque année. Certains disaient que le comté avait la forme d’une clef, et que Baltimore en était l’oreille. Pour Nancy, c’était plutôt une traînée de morve pendant à la frontière de la Pennsylvanie. « Autant d’espace pour aussi peu de crimes », disait Lenhardt, comme s’il regrettait le taux de criminalité de la ville. Certes, il devait être plus facile de s’y cacher, mais Ronnie ne connaissait pas non plus le comté. C’était une citadine de naissance, et les seuls endroits qu’elle avait fréquentés ces sept dernières années étaient les centres fermés pour délinquants juvéniles.
L’adolescente n’avait qu’une avance de cinq minutes sur eux, mais jusqu’alors cela lui avait suffi. C’est le temps qu’il leur avait fallu pour arriver à la conclusion qu’elle n’allait pas ressortir des cuisines, qu’elle n’accrochait pas son tablier, n’était pas aux toilettes ou ne se donnait pas un coup de peigne. O’lene, la préparatrice qui s’occupait des fours, avait seulement haussé ses maigres épaules et affirmé qu’elle n’avait rien remarqué. La gérante, Clarice quelque chose, s’était montrée aussi peu coopérative qu’elle osait l’être, sans dissimuler le dégoût que Nancy et Infante lui inspiraient. Une Noire de cet âge vivant et travaillant dans le sud-ouest de Baltimore était rarement fan de la police, quelles que soient les circonstances. Mais l’antipathie de Clarice était affichée, personnelle. La femme ne voulait pas que quiconque parle à Ronnie avant qu’elle-même ait eu l’occasion de la questionner, se dit Nancy.
Pourtant, c’est la responsable du Bagel Barn qui par mégarde leur avait appris ce qu’ils voulaient savoir : vendredi, jour de la disparition de Brittany Little, Ronnie avait quitté le magasin à quinze heures trente. Clarice le leur avait dit pour mettre en relief le sérieux de la jeune fille, son excellente attitude au travail, et ils avaient acquiescé, apparemment d’accord avec cet avis. Mais pour eux tout cela signifiait seulement que Ronnie était dans la nature, à quelques centaines de mètres de Value City et quelques heures avant qu’on ne découvre la disparition de la petite.
— La mère de Brittany Little a prévenu la police vers six heures et demie, dit Infante. Ce qui laissait à Ronnie Fuller trois heures pour traverser le parking, acheter ce dont elle avait besoin et choisir sa victime.
— Mais ça n’a aucun sens si l’élément déclencheur est le fait que la gamine ressemble à la jeune sœur du bébé que Ronnie a tué il y a sept ans. Admettons que Cynthia Barnes ait raison. Alors il s’agit d’une confusion dans les identités. Et là, ça ne colle pas : Ronnie sait à quoi ressemblent Cynthia et son mari. Si elle a vu Brittany avec ses parents, elle n’a pas pu commettre cette erreur.
— Peut-être a-t-elle pris la véritable mère pour une baby-sitter, ou quelque chose dans le genre. Je dirais que Maveen Little était assez convaincante, aussi stupide qu’elle soit. Sa version n’a pas varié, même quand on l’a interrogée hier soir. Eh, tu as déjà fréquenté un Noir ?
À présent c’était au tour de Nancy de suivre l’enchaînement de pensées de son collègue.
— Ce n’est pas parce que son petit ami est noir, et que le père du bébé est noir, qu’il faut en déduire qu’elle ne sort qu’avec des Noirs.
— Je parie que c’est le cas. C’est typique, on voit ça tout le temps, surtout dans le sud et le sud-ouest de Baltimore. À quoi ça rime, d’ailleurs, des Blanches qui ne sortent qu’avec des Noirs ? Je n’ai jamais pigé pourquoi.
— Je n’en sais rien.
— Alors tu n’es jamais sortie avec un Noir ?
— Je suis avec Andy depuis le lycée. Je ne suis quasiment sortie avec personne d’autre.
— Ouais, d’accord, mais est-ce que ça te brancherait ? Genre… Denzel Washington ? Tu sortirais avec lui ? Enfin, pas lui en personne, parce que là, bordel, même moi je me mettrais en quatre pour lui, riche et beau mec comme il est. Mais disons qu’il y a un type à la section vol de véhicules, qu’il est pas mal du tout, sympa, et très correct avec les femmes. Alors, tu sortirais avec lui ?
— Je suis mariée, tu te souviens ?
— Mais si tu ne l’étais pas ? Allez, entre dans le jeu, Nancy ! Tu sortirais avec un Noir dans ces circonstances ?
— Oui, bien sûr.
En vérité, elle ne le pensait pas, bien qu’elle n’ait jamais écarté cette hypothèse. Le fait est qu’elle préférait les blonds, comme ces Polonais qu’elle avait connus toute sa vie. Ce goût avait sans doute un rapport avec l’image du père.
— Moi, ça me plairait bien de sortir avec une Noire.
— Je te croyais plutôt attiré par les rousses.
— Je suis… comment on dit, déjà ? Large d’esprit.
Nancy ne put que rire de cette réponse. La franchise désarmante d’Infante quant à ses faiblesses les rendait plus aisément pardonnables. Il ne prétendait pas être quelqu’un d’autre que celui qu’il était.
Elle aurait aimé pouvoir en dire autant d’elle-même.
Le soleil se couchait quand ils arrivèrent au bureau. Le jour le plus long de l’année venait de s’achever, mais ceux qui suivraient seraient encore suffisamment longs, et une affaire telle que celle-ci n’offrait aucune date butoir naturelle. Parfois le simple fait de rentrer chez soi relevait d’une forme de discipline, c’était une façon d’admettre que vous étiez seulement humain, que vous aviez besoin de sommeil et de nourriture. Mais qui aurait quitté le travail quand une petite fille avait disparu ? Ils avaient déclenché l’Amber Alert ce matin, et Lenhardt leur avait annoncé que le divisionnaire voulait lancer des recherches s’ils n’avaient aucune piste consistante d’ici vingt-quatre heures. La seule question était de déterminer la zone de ces recherches. Autour du centre commercial, ou du domicile de Ronnie Fuller ? Ou bien choisiraient-ils le site d’un ancien crime, l’endroit où Olivia Barnes avait été tuée ?
Leakin Park, railla une voix dans la tête de Nancy, une voix qu’elle avait étouffée pendant toute la journée. Il va falloir que tu retournes à Leakin Park. C’était une voix froide, détachée, qu’elle entendait de plus en plus souvent à mesure qu’elle avançait dans sa carrière. Elle la voyait comme l’expression de son double, plus âgée et plus sage, qui venait la visiter depuis le futur. Parfois elle souhaitait que la voix lui dise tout ce qu’elle savait. À d’autres moments, elle voulait seulement qu’elle se taise, qu’elle la laisse tranquille.
Par ailleurs, la maison de l’« homme aux poulets » n’existait sans doute plus depuis longtemps. Sept ans en arrière, elle était déjà dans un triste état, et le projet de Circuit Nature avait sans doute signé sa destruction définitive. À moins que la famille Barnes n’ait fait en sorte que la masure soit rasée. Ce lieu de tristesse n’était certes pas le genre de monument qu’on pouvait souhaiter préserver pour honorer la mémoire de son enfant.
Le biper d’Infante tinta alors qu’ils se garaient dans le parking, et il le consulta.
— Bizarre, fit-il. Ça vient de l’intérieur de l’immeuble, du standard.
Ils pénétrèrent dans le hall et la réceptionniste leva les yeux sans s’étonner que les deux inspecteurs surgissent quelques secondes seulement après avoir été appelés.
— Ces dames sont venues pour vous voir, annonça-t-elle.
Infante et Nancy se retournèrent et s’aperçurent que les deux femmes assises dans le hall n’étaient autres qu’Helen Manning, très différente dans ses vêtements de ville, et une femme grosse, presque obèse, engoncée dans un T-shirt rose et un pantalon bariolé dont le tissu élastique était soumis à une tension extrême.
— Je suis Alice, dit la grosse femme. Et je veux tout faire pour vous aider.
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