Mauvaise compagnie
Chapitre 5
5
14 heures
— Tu ne veux pas un dessert ? Ils ont des coupes glacées délicieuses ici.
Alice releva le nez de son assiette où était abandonnée la moitié de son cheeseburger et de ses frites. Elle n’essayait pas d’impressionner Sharon avec sa volonté – elle n’essayait jamais d’impressionner Sharon avec sa volonté – et elle se souciait très peu de son appétit. Elle détestait simplement ce cheeseburger, composé de Cheddar au lieu de fromage américain, et même ces frites, qui étaient trop réelles à son goût, avec la peau encore attachée, et un intérieur trop mou, baignant dans l’huile.
— Je parie que tu n’avais rien de comparable à Middlebrook, avait dit Sharon quand on les avait servies, en joignant les mains comme si elle allait rendre grâce au Seigneur d’un tel prodige.
Non, avait pensé Alice. C’était meilleur, là-bas. Des frites fines et croustillantes, qui passaient directement du congélateur au bac d’huile. Pas aussi bonnes que celles de chez McDonald’s – les meilleures –, mais bien plus appétissantes que ces choses molles. À dire vrai, la nourriture à Middlebrook avait été tout à fait convenable. L’établissement avait peut-être la pire réputation de tout l’État, mais il proposait la meilleure nourriture.
— Vraiment, insista Sharon, prends donc une coupe glacée.
Sharon adorait ce mot : « vraiment ». Vraiment, Alice, il faut que tu me fasses confiance. Vraiment, Alice, c’est pour le mieux. Vraiment, je te crois, Alice. Mais que signifiait « vraiment vraiment » quand Sharon le disait ? Indiquait-il que tout ce que Sharon débitait d’autre était faux ? Ou était-ce une manière de montrer que ce qui allait suivre était supervrai, extra-vrai, méga-vrai ?
— Je ne veux pas de coupe glacée, répondit Alice. Vraiment.
— Fais-toi plaisir. Aujourd’hui n’est pas un jour où te soucier des calories.
Ah, donc elle devait faire attention aux calories, sauf aujourd’hui.
— Je suppose que je dois faire un régime, dit Alice, tête baissée sur son assiette, sans quitter des yeux les prunelles marron de chiot de Sharon à travers la frange de ses cils pâles.
— Non, non, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire, s’empressa de corriger l’avocate. Tout le monde doit faire attention aux calories. Mais pas tous les jours. Il est important que tu te réserves des moments de plaisir dans ton emploi du temps.
— Mais je suis grosse, rétorqua Alice. Vous n’avez pas remarqué ? Je suis devenue vraiment grosse à Middlebrook.
Elle aimait ce mot, et adorait proférer des affirmations assassines sur sa propre personne. Je suis grosse. Je suis moche. Je suis nulle. Elle ne recherchait pas obligatoirement la contradiction. À dire vrai, elle ne se tenait pas en aussi piètre estime. Non, elle se délectait juste de voir comment les adultes paniquaient quand elle s’exprimait de la sorte, et elle savourait leurs dénégations empressées. « Bien faire et laisser dire », vous répétaient les adultes quand vous étiez enfant. En fait, c’étaient eux qui craignaient les mots.
— Oh non, chérie, tu ne devrais pas parler comme ça ! Tu as juste… une ossature solide, comme moi. Et il y avait trop de féculents dans le régime alimentaire là-bas, et tu ne faisais pas assez de sport, et puis tout le reste, tu as simplement pris ce qu’on appelle « les rondeurs de l’élève de première année ».
— Sauf que je ne suis pas étudiante de première année, dit Alice. J’ai mon diplôme d’entrée directe à l’université.
— Je parle de l’élève de première année au lycée, dit Sharon. Parce que c’est à cet âge que la plupart des enfants se retrouvent loin de chez eux pour la première fois, et qu’ils doivent faire leurs propres choix…
Sa voix s’éteignit misérablement.
— Alors c’est que je suis précoce.
— Oui, dit Sharon, qui visiblement ne saisissait pas. Oui, tu es précoce.
— J’ai vingt-cinq kilos de trop, et je n’entamerai pas d’études supérieures avant l’automne.
— Tu veux suivre des études supérieures, donc ? dit Sharon en acquiesçant. Où as-tu l’intention d’étudier ?
Elle était si facile à contenter que ce n’était pas amusant du tout.
— Dans un centre universitaire de premier cycle. Il faudra que je me trouve un boulot à temps partiel pour payer les frais. – Elle décocha un regard sournois à Sharon – C’est dur de décrocher une bourse quand on sort de Middlebrook.
Sharon prit la repartie pour un reproche, comme Alice l’avait prévu. Personne n’avait jamais recherché son approbation autant que Sharon Kerpelman. La moindre suggestion que l’existence d’Alice n’était pas ce qu’elle aurait dû être blessait cette femme. Elle semblait penser que sa protégée lui devait gratitude et affection, sinon amour. Sharon se souciait beaucoup d’Alice, c’est ce qu’elle disait souvent avec une note de fierté dans la voix. Cette fierté était ce qui empêchait Alice de lui rendre son affection. L’avocate ne pouvait être aussi contente de s’occuper toujours d’elle si cette attitude n’était pas une bizarrerie de sa personnalité.
— Tu sais ce que tu devrais faire ? demanda Sharon, changeant de sujet.
Malgré elle, Alice sentit son intérêt s’éveiller. Elle était très désireuse de savoir ce qu’elle devrait faire. Elle l’avait toujours été. Elle aimait ces articles dans les magazines qui donnaient des règles et des listes d’évaluation. Elle déchirait ces pages et s’efforçait de suivre ces conseils, mais ce n’était jamais aussi facile qu’il y paraissait de prime abord. Il y avait toujours quelque chose – un élément, une supposition – qui l’empêchait de tout faire comme prescrit. Le sel kasher, par exemple, pour les soins de pédicure maison. Elle n’était pas sûre de ce que c’était, et en quoi il était différent d’un autre sel. Bien sûr, on ne l’aurait pas autorisée à s’administrer ce genre de soins à Middlebrook, mais elle avait attendu avec impatience le jour où elle pourrait le faire.
Sharon se pencha sur la table.
— Tu devrais te mettre à la marche à pied, déclara-t-elle d’un ton triomphant. Tu serais surprise des bienfaits de la marche pour le corps. Il faut simplement marcher beaucoup, et souvent. Chaque fois que je rends visite à des amis à New York, je peux manger ce que je veux, vraiment, parce que je n’arrête pas de marcher, tout le temps et partout.
Sharon rayonnait de sa propre intelligence. Elle hochait la tête en souriant, et attendait une réaction. Alice se sentait perdue, comme souvent dans les conversations, comme si elle se trouvait sur une glace flottante et qu’elle devait sauter sur une autre. Le sujet la déconcertait : la marche. Les amis. Ainsi donc Sharon avait des amis ? Et des amis à New York, rien que ça ! Pourquoi avait-elle des amis à New York ? Est-ce qu’elle n’était pas de Baltimore ? Est-ce qu’elle n’avait pas dit cent fois à Alice qu’elle avait grandi à moins de deux kilomètres de chez elle, de l’autre côté du parc, dans cet endroit au nom ridicule ?
— Mes grands-parents vivent dans le Connecticut, dit enfin Alice.
Cet État ne se trouvait pas juste à côté de New York, mais c’était tout ce qu’elle avait à offrir sur le sujet. Elle n’était jamais allée là-bas, mais elle avait entendu sa mère en parler. Le Connecticut, surnommé l’État de la Muscade.
— Oui, je me souviens de tes grands-parents. Tu leur as parlé, récemment ?
— Non.
La tristesse assombrit l’expression de Sharon.
— Mais je ne leur ai jamais beaucoup parlé, de toute façon. Avant, je ne les voyais qu’une fois par an. Ils sont venus deux ou trois fois, mais mon grand-père a dit que c’était trop dur.
— Mais c’est parfaitement égoïste !
Sharon cria presque le dernier mot, et les gens à la table voisine sursautèrent aussi vivement que si un verre venait d’exploser sur le sol.
Alice réfléchit au mot égoïste, le tourna et le retourna dans son esprit. Certains mots possédaient un effet presque hypnotique. Avec cette candeur dont elle ne se départirait sans doute jamais, Helen lui avait raconté ses « expériences de jeunesse » – sa propre expression – avec la marijuana et d’autres drogues, et comment un simple mot pouvait devenir la chose la plus drôle du monde, sans raison. Mais il n’était pas nécessaire de planer pour se lâcher sur un mot. Égoïste. En rapport à l’ego, bien sûr. Mais pour Alice le -iste avait une connotation vaguement négative, ou grotesque. « Oh, ça c’est trop “iste” ! », couinait son amie Wendy quand quelque chose la choquait. C’était supercool, comme expression, même les autres en convenaient, mais seule Wendy qui faisait encore gamine pouvait s’en tirer aussi facilement. Si Alice l’avait imitée, on se serait moqué d’elle.
— Alice ? dit Sharon.
— Ils ne sont pas vraiment égoïstes, répondit-elle maintenant qu’elle avait fait le tour du mot. Ils vivent très loin, c’est tout.
Ce qui était évidemment l’excuse avancée par Helen, et Alice s’était demandé si sa mère ne s’efforçait pas de s’en convaincre elle-même. Ils étaient âgés, plus âgés que la plupart des grands-parents, et Papy détestait l’avion, et Mamy détestait que Papy conduise sur une aussi grande distance, et puis c’était tellement ennuyeux de devoir aller à Grand Central Station par le train de banlieue, pour ensuite prendre un Armtrak à Penn Station. C’est pourquoi ils ne pouvaient pas lui rendre visite très souvent. Alice comprenait très bien.
— Je suis sûre qu’ils t’aiment beaucoup, lâcha Sharon.
— Oui, ils m’aiment beaucoup.
— C’est ce que je viens de dire.
— Pas comme si vous le croyiez vraiment.
Alice regarda fixement la jeune femme jusqu’à ce que celle-ci détourne les yeux et feigne de s’intéresser aux maquettes d’avion pendues au plafond du restaurant. En sept ans, son avocate avait très peu changé. Bien sûr, de son côté Alice avait tellement évolué que les autres lui semblaient faire du surplace. Mais elle avait remarqué des modifications subtiles sur le visage de sa mère, même si elle la voyait beaucoup plus souvent que Sharon. Helen s’était entretenue. C’était le terme qu’elle employait, un autre mot qui s’était imprimé dans l’esprit d’Alice car il suggérait une image de sa mère entourée d’un échafaudage, avec des ouvriers lilliputiens travaillant sur elle à l’aide de pinceaux et de peinture. Elle s’était entretenue.
Mais, depuis deux ans, Helen avait commencé à porter son âge, ni plus, ni moins. Elle en était consciente et affirmait s’en satisfaire. « L’actrice française Catherine Deneuve a dit que passé le cap des quarante ans une femme doit choisir entre son visage et ses fesses », avait-elle déclaré à sa fille lors de sa dernière visite à Middlebrook. « J’ai choisi mes fesses. » Et elle s’était tapotée la courbe harmonieuse de sa hanche – son « fessier yoga », comme elle l’appelait maintenant – en riant. Alice avait ri aussi, parce que c’était sa version préférée d’Helen. Enjouée, un peu légère, discourant sur des sujets que personne d’autre dans Nottingham Road ne pouvait comprendre.
Et tant qu’Helen s’occupait de son apparence, elle ne s’inquiétait pas trop pour celle d’Alice. Elle s’était montrée très philosophe lorsque sa fille avait commencé à prendre du poids deux ans plus tôt. Elle avait dit que le corps savait quels étaient ses besoins et que celui d’Alice réagissait sans doute instinctivement à des besoins échappant à Alice.
— C’est comme si ton corps pensait que tu es un ours en hibernation. Peut-être parce qu’ils t’imposent ce régime alimentaire strict, avec ces horaires. Tu ne peux pas manger quand tu as faim, seulement quand ils te le permettent, alors ton métabolisme ralentit, au cas où ils voudraient t’affamer.
Alice s’était trouvé une théorie tout autre. Elle croyait avoir une tumeur. Quelqu’un avait laissé traîner un journal – un vrai journal, pas une de ces publications honteuses qu’on trouve dans les présentoirs des supermarchés – avec un article relatant l’histoire d’une femme à Johns Hopkins qui avait une tumeur de quatre-vingt-dix kilos dans l’estomac. Personne n’arrivait à comprendre pourquoi elle prenait du poids. Quand ils avaient retiré la tumeur, la femme était redevenue normale.
Le quotidien local n’avait pas présenté de photographie de la tumeur, mais le journaliste l’avait décrite en des termes qui restaient gravés dans la mémoire d’Alice : « Une grosseur en forme d’oignon de la couleur d’un œuf brun et recouverte d’un fin duvet soyeux ». Alice avait pris l’habitude d’enfoncer les poings dans son ventre pour tenter d’y déceler les signes d’une grosseur. La peau était douce, élastique, pourtant elle avait pensé qu’il pouvait y avoir quelque chose d’indésirable sous sa surface. Finalement, elle s’était rendue à l’infirmerie et avait demandé s’ils pratiquaient des tests pour détecter les tumeurs. La doctoresse s’était montrée gentille, elle avait écouté avec attention, sans que les traits las de son visage trahissent quoi que ce soit. Elle avait pris des notes, palpé Alice, posé quelques questions.
— Je crains que ce ne soit juste, hum, un gain de poids assez normal, étant donné les circonstances, avait-elle conclu d’un ton d’excuse, comme si elle aussi avait espéré trouver une tumeur. C’est une simple question d’arithmétique : le nombre de calories ingérées moins le nombre de calories dépensées.
— Je suis bonne en maths, avait répondu Alice. J’ai toujours été douée pour cette matière. J’étudie l’algèbre, mais si je suivais des études normales, j’en serais déjà à la trigonométrie, peut-être au calcul différentiel, ou intégral.
— Je n’en doute pas. Alors voilà ce que tu vas faire. Tu vas tenir un petit carnet où tu noteras chaque jour ce que tu manges. Tu te rendras vite compte que tu ingurgites plus de calories que tu ne le penses. N’essaie pas de changer ta manière de te nourrir, dans un premier temps. Contente-toi de l’observer.
— Comme la femme qui observe les gorilles ?
Alice avait vu une émission spéciale consacrée à une anthropologue célèbre, mais elle ne se souvenait plus quand, ni ce que cette femme tirait de tous les carnets qu’elle noircissait.
— Oui. Non. Je veux dire… prends des notes pendant une ou deux semaines, et précise par écrit ce que tu ressens quand tu manges. Il faut que tu découvres tes propres mécanismes de nutrition, pour ensuite les adapter au mieux. Le contrôle des portions ne représente que la moitié du combat. Ce n’est pas tant ce que nous mangeons que la quantité avalée qui compte.
Déçue de ne pas porter une tumeur en elle, avec ou sans un fin duvet soyeux, Alice n’avait jamais commencé à tenir un carnet de notes. Mais à présent, alors qu’elle était assise dans ce restaurant trop gai en face de Sharon, elle était tentée de reconsidérer l’idée. Dans les romans, les filles tenaient toujours une sorte de journal. Elle pourrait en avoir un elle aussi, sans doute. Mais elle ne le ferait pas, bien sûr. Pas par manque de discipline. La discipline, elle en avait à revendre. Mais elle refusait de se confier entièrement, même à un journal. Avant la fin de la première journée, elle savait qu’elle aurait omis d’y coucher certains faits capitaux pour elle. Parce que quelqu’un d’autre finirait bien par le lire. Elle n’avait jamais entendu parler d’un journal intime qui n’ait pas été violé par quelqu’un d’autre que l’intéressée.
— Alors, quelle est la première chose que tu feras en arrivant chez toi ?
— Ouvrir la porte ?
Sharon renversa la tête en arrière et partit de cet étonnant rire tonitruant qu’elle avait parfois, alors qu’Alice n’avait jamais voulu être drôle.
— Excellent. Tu marques un point. Non, je voulais savoir si tu allais rechercher un travail à mi-temps, ou t’inscrire à l’université d’été ? Tu as appris à conduire ? Je pourrais t’apprendre, si tu veux. Il faudra que tu aies ton permis, de toute façon.
— Pourquoi ? Nous n’avons qu’une seule voiture, et ma mère s’en sert pour son travail. Elle enseigne les arts plastiques durant l’université d’été, vous comprenez.
— Oui, mais il se peut que tu aies un travail un de ces jours, et il faudra bien que tu conduises pour t’y rendre.
Alice réfléchit un instant à ce problème.
— Je peux toujours prendre le bus.
— Bien sûr, pour l’instant. Mais tout dépend où tu travailleras. Tu n’as pas envie d’apprendre à conduire ?
Elle aurait dû répondre par l’affirmative. « Oui » aurait été la réponse normale, et Alice essayait toujours de donner les réponses attendues. Évidemment, celles-ci n’étaient pas les réponses vraies, ou bien elles ne correspondaient pas à ses véritables désirs. Elle se retrouvait subitement sur sa glace flottante, à chercher un ailleurs où sauter. Ou peut-être qu’une conversation ressemblait plutôt à une partie de Twister, un jeu auquel Helen s’adonnait parfois avec Alice et Ronnie, lors des week-ends pluvieux d’été. Bras droit, rouge. Bras gauche, bleu. Il fallait trouver comment ne pas perdre l’équilibre et tomber tout en suivant les directives. Vous pouviez vous tortiller un peu, mais pas beaucoup.
— J’aime bien ces nouvelles Coccinelle Volkswagen, dit-elle au hasard.
Curieusement, la réflexion plut à Sharon. Elle poussa une petite exclamation ravie et hocha la tête.
— Moi aussi.
Puis son regard s’agrandit, signe imparable que Sharon allait devenir très sérieuse.
— Qu’est-ce que tu ne vas surtout pas faire, Alice ?
C’était vrai, songea Alice. Presque personne n’avait les deux yeux de la même taille. Et le droit de Sharon était beaucoup plus gros que le gauche.
— Alice ?
— Je ne ferai surtout rien de… mal. Plus jamais.
— J’en suis convaincue. Mais plus précisément, quelle est la chose que tu ne devrais surtout pas faire ?
Tuer quelqu’un ? Mais Sharon elle-même n’oserait jamais lui poser directement cette question. Sharon avait foi en Alice, depuis le premier jour. Il n’est pas nécessaire de comprendre une personne pour avoir confiance en elle.
— Je ne devrais surtout pas…
Elle réfléchit frénétiquement pour tenter d’imaginer le pire acte qu’elle pouvait commettre.
— … rester inactive.
— C’est une très bonne idée. L’inactivité…
Sharon éclata d’un rire bref, une sorte d’aboiement étrange qui se termina sur une note d’excuse qu’Alice ne parvint pas à décrypter totalement.
— Je pense que le principal pour toi, c’est de ne pas revoir ou reparler à Ronnie.
Interdite, Alice leva les yeux vers l’avocate. Comment pouvait-on penser qu’elle aurait envie de revoir Ronnie ?
— Sa famille a déménagé. C’est ma mère qui me l’a dit.
— C’est vrai, mais ils ne sont pas si loin que ça. Ils habitent près de la Route 40, à présent, dans une de ces maisons toutes pareilles près du vieux Korvette.
— Le Korvette ?
— C’est un Metro maintenant, mais quand j’étais enfant, c’était un magasin de vente au rabais, comme Kmart ou Target. C’est là que j’ai acheté mon premier disque 33 tours.
Sharon semblait sur le point de se lancer dans un de ces interminables récits concernant son enfance qui déroutaient toujours Alice, car ils semblaient n’avoir pour unique but que de prouver combien elles se ressemblaient, alors que la conclusion de Sharon démontrait toujours l’inverse.
Par chance, cette fois, l’avocate ne succomba pas à l’attrait des souvenirs.
— Écoute. Ronnie a de gros problèmes. C’est pour cette raison qu’elle a été envoyée dans un établissement différent du tien.
— À Harkness ?
— Quoi ?
— On l’a mise à Harkness, non ? Près du district de Columbia ?
Le vieux sentiment d’injustice resurgit. Ronnie avait été envoyée à Harkness. Alice, elle, n’avait eu droit qu’à Middlebrook.
— Elle a commencé à Harkness. Après, elle a été placée ailleurs. Bref, tout ce que je veux dire, c’est qu’elle mérite un nouveau départ tout autant que toi. Mais je ne pense pas que vous puissiez redevenir amies, toutes les deux.
— Nous n’étions pas amies, laissa tomber Alice.
Même après toutes ces années, elle ne pouvait laisser passer ça. Quand les gens se trompaient et affirmaient qu’elle avait tué Olivia Barnes, elle ne relevait pas toujours l’erreur, mais il était hors de question qu’elle soit connue comme l’amie de Ronnie Fuller.
— D’accord, dit Sharon avec un superbe sourire d’apaisement. Bon, et maintenant, tu es toujours sûre de ne pas vouloir une coupe glacée ?
— Peut-être que si. Après tout, à partir de demain je vais me mettre à marcher beaucoup.
— C’est vrai ? Oh, mais c’est super, ça, Alice, super ! Vraiment.
Était-ce super parce que la marche était bonne pour elle, ou super parce que c’était là le conseil de Sharon ? Alice avait appris depuis longtemps à ne pas formuler ce genre de question. Mais elle n’avait jamais cessé d’y réfléchir. Il lui arrivait de penser que cette graisse accumulée sur son corps était une sorte de caverne physique au fond de laquelle elle se réfugiait, et d’où elle observait le monde extérieur avec des yeux brillants.
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