Mauvaise compagnie
Chapitre 26
26
Durant sa jeunesse, Mira Jenkins n’avait pas été une grande lectrice, cependant elle n’avait jamais oublié un livre pour enfants dans lequel une fillette recevait un cadeau inattendu sous la forme d’une pièce de dix cents. Ou était-ce de vingt-cinq ? Une somme minuscule, en tout cas, qui ne valait plus rien selon les critères actuels, mais qui permettait de s’acheter mille choses à l’aube du vingtième siècle. La fillette du livre, sérieuse et terne, réfléchissait aux différentes douceurs qu’elle pourrait partager avec ses frères et sœurs : roulades de réglisse, petits gâteaux, bonbons. Au lieu de quoi elle finissait par succomber à la tentation et achetait un cône de glace à la fraise, impossible à partager entre quatre enfants. Le cône – surprise, surprise… – avait un goût qui lui déplaisait, et la fillette le donnait à un autre enfant. Il y avait également un passage de rédemption, quelque chose en rapport avec un chaton, et la fillette qui au final jurait de ne plus jamais oublier l’importance du partage.
Quelle andouille, avait pensé Mira à l’époque. La fille avait gagné cet argent. Ses frères et sœurs n’avaient pas à savoir qu’elle avait vingt-cinq cents, et encore moins qu’elle s’était acheté une glace. Thésauriser n’était pas mal, tant qu’on restait discret. La cruauté consistait à profiter de quelque chose devant d’autres qui en étaient démunis, et cela, Mira ne l’aurait jamais fait, même aujourd’hui.
C’est pourquoi elle n’eut aucun scrupule à taire l’information peut-être valable de son interlocutrice anonyme. Si elle parvenait à l’exploiter, elle l’aurait méritée. Si cela se révélait une mauvaise plaisanterie, une impasse, alors personne n’aurait besoin de savoir qu’elle avait été la dupe d’un lamentable canular. Mira ne pouvait se permettre de passer pour une fille crédule.
C’est du moins ce qu’elle se disait en ce dimanche après-midi, quand elle décida de se rendre en voiture au domicile de Maveen Little, après avoir calculé que les journalistes qui l’avaient interviewée aujourd’hui auraient certainement levé le camp. Des recherches avaient été entreprises, selon la radio WBAL. C’était le fait du jour. La mère devenait une source secondaire.
Maveen Little vivait dans un quartier du sud-ouest connu sous le nom de Walbrook Junction, dans un ensemble de bâtiments bas construits une dizaine d’années avant la naissance de Mira. Le coin était bien tenu, d’après les critères locaux, sans épaves automobiles ou détritus sur les pelouses. Mais c’était l’aspiration à la classe moyenne émanant de l’ensemble qui irritait Mira. De la grande roue laissée à l’abandon sur un emplacement poussiéreux dans le jardin qui n’était ni entretenu ni complètement négligé, jusqu’aux décorations emmêlées accrochées aux portes, chaque détail ne faisait que souligner le désir des habitants de vivre mieux, un désir qui ne serait sans doute jamais assouvi.
— Je cherche Maveen Little, dit-elle à l’homme à la triste mine qui ouvrit la porte, celui qu’elle avait vu à la télévision.
— Elle est occupée, répondit-il, d’un ton empreint de mépris.
— Je suis du Beacon-Light…
— Écoutez, elle a déjà tout dit. Elle n’a rien de plus à raconter aux médias.
Mira perçut des voix basses dans l’appartement, des voix de femmes. L’une semblait brisée et éraillée, l’autre plus douce, ses mots indistincts, mais la personne parlait à quelqu’un d’autre. Un reporter ? Un policier ? Mira imagina Nostradamus lui souriant d’un air satisfait, en lui offrant peut-être la coupure de cinquante dollars qui valait certificat que la journaliste avait bien fait son boulot, et même plus.
— Ça ne prendra qu’un moment, dit-elle. Une toute petite question et…
— Pas aujourd’hui, répliqua-t-il en lui fermant la porte au nez.
Dans cet instant fugace, Mira songea à coincer son pied entre le battant et le montant. Mais elle portait ses sandales claires toutes neuves, et cela les éraflerait. De plus, ce type se ferait certainement une joie d’écraser ses orteils.
Elle retourna s’asseoir dans sa voiture, mit la radio et la climatisation. Elle se sentait humiliée, bien que personne n’ait été témoin de cet affront. L’échec n’est pas une option, l’échec n’est pas une option, essaya-t-elle de se chanter à elle-même, mais qui voulait-elle leurrer ? L’échec était toujours une option. Et elle commençait à craindre que ce ne soit la seule pour elle.
Et si elle finissait par échouer ? Dans cette mission, à son poste, dans cette carrière ? Que ressentait-on quand on échouait ? Pour la première fois, elle osa se demander si certains succès n’étaient pas des échecs maquillés. Son père avait été agent de change, de la vieille école qui ne versait jamais dans la spéculation risquée ou les affaires trop mirobolantes, mais il avait assuré à sa famille une vie confortable. Était-ce ce qu’il avait souhaité devenir ? Elle n’avait jamais pensé à cela auparavant. Son père était agent de change parce qu’il était agent de change, rien de plus.
La devise affirmait : « Si vous ne réussissez pas la première fois, essayez, essayez encore. » Cela signifiait-il tenter une autre approche, ou reprendre la même jusqu’à ce qu’elle donne le résultat escompté ? Nostradamus désirait-il occuper le poste qu’il avait atteint, ou avait-il convoité une autre carrière, peut-être dans un des principaux quotidiens nationaux ? Le monde des journaux locaux n’était pas très différent de ces petits pays d’Europe de l’Est apparus après la fin de la Guerre froide. Personne ne savait les situer, ni s’ils avaient une quelconque importance.
Les larmes picotèrent le coin de ses yeux et elle battit des paupières pour les chasser, bien que personne ne la regardât. Elle était piégée. Elle ne pouvait pas quitter le Beacon-Light avant d’avoir l’image de la réussite, et pour la première fois elle craignait de ne jamais y parvenir. Elle s’était répétée que rien n’était hors de sa portée si elle le désirait vraiment, mais le mensonge devenait impossible à tenir. Il y avait tant de choses naturelles qu’elle ne savait pas faire, comme claquer des doigts ou siffler. Enfant, elle n’avait montré qu’un talent restreint pour la danse, et s’était heurtée à ses limites physiques dès le début de son adolescence. Elle n’avait tout simplement pas l’amplitude corporelle nécessaire, ni la cambrure adéquate. Les domaines dans lesquels Mira se jugeait incapable étaient innombrables. Pourquoi cet emploi aurait-il dérogé à la règle générale ?
Elle était tellement plongée dans ses pensées qu’elle faillit ne pas remarquer la femme sortant de chez Maveen Little : une grande Noire au port altier vêtu d’une robe formidable qui coûtait au moins quatre cents dollars, sans le sac et les barrettes assortis à sa teinte corail. Elle monta dans un 4 × 4 BMW qui semblait beaucoup trop luxueux pour le quartier, mais que Mira n’avait pas remarqué jusque-là.
Les yeux toujours humides, Mira prit son calepin et nota en hâte le numéro d’immatriculation. Demain elle demanderait à un grouillot des archives de chercher le propriétaire en prétextant que c’était en relation avec une histoire de voisinage sur les problèmes de stationnement. Pour ce qu’elle en savait, ce n’était peut-être pas si loin de la vérité. Mais elle avait le sentiment qu’elle tenait une piste, et une bonne.
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