Mauvaise compagnie

Laura Lippman · Chapitre 38 sur 39

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Mauvaise compagnie

Chapitre 36

36

 

— C’est mon bébé, dit Alice. Vous ne pouvez pas arrêter quelqu’un parce qu’il a emporté son propre bébé.

— Bien sûr, dit Nancy. Sauf que ce n’est pas votre bébé. Et même si c’était votre bébé, il serait illégal que vous l’emportiez, que vous lui fassiez du mal ou que vous la laissiez dans un endroit où il n’est pas en sécurité.

— C’est mon bébé, répéta Alice d’un ton monocorde, comme si cette conversation l’ennuyait. Il m’a fallu longtemps pour la retrouver, mais maintenant que je l’ai, vous n’avez pas le droit de me la reprendre. D’abord, je n’ai jamais voulu la donner à quelqu’un d’autre.

— Alice…

Sharon posa une main sur son épaule, pour l’inciter à un peu plus de prudence, mais la jeune fille se dégagea d’une saccade. À sa gauche, Rosario Bustamante roula des yeux et balaya la salle d’interrogatoire d’un regard rapide, comme si elle espérait la matérialisation soudaine d’un bar bien garni. Elle était arrivée enveloppée de vapeurs de gin, Nancy n’avait pu que le remarquer, mais rien ne laissait suggérer que ses facultés en étaient diminuées. Elle semblait un peu ébouriffée, certes, mais pas plus que Sharon, laquelle allait se mettre au lit quand on l’avait prévenue.

— C’est mon bébé, dit encore Alice. Je l’ai su à la seconde où je l’ai vue.

Elle avait répété sans cesse cette affirmation, son propre catéchisme de Baltimore, refusant de s’expliquer, et sans écouter les preuves contraires que les inspecteurs présentaient. Informée que les analyses ADN avaient prouvé la relation filiale de Brittany et Maveen Little, Alice avait simplement haussé les épaules et déclaré :

— Alors vous avez mal fait les analyses. Vous devriez recommencer.

Interrogée sur l’endroit où l’enfant se trouvait, elle avait répondu qu’elle ne dirait rien tant qu’ils ne reconnaîtraient pas l’enfant comme le sien.

Et ils avaient continué ainsi, encore et encore, jusqu’à vingt-trois heures.

— Écoutez, ça ne nous mène nulle part, dit Sharon. Faites-nous une offre. Un simple délit, peut-être.

— Quel délit ?

La voix de Nancy était enrouée par l’épuisement, et elle paraissait dix ans plus âgée que ce matin. L’effet n’était pas négatif, cependant. Elle aurait aimé pouvoir le cultiver à volonté.

— Elle a quasiment avoué avoir enlevé cette enfant. Inutile de revenir sur ce point.

— Elle est désorientée, elle est influençable. Elle ne sait plus ce qu’elle dit.

— Je sais très exactement ce que je dis, rétorqua Alice. Cette petite est mon bébé. Ils me l’ont prise pour que personne n’apprenne jamais ce qui s’est passé quand j’étais à Middlebrook. Mais tout le monde va être au courant.

Exaspérée par l’entêtement de la fille, Nancy sortit de la salle d’interrogatoire. Au-dehors, Helen Manning était assise en compagnie d’Infante. Elle buvait un soda et semblait aussi décontractée que si Alice était simplement en entrevue avec son professeur principal, à l’école. Le visage d’Infante était mangé par l’ombre d’une barbe naissante, et les cernes sous ses yeux étaient encore plus marqués. Sa chevelure luisait à force d’avoir été plaquée en arrière. Il ressemblait au loup-garou le plus harassé de tout l’univers. Nancy lui tapota l’épaule et lui indiqua la salle du regard. Ils se relayaient depuis le début de soirée. Lenhardt était venu, mais avait reconnu que même lui ne pouvait rien apporter à l’interrogatoire. Nancy et Infante se retrouvaient dans la position de participants à un marathon de danse qui sont obligés de se dandiner ensemble jusqu’à la fin, sous peine de disqualification.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de bébé, Mme Manning ? dit Nancy en prenant le siège qu’Infante venait de quitter. Pourquoi Alice pense-t-elle que cet enfant est le sien ?

— Je vous en prie… appelez-moi Helen. Quand j’entends « Mme Manning », je pense à ma mère.

Elle avait déjà exprimé cette demande auparavant, et plus d’une fois, mais Nancy continuait de l’ignorer.

— Pourquoi Alice croit-elle que ce bébé est le sien ?

— Oh, mais elle ne le croit pas vraiment. Elle fait une fixation sur ce sujet, mais elle sait que son enfant a été placé en adoption. Et elle pense que cette adoption n’est pas légale parce qu’elle n’a jamais divulgué le nom du père. Mais dans la situation où elle se trouvait alors, j’avais une procuration. Si elle ne m’avait pas dissimulé sa grossesse jusqu’au sixième mois, je l’aurais obligée à avorter.

Nancy n’aurait pas été étonnée d’apprendre qu’Alice avait caché son état précisément pour cette raison.

— Elle est tombée enceinte alors qu’elle était dans un établissement pour délinquants juvéniles ?

— Oh, oui. Incroyable, n’est-ce pas ? Nous l’avons suppliée de nous révéler le nom du père. Parce que Dieu seul sait s’il n’est pas encore là-bas, à guetter d’autres filles. Mais elle peut être très entêtée. Elle pense que cet homme l’aimait. Ce qu’il lui a dit, j’en suis sûre. Ce n’est pas ce qu’ils font toujours ? À dire vrai il a été très difficile de faire accepter l’adoption par les tribunaux. Mais Sharon a beaucoup aidé.

— Qui a adopté l’enfant ?

— Pas cette Maveen Little. Ce n’est pas le bébé d’Alice.

— Cela, nous le savons.

Elle avait les plus grandes difficultés à cacher son irritation face à Helen Manning. D’autant que la moindre parole un peu brusque faisait pleurer cette femme, ce qui ralentissait tout.

— Mais savez-vous qui l’a adopté ? Était-ce une adoption ouverte à tous ?

— Oh non, ça s’est passé de manière confidentielle. Je voulais qu’Alice aille de l’avant, et qu’elle oublie tout ça.

— Alors pourquoi est-elle convaincue que Brittany Little est sa fille ?

Helen Manning mentait si mal qu’il se dégageait presque un charme pervers de ses propos. Pour l’instant, ses yeux s’étaient braqués sur les plaques du plafond isolant comme si c’était l’élément décoratif le plus fascinant qu’elle ait jamais vu.

— Je n’en ai pas la moindre idée.

— Vous savez, Mme Manning, nous nous sommes montrés très patients avec vous.

— Helen.

— Nous avons été très patients avec vous, Mme Manning, insista Nancy. Nous ne vous avons pas traitée en complice de ce crime, ni accusée de protéger votre fille ou de vous livrer à de la rétention d’informations. Mais ce moment va venir, et plus vite que vous ne le pensez. Il n’est plus temps de nous cacher quoi que ce soit, pour quelque raison que ce soit.

— Alice ne fait de confidences à personne, pas même à moi, dit Helen en se penchant en avant et en baissant le ton. Elle a toujours été un peu cachottière. Et puis ce n’est pas la jeune fille la plus, hum…, normale du monde. Tout ça, ce n’est peut-être que dans sa tête. Elle n’a peut-être rien à voir avec cet enlèvement. Elle pourrait penser que cette petite fille est la sienne parce qu’elle l’a vue à la télévision, et tout mélanger.

— Pourquoi en viendrait-elle à le penser ?

Avec un soupir, Helen détourna les yeux. À présent c’était une affiche sur le mur incitant à boucler sa ceinture en voiture qui aimantait son regard.

— Vous devez comprendre qu’elle est obsédée par ce sujet depuis son retour à la maison. Où était son bébé ? Que lui était-il arrivé ? Comment pourrait-elle jamais renoncer à elle ? Pourquoi n’avais-je pas gardé son enfant pour l’élever ? Elle n’a pas cessé de revenir sur le sujet, et la vérité, le fait que l’enfant a été adopté et que je ne sais pas où il est, ça ne l’a pas satisfaite. Elle a continué de me bombarder de questions. Il fallait bien que je lui dise quelque chose.

— Et ?

— J’ai inventé une petite histoire pour l’aider à clore cet épisode. Je lui ai dit que j’avais vu sa petite fille dans le coin de Catonsville – ils ont des maisons tellement jolies, par là-bas, dans le style victorien. Je savais que ça lui plairait. J’ai dit que le bébé avait des parents merveilleux et qu’elle était très jolie, avec une peau café au lait et des cheveux d’ambre, qui tombaient en boucles. Oh, et aussi qu’elle avait une marque de naissance sur l’omoplate gauche, comme une petite ombre de son cœur.

— Et comment en êtes-vous arrivée à donner une description qui corresponde autant à Rosalind Barnes ? Simple coïncidence ?

— Eh bien, oui et non.

Helen Manning affichait une candeur teintée de séduction, lançant des regards effarouchés à Nancy, comme une enfant dont on pardonne toujours les bêtises.

— Voyez-vous, un jour j’ai aperçu l’autre mère à l’épicerie. C’était à peu près à l’époque où Alice est rentrée à la maison.

— L’autre mère ?

— Vous savez bien, Cynthia Barnes. Celle dont l’enfant… Alice…

Les yeux d’Helen Manning s’égarèrent vers le plafond pendant une seconde, mais cette fois elle ne cherchait pas un mensonge. Elle laissait le temps à Nancy de terminer sa phrase.

— Bref, elle était avec cette petite fille. Et je me suis dit : « Cette enfant n’existerait pas sans Alice. »

— Pardon ?

— Réfléchissez. Cynthia Barnes a eu un bébé alors qu’elle avait dépassé les quarante ans, quatre ans après la mort de sa première fille. Je ne veux pas dire par là que ce qu’a fait Alice est excusable, en aucune façon. Les faits demeurent. Un bébé est mort, et c’était la faute de ma fille. Je n’ai jamais perdu ça de vue. Mais un autre enfant vit, une petite fille magnifique, et je ne suis pas sûre qu’elle serait née sans Alice. D’une certaine manière, ma fille a aidé à amener cette petite à la vie. Je n’ai pas vu de mal à utiliser la description de l’enfant pour apaiser la tristesse d’Alice.

— Mais pour la marque de naissance ? Où avez-vous trouvé ce détail ?

Nancy pensait aux renseignements qui leur étaient parvenus durant ces quatre derniers jours, ces histoires de fillettes aux cheveux bouclés qui avaient disparu puis reparu. Une d’entre elles, dans la bibliothèque de Catonsville, portait son T-shirt à l’envers quand on l’avait retrouvée. C’était sans doute l’œuvre d’Alice, qui avait cherché la tache de naissance.

— Oh, je l’ai inventé. J’ai dit à Alice que cette marque était comme une petite ombre de son propre cœur et qu’elle devrait s’en réjouir, sachant que sa fille aurait toujours cette ombre de cœur sur elle.

Helen Manning regarda Nancy avec des yeux brillants, certaine d’être félicitée pour son imagination et sa tendresse. Sans rien dire ni même prendre la peine de s’excuser, Nancy se leva et retourna dans la salle d’interrogatoire.

 

En quelques minutes, une Alice Manning vaincue avait finalement révélé tous les secrets qu’elle taisait, les anciens comme les récents. Elle leur parla de l’homme qui l’avait séduite, celui qu’elle avait protégé parce qu’elle l’aimait, un homme qui maintenant ferait tout ce qu’elle exigerait pour qu’elle ne dévoile pas son identité. Elle leur parla de ses longues errances à pied dans Baltimore, à la recherche d’une fillette aux cheveux d’ambre, avec la marque de naissance que sa mère lui avait décrite. Brittany Little n’avait pas la tache sombre en forme de cœur sur l’omoplate gauche, mais un grain de beauté de belle taille dans le dos. Alice avait pensé que la marque avait changé depuis que sa mère l’avait vue.

Une fois qu’Alice eut trouvé l’enfant qu’elle croyait sienne, elle se cacha dans les toilettes et attendit l’arrivée du père de son bébé. Il venait pour les emmener toutes les deux, et avait apporté des vêtements de rechange. Appelé pendant son travail de jardinier sur son portable, il s’était fait une méchante entaille à la main alors qu’il se débarrassait de ses outils, peut-être parce qu’il n’arrivait pas à décider ce qu’il craignait le plus, l’amour d’Alice ou ses menaces. La blessure à sa main s’était rouverte pendant qu’il coupait les cheveux de la fillette avec ses cisailles. Le sang maculant le T-shirt était le sien, et Alice avait cru que l’analyse ADN montrerait qu’il correspondait à celui de l’enfant enlevée. Elle pensait que la police avait retrouvé le père du bébé, et qu’ainsi elle avait été démasquée. Elle le croyait encore, même maintenant. Il l’avait raccompagnée chez elle en voiture, largement à temps pour qu’elle rencontre Sharon et aille dîner avec elle.

— Et ensuite, que s’est-il passé ?

— Il l’a emmenée là où il habite, dans le Sud, pour attendre.

— Attendre quoi, Alice ?

Cette jeune fille était une source inépuisable d’étonnement pour Nancy. Qu’avait-elle espéré, que voulait-elle ? Une nouvelle vie, ou reprendre l’ancienne ?

— Nous allions prouver qu’elle est à nous, et les forcer à nous la rendre. Et peut-être aussi nous donner de l’argent, parce que c’est injuste, ce qui m’est arrivé. Rodrigo travaillait pour l’État quand nous… avons fait connaissance. Ils m’ont laissée tomber enceinte, et ensuite ils m’ont pris mon bébé. Je ne leur avais pas donné l’autorisation. Je voulais le garder.

— Pourquoi ?

Le regard d’Alice disait combien elle jugeait Nancy stupide.

— Parce qu’il était à moi.

— Vous avez dit qu’ils étaient dans le Sud. Dans le Maryland ? En Virginie ? Plus loin encore ? Nous avons besoin de savoir où se trouve l’enfant, Alice.

Elle allait répondre mais Rosario Bustamante plaça une main surchargée de bagues sur sa bouche.

— Avant qu’elle vous livre cette information, dit la vieille avocate, discutons donc de ce que vous êtes prêts à faire pour ma cliente, maintenant qu’elle coopère.

 

La maison à Waldorf était une location minable, le genre d’endroit que les propriétaires fourguaient aux immigrants récents, avec l’assurance que leurs clients ne protesteraient jamais. Même ceux en situation régulière ne connaissaient pas leurs droits et ignoraient qu’ils n’étaient pas obligés de supporter une plomberie en ruine ou la peinture au plomb. Rodrigo Benitez était dans ce pays légalement, mais certains de ses colocataires ne l’étaient pas, et ils s’égaillèrent dans la nuit quand les voitures de police arrivèrent devant la maison, courant à travers les mêmes champs de tabac où certains d’entre eux avaient trouvé leur premier travail.

La vieille femme ne bougea pas, et garda l’enfant sur ses genoux. Elle ne savait pas pourquoi Rodrigo lui avait apporté cette gamine et lui avait demandé de s’en occuper. Il avait dit être son père, affirmé que la mère avait des ennuis. Il avait juré n’avoir rien à se reprocher, en dépit de tous les signes du contraire qu’il donnait – sa nervosité, ses visites éclairs pendant le week-end. Et puis, la veille au soir, Rodrigo avait tout bonnement disparu, et elle avait compris que son petit-fils lui mentait. Il avait des ennuis, ce qui signifiait qu’elle n’allait pas tarder à en avoir, elle aussi. Avant longtemps, les officiers de police viendraient lui aboyer des questions au visage. Et en attendant, l’enfant réclamait sa mère en pleurant constamment, mais le reste de ce qu’elle disait n’avait pas grand sens pour la abuelita. Elle faisait de son mieux pour réconforter la gamine.

Elle avait promis à Rodrigo qu’elle prendrait soin de la petite, quoi qu’il arrive. Aussi, à l’arrivée de la police, elle serra Brittany contre elle et secoua la tête car elle ne comprenait pas ce que lui disait cet inspecteur dans son espagnol hésitant. L’enfant s’accrochait à elle. Elle n’avait que trois ans, et pendant ces quatre derniers jours elle avait été arrachée à sa mère, amenée dans une maison où flottaient des odeurs étranges, et maintenant elle voyait que quelqu’un d’autre allait l’emmener, une fois encore. Cet endroit inconnu devint soudain pareil à un îlot de certitude, même si ces gens prononçaient des paroles mystérieuses, pleines de voyelles chantantes, et qu’on lui donnait une nourriture douceâtre sous la forme d’une sorte de purée brune. Brittany Little se cramponna à la vieille femme et refusa de la lâcher jusqu’à ce qu’une dame blonde au visage las tende les bras vers elle et prononce son nom.

— Tout va bien, Brittany. Ta maman est dehors, elle t’attend. Viens voir ta mère, Brittany.

Maveen Little retrouva sa fille dans une voiture de patrouille garée devant la masure de Waldorf. Ce fut un moment d’incohérence, avec une mère plus hystérique que reconnaissante, aux émotions troublées par la fatigue et l’anxiété. On était maintenant mercredi, mais Nancy devait encore procéder à l’arrestation d’Alice avant de pouvoir rentrer enfin chez elle. Toutefois c’est elle qui avait voulu parcourir en voiture les quatre-vingts kilomètres jusqu’au comté de Charles, afin d’assister en personne à cet instant. Elle n’avait pas besoin que Lenhardt lui dise combien rares étaient les chances pour les membres de la Criminelle de voir une de leurs victimes toujours vivante.

Infante avait dû penser la même chose, car il déclara :

— Encore quelques affaires comme celle-là et nous n’aurons plus de boulot.

— Encore quelques affaires comme celle-là et je me cherche une place de caissière, approuva Nancy.

En réalité, elle n’avait jamais autant apprécié son travail qu’à cette minute.

Le porte-parole de la police chargé des relations avec les médias organiserait une conférence de presse dans la matinée, sans doute assez tôt pour la diffusion d’extraits lors du journal télévisé de la mi-journée. Nancy avait déjà pour projet de dormir pendant ce temps et de laisser le caporal raconter toute l’histoire. C’est ainsi qu’on procédait dans le comté de Baltimore. Les inspecteurs accomplissaient le travail, et un porte-parole relayait les résultats obtenus. Les types de la télévision seraient tellement hypnotisés par l’aspect sensationnaliste de cet heureux dénouement qu’ils ne chercheraient probablement pas à creuser trop profond dans les tenants et aboutissants de l’affaire. Le Beacon-Light en serait réduit à trouver une manière de présenter ces nouvelles qui ne soit pas périmée dès le lendemain.

Et Nancy serait ravie de jouer ce tour au journal et à cette fille qui avait voulu la piéger.

 

Ronnie Fuller avait mis près de deux heures de marche pour revenir chez elle, après avoir fui les torches électriques dans les bois. Elle s’était efforcée d’emprunter l’itinéraire le plus discret, et ne s’était aventurée sur la Route 40 que lorsque c’était absolument indispensable. Une fois arrivée devant la maison de St. Agnès Lane, elle était restée de l’autre côté de la rue un long moment pour guetter un signe que ses parents étaient encore debout et l’attendaient, scrutant la rue pour repérer une voiture de police. Mais les fenêtres étaient toutes obscures, ses parents sortis, et aucun véhicule de patrouille n’était en vue. Elle se glissa jusqu’à la porte d’entrée et sursauta quand le petit rectangle de bristol tomba sur le sol. Il avait été coincé entre la porte écran et la porte proprement dite.

« Mira Jenkins, Beacon-Light », disait le recto de la carte de visite. Au verso, en capitales bien nettes, quelqu’un avait écrit : « J’ai vraiment besoin de vous parler. Appelez-moi ! »

Ronnie était entrée chez elle, et sans un bruit elle était montée dans sa chambre. Dormir. Elle voulait dormir.

Mais une fois étendue sur son lit, le sommeil n’avait pas voulu venir. Elle ne cessait de penser à Alice, ses menaces, ses railleries. Alice pouvait pousser quelqu’un à commettre des actes horribles. Elle n’aurait sûrement aucune difficulté à convaincre les gens que Ronnie avait enlevé la petite fille et l’avait découpée en morceaux. Les journaux connaissaient son nom, exactement comme Alice l’avait affirmé, et ils allaient tout raconter. Alice parvenait toujours à ses fins.

Tu seras le papa, moi la maman, et elle notre bébé.

C’est ainsi que le jeu avait débuté, et ce n’était alors qu’un jeu. Elles allaient prendre soin du bébé qu’elles avaient trouvé. Elle habitait une grande maison, avait noté Alice. Ses parents leur donneraient certainement beaucoup d’argent pour l’avoir recueillie et protégée. Mais il faudrait peut-être attendre un jour ou deux avant qu’ils ne promettent une récompense. Entre-temps, il fallait donc s’occuper du bébé.

Combien ? s’était demandé Ronnie.

Oh, beaucoup d’argent, avait dit Alice avec aplomb. Assez pour que je puisse retourner à St. William of York l’année prochaine.

Et moi aussi ?

Non, avait répondu son amie, l’air vague. Toi, tu devras toujours aller à l’école publique. Mais tu pourras peut-être offrir une voiture neuve à ta mère.

C’est le deuxième jour que le bébé était tombé malade et avait commencé à s’agiter. Alice avait cessé d’évoquer la récompense et s’était mise à imaginer le genre de vie qu’un bébé malade pouvait avoir dans une grande maison où tout était parfait. Tout, sauf elle.

Personne ne l’aime, avait-elle répété encore et encore, d’un ton attristé. Personne ne l’aimera jamais.

Nous ne devrions pas la ramener ? avait demandé Ronnie. Appeler quelqu’un et lui dire où elle est ?

Ils la laisseraient une fois encore sur le perron de leur maison, en espérant que quelqu’un la prenne. Ils ne veulent pas d’elle. Elle n’est pas jolie, et elle pleure tout le temps, alors ils veulent qu’elle disparaisse.

Il faisait très chaud cette nuit, surtout dans la chambre sans fenêtre de Ronnie. Incapable de trouver le sommeil, elle décida de se faire couler un bain tiède, ce qu’elle faisait quand elle avait besoin de se rafraîchir. Elle verrouilla la porte de la salle de bains, bien que personne d’autre ne fût à la maison. Nue, elle se glissa dans la baignoire et se rembrunit en regardant son corps. Elle n’avait jamais aimé cette poitrine volumineuse qui semblait déplacée sur un corps aussi frêle. Une fois, Clarice lui avait demandé s’ils étaient faux. Jusqu’à son père dont le regard était attiré par ces seins, même s’il n’y avait rien de grossier dans son comportement. Il paraissait plutôt désemparé, et donnait l’impression d’être inquiet pour sa fille, comme s’il savait la manière dont les autres hommes la reluquaient.

Tu seras le papa, moi la maman, et elle notre bébé.

Selon son rôle de père, Ronnie avait la responsabilité d’apporter de la nourriture à la cabane, et Alice la donnait au bébé. Mais cette dernière n’avait pas aimé ce qu’on lui proposait et elle avait pleuré, et ses selles étaient devenues verdâtres. Elles avaient alors compris qu’elle était malade. La seule chose plus effrayante que ses cris, c’était quand elle ne criait pas.

Au troisième jour, l’indolence avait gagné le bébé, sans doute parce qu’elle ne mangeait pas ce qu’il lui fallait, mais Alice avait persisté dans l’idée qu’elles ne pouvaient pas la ramener. Le bébé était en train de mourir, avait-elle annoncé. Ce n’était qu’une question de temps. Elle était malade depuis le début, et ses parents l’avaient laissée dehors avec l’espoir que quelqu’un les en débarrasserait. C’était curieux, cette expression appliquée à un être humain : « s’en débarrasser ». Ronnie ne l’avait encore jamais entendue employée dans ce sens.

— Il faut que tu prennes soin de ce bébé, lui avait dit Alice. Tu dois l’aider. Si tu te sers d’un coussin et qu’ensuite tu le jettes quelque part, personne ne saura jamais rien. On croira qu’elle est morte dans son sommeil. Ça arrive tout le temps aux bébés. Et de toute façon, elle va mourir, c’est sûr. C’est cruel de la laisser souffrir.

— Pourquoi ne pas la ramener à ses parents ?

— Il est trop tard, avait décrété Alice. Ils croiront que tout est notre faute. Mais ce n’est pas vrai. Il faut que tu le fasses, Ronnie.

Elle n’avait cependant pas utilisé un coussin quelconque, comme Alice le lui avait recommandé. Elle avait apporté un oreiller, celui de son lit, encore dans sa taie décorée de Scooby-Doo. Mais en fin de compte il lui avait paru déplacé de poser quelque chose d’aussi grand sur un visage aussi petit. Alors Ronnie avait placé sa main sur la bouche et le petit nez retroussé du bébé, et elle avait compté ses propres respirations jusqu’à ce que celles de l’enfant cessent. Une sur mille, deux sur mille, trois sur mille. C’est ainsi qu’on leur avait appris à compter les secondes en classe de deuxième année. Mademoiselle Timothy, le professeur laïc, leur avait dit de poser la tête sur leur pupitre et de lever la main quand elles pensaient qu’une minute s’était écoulée. Quatre sur mille, cinq sur mille, six sur mille. Ronnie n’avait pas levé la main, jusqu’à ce qu’elle entende des ricanements autour d’elle. Elle avait oublié de compter, et quatre-vingt-dix secondes étaient passées avant qu’elle se rende compte qu’elle devrait feindre d’obéir. Sept sur mille, huit sur mille, neuf sur mille. Il lui avait semblé que les yeux du bébé, ternes et vagues depuis deux jours, rencontraient les siens pour lui exprimer sa gratitude. Le bébé savait qu’il était très malade, et qu’on ne l’aimait pas. Il voulait mourir. Dix sur mille, onze sur mille, douze sur mille.

Quand le petit corps s’était figé, Ronnie avait compris l’énormité de son acte et l’impossibilité de revenir en arrière. Au lieu de retourner chez elle en passant par la fenêtre de sa chambre, comme elle l’avait fait toute cette semaine, elle alla se cacher sous le chèvrefeuille, dans le jardin d’Helen, et attendit d’être découverte. Elle savait qu’Helen finirait par la trouver là. Et c’est ce qui se produisit, quand l’adulte fut attirée vers sa cachette par ses pleurs. Elle écouta l’histoire de Ronnie sans émettre de commentaire ou de critique, en la berçant dans ses bras.

Ce fut Helen, et non Ronnie, qui déclara qu’elles devaient apporter le diable à ressort dans la cabane au fond des bois, afin que tout le monde croie Ronnie quand elle dirait qu’Alice s’y était trouvée. L’adulte savait mieux que personne à quel point sa fille était douée pour le mensonge. Mais si un de ses jouets se trouvait là-bas, si Ronnie racontait ce qui s’était passé au bord de la piscine et comment elles étaient rentrées ensemble, alors les gens penseraient certainement qu’Alice était la meurtrière. Helen l’avait dit, elle l’avait promis.

— Je ne peux pas défaire ce qui a été fait, avait-elle dit en serrant Ronnie contre elle et en lui caressant les cheveux, mais je peux m’assurer qu’Alice ne s’en tire pas impunément. Je peux rendre les choses plus justes.

À présent, Ronnie savait. Alice avait eu ce qu’elle désirait : elle l’avait chassée. Mais elle aussi avait dû partir, et c’est cette rancune qui la rongeait jusqu’à aujourd’hui. Elle ne serait apaisée que lorsqu’elle aurait réussi à bannir Ronnie une nouvelle fois. Alice était la gentille fille, et Ronnie la méchante, et Alice insistait sur ce point. Si elle apprenait comment Helen avait pris le parti de Ronnie, elle deviendrait encore plus déterminée à l’écarter. Jamais elle ne la laisserait tranquille, ce qui était exactement ce que Ronnie voulait. Qu’on la laisse tranquille, rien de plus.

Ses cheveux, qu’elle avait amoncelés sur son crâne à l’aide d’un clip, commençaient à se défaire, et elle s’assit pour les arranger. Son coude toucha le rasoir de son père et le fit tomber du rebord de la baignoire. Sa mère avait dû s’en servir pour se raser les jambes, ce qui irritait toujours son père. Ronnie le fit passer sur ses propres jambes, lesquelles portaient encore les vieilles cicatrices. Se taillader n’avait pas été un plan construit, du moins pas au début. Elle aimait la sensation de percer sa peau, le goût du sang qui s’accumulait sous ses ongles. Elle avait dû abandonner cette habitude délicieuse, car tel était le prix pour rester à Shechter, mais elle avait eu beaucoup de mal à y renoncer. Cette sensation lui manquait, ainsi que le plaisir de s’attaquer aux endroits de son corps qui la démangeaient et la narguaient. Elle avait cessé uniquement parce qu’elle voulait demeurer à Shechter. À présent elle pouvait recommencer. Cette interdiction n’était plus de mise.

Il lui fut difficile de s’ouvrir les veines, mais pas aussi difficile que toutes ces années en arrière, quand elle se grattait et se mordait. La peau à ses poignets lui rappela ces tranches presque transparentes de parmesan que sa mère découpait lorsqu’elle préparait des pâtes. La croûte était dure, ferme et malaisée à ôter, mais le fromage en dessous incroyablement fragile.

Finalement, le sang se mit à couler et elle se laissa aller en arrière, bras posés sur les bords de la baignoire. Personne d’autre que moi ne me fait saigner. Elle sourit en se remémorant l’expression choquée de cette femme policier, une expression très similaire à celle de la mère de Maddy toutes ces années auparavant, quand le poing de Ronnie l’avait percutée au menton. C’était une phrase vraiment excellente.

Si seulement Ronnie avait possédé plus de phrases telles que celle-ci, un vocabulaire plus approprié, pour que les gens puissent la comprendre, et savoir qui elle était en réalité. Si seulement elle pouvait être comme Alice, qui n’était jamais à court de mots – et qui, en fait, en venait à croire tout ce qu’elle disait avec une telle intensité que ses histoires auraient tout aussi bien pu être véridiques. Alice trouverait un moyen de rabaisser ce que Ronnie lui avait dit ce soir, elle se dirait que c’était un mensonge, ou qu’elle n’avait pas entendu correctement. Elle accepterait peut-être qu’Helen ait donné à Ronnie le diable à ressort, mais pas ce soir-là en particulier, et pas pour cette raison. Alice était très forte pour balayer les faits qui ne collaient pas à sa version des choses. Ronnie la revoyait dans la cabane, qui passait un balai sur le sol, sans se rendre compte qu’elle déplaçait seulement la poussière. Et sa mère n’avouerait jamais que le diable à ressort était son idée, donc… Deux contre une. Même seule avec Ronnie, Helen n’avait pas énoncé directement cette vérité qui les liait, ce secret qu’elles seules partageaient. Entre nous était une autre façon de dire entre nous deux seulement.

Et puis d’ailleurs rien, pas même la sympathie qu’Helen lui manifestait en privé, ne pouvait changer ce que Ronnie était. Elle était celle qui avait tué le bébé. Elle, et non Alice. Elle pouvait dire « je suis désolée » un million de fois, passer le restant de son existence dans une prison pour adultes, devenir religieuse, travailler d’arrache-pied pour finir par diriger le Bagel Barn, se marier et avoir ses propres enfants. Elle pouvait faire tout et n’importe quoi, mais jamais elle ne pourrait modifier le passé, malgré les promesses du médecin. C’était ce qu’elle était, tout ce qu’elle était, et tout ce qu’elle serait jamais jusqu’à la fin.

Elle commençait à se sentir léthargique, ses cheveux s’étaient défaits et touchaient l’eau, mais elle ne s’en souciait plus. Peu à peu, la partie supérieure de son corps imitait sa chevelure. Son bain avait pris une teinte rosâtre, comme si elle avait utilisé des huiles parfumées à la rose. Elle se demanda si elle lutterait contre l’eau quand celle-ci recouvrirait son visage, si elle changerait d’avis à la dernière minute.

Elle n’en fit rien.

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