Mauvaise compagnie
Seconde Partie - les Chiens de Pompéi
SECONDE PARTIE
LES CHIENS DE POMPÉI
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16
Samedi 4 juillet
Les ascenseurs de l’immeuble abritant la sécurité publique du comté de Baltimore étaient notoirement lents, et tous les employés à l’exception des plus paresseux adhéraient à la règle non écrite du « un étage à pied en montant et deux en descendant ». Nancy vérifiait toujours l’aire devant les portes des cabines avant de s’engager dans la cage d’escalier. On ne savait jamais quand le divisionnaire ou un commandant attendait là, ou un inspecteur avec qui elle avait besoin de comparer des notes. C’est le genre de choses qu’elle avait apprises auprès de son oncle Stan, surnommé le « lieutenant 33-33 » parce qu’il avait atteint ce grade à l’âge de trente-trois ans et y stagnait toujours trente-trois ans plus tard, quand il avait pris sa retraite.
Mais un samedi matin, surtout celui précédant les vacances d’été, les probabilités d’une rencontre utile étaient quasiment nulle. Nancy se dirigea donc vers les escaliers sans se soucier des ascenseurs, et elle gravit quatre à quatre les marches entre le dixième étage, où se trouvait la Criminelle, et le onzième, celui du labo judiciaire. Ce niveau était le dernier, et on y avait installé le labo pour une raison pratique : cette situation réduisait les risques de dégâts au reste de l’immeuble si une explosion survenait à cet étage. À son entrée dans le service, Nancy avait jugé cette précaution ridicule, mais elle ne le pensait plus. Tout était possible, de nos jours.
— Je ne savais pas que tu étais sur cette affaire, lui dit Holly Varitek, la technicienne de service. Ce n’est pas horriblement rapide, ta reprise ?
Nancy éluda la question d’un haussement d’épaules. Elle était déterminée à ne pas se plaindre. Infante avait piqué une colère magistrale quand Lenhardt avait changé leur rotation la nuit dernière, et il avait suivi le sergent dans les toilettes pour hommes pour plaider sa cause. Infante avait prévu d’aller en voiture jusqu’à Deep Creek Lake avec la serveuse rousse, Charlotte quelque chose. Il était ressorti en claquant la porte, et s’était montré cassant avec Nancy pendant le reste de la nuit. Les hommes pouvaient se défouler en jouant aux sales gosses. Nancy, elle, devait rester stoïque. Elle devait même rester stoïque devant son obligation de rester stoïque.
— Eh bien, au moins, ton kidnappeur a fait preuve de prévenance, dit Holly, une femme bavarde qui était encline à meubler les silences.
Vive et avec de grands yeux, des cheveux noirs luisants et un teint coloré, elle était de ces individualités qui semblent avoir été dotées de plus de qualités que n’importe qui d’autre. Même son métabolisme était meilleur que celui de la plupart des gens, car elle pouvait manger de tout sans jamais grossir. Ce détail n’avait pas échappé à Nancy.
— Prévenant de quelle manière ?
— Eh bien, tout d’abord il – parce que tu penses aussi qu’il s’agit d’un homme, n’est-ce pas ? Puisque ces indices ont été retrouvés dans les toilettes pour hommes –, donc il a laissé des mèches de cheveux de la gamine avec la robe chasuble. Il n’aurait pas fait mieux s’il avait voulu que nous comparions l’ADN pour voir si le sang correspond. Bien entendu, il nous fallait toujours un échantillon de l’ADN de la mère, pour contrôler, parce qu’on ne voudrait pas partir du seul principe que ces cheveux appartiennent à la gamine, sans vérifier. Tu vois…
— Je sais, dit Nancy, en s’efforçant de dissimuler son impatience.
Les collègues jouissant d’une expertise technique, les techniciens du labo, les médecins légistes, et même les spécialistes de l’analyse balistique étaient tous un peu amoureux de leur savoir, comme des gosses de onze ans qui viennent d’apprendre une notion basique de science ou de mathématiques et qui se sentent obligés d’ennuyer le reste du monde à l’expliquer.
— Le sang correspond, oui ou non ?
Le tempérament débonnaire d’Holly la rendait impossible à vexer.
— Les taches sur la robe sont bien du sang, mais il n’appartient pas à la gamine disparue, ni à sa mère. Aucune correspondance. En revanche c’est le même sang que celui, beaucoup plus abondant, maculant le T-shirt d’homme retrouvé dans la même poubelle.
— Ah.
Nancy s’appuya contre le plan de travail et réfléchit. La révélation lui paraissait constituer un pas en arrière, de ceux qui élargissent le champ de l’enquête sur le moment, mais qui peuvent aussi le restreindre plus tard, avec de la chance. Le sang tachant la robe chasuble était probablement celui du kidnappeur, quoique la chose ne soit pas sûre à cent pour cent. S’ils effectuaient une arrestation, ils détiendraient un élément clé pour l’identification.
Le seul problème demeurait la manière dont ils allaient arriver à une arrestation. Le pas le plus déterminant dans l’enquête serait également le plus attristant, la découverte d’un corps qui pourrait recéler plus de preuves que les toilettes pour hommes du centre commercial de Westview. Nancy avait à peine fermé l’œil la nuit dernière tant elle était obsédée par la question de savoir si la fillette était encore en vie. Elle le désirait ardemment. L’affaire avait été confiée à la Criminelle à cause de la quantité de sang souillant le T-shirt, mais ils savaient à présent que ce n’était pas celui de la fillette. Du coup, tout espoir n’était pas déraisonnable.
— Ça ne te semble pas curieux, dit-elle à la technicienne, que le sang se trouve sur le devant de la robe ?
— Pas particulièrement, non. Quelqu’un a saigné abondamment. Une blessure à la tête aurait pu couler. Mais il se peut aussi que ce T-shirt ensanglanté n’ait aucun rapport direct avec la robe chasuble, et qu’il l’ait tachée par simple contact quand quelqu’un l’a jeté dans la poubelle.
— Mais si tu te tenais derrière une enfant de cet âge, pour lui couper les cheveux…
Nancy mima la scène, plus pour elle-même que pour Holly, puis se figea et termina cette démonstration en pensée. Il était difficile de se blesser aussi sérieusement avec une simple paire de ciseaux, et très improbable que seules quelques gouttes de sang viennent éclabousser la robe chasuble de la fillette alors qu’il avait trempé tout le T-shirt. Mais si le kidnappeur s’était tenu face à sa victime… En esprit, elle se représenta ce scénario. Non, ça n’avait pas de sens. Et si le sang avait taché la robe après que celle-ci avait été enlevée à la gamine ? Ou bien, et ce serait pire, Holly avait raison et le T-shirt imbibé de sang avait été jeté à la poubelle après la robe qu’il avait tachée par hasard. Nancy imagina un sans-abri cherchant dans la poubelle un chiffon quelconque pour étancher une blessure.
L’enfant avait-elle griffé la personne qui lui coupait les cheveux ? Les enfants n’aimaient pas qu’on touche à leurs cheveux, c’est du moins ce que prétendaient les cousines de Nancy qui étaient mères. Mais on ne pouvait guère parler d’une coupe de cheveux. D’après l’épaisse natte retrouvée dans la poubelle, le kidnappeur avait tranché les cheveux juste sous le bandeau élastique qui maintenait la queue-de-cheval de Brittany. L’acte avait dû être rapide, sans aucune volonté de donner une nouvelle coupe à ce qui restait sur la tête de la pauvre gamine.
Nancy rapporta ces nouveaux éléments tels quels en bas, à Infante, qui pesta contre sa malchance d’être l’inspecteur en charge de cette affaire. Non seulement la disparition de Brittany Little n’était pas reliée à un braquage ou une fusillade, mais elle allait aussi attirer l’attention de la presse dès que les détails seraient connus. Vendredi, le service avait réussi à freiner les journalistes avec de petits signes de connivence. Quelques années plus tôt, il y avait eu une vague de ce que Lenhardt appelait des « kidnappings de six heures ». Des adolescentes de la ville, des filles apparemment trop impatientes pour attendre neuf mois, s’étaient mises à enlever les enfants d’autres personnes comme s’il s’agissait de poupées abandonnées. Mais il est difficile de kidnapper un bébé sans se faire remarquer quand on est une adolescente vivant encore chez ses parents, et ces affaires avaient toujours été réglées en l’espace de quelques heures. « Il est plus facile de cacher une grossesse qu’un bébé », disait parfois Lenhardt, en général quand ils cherchaient à identifier une mère qui avait abandonné son propre enfant dans une benne à ordures.
Cette vague de kidnappings de six heures s’était produite au printemps, sept ans plus tôt. Au début, la police de Baltimore avait d’ailleurs cru que celui d’Olivia Barnes entrait dans cette catégorie, Nancy s’en souvenait. Il y avait une baby-sitter, une fille lourdaude et peu éveillée dont l’histoire ne collait pas. Soixante-douze heures s’étaient encore écoulées avant qu’ils ne demandent aux élèves de l’académie de police de fouiller Leakin Park. Même alors, ils avaient pensé que ce serait plus un bon exercice de terrain pour les cadets qu’une mission susceptible de donner des résultats.
— Un sang étranger, hein ? répéta Infante quand Nancy lui relata ce qu’elle avait appris au onzième étage. Si j’avais du bol, il correspondrait au petit copain de la mère.
— Je croyais qu’on les avait déjà écartés tous les deux ? Pas de dossier aux services sociaux, pas de plaintes des voisins, aucun appel à la police provenant de leur adresse.
Quand un parent – ou le conjoint d’un parent – tuait un enfant, il y avait généralement certaines pistes très éclairantes.
— Ouais, à part une inculpation d’agression pour elle, et une de port d’arme prohibée pour lui, c’est le couple le plus mignon depuis Marie et Joseph. Mais c’est la seule hypothèse un tant soit peu cohérente, pour l’instant. Le petit copain applique trop sévèrement sa conception de la discipline, lui et la mère sont paniqués et ils manigancent le coup du kidnapping pour se couvrir. Qui irait enlever une gamine de Value City ? Ce n’est pas précisément le meilleur endroit où trouver le nouveau bébé Lindbergh. Il est évident que ça ne pourra pas rapporter gros.
— Oui, pour ça il faut aller voir du côté d’Ethan Allen, peut-être de Crate & Barrel.
Infante eut un rire bas.
— Tu es une petite futée qui cache bien son jeu. Si Lenhardt était au courant de la moitié des conneries que tu sors…
— On a vérifié les pervers sexuels dans cette partie du comté ? Il pourrait s’agir d’un voyeur ou d’un peloteur qui est passé au stade suivant.
— L’ordinateur n’a craché aucun nom. Ceux qui ont ce profil se trouvent en cabane.
— Le père biologique ?
— En taule aussi, à Worcester, dans le Massachusetts.
Sur le bureau d’Infante, Nancy ramassa la photographie de la gamine. Elle avait une chevelure somptueuse, épaisse et brillante même sous l’éclairage chiche du studio. On l’avait plaquée pour la photo, mais ses oreilles de bébé pouvaient à peine retenir une telle crinière qui tombait en cascade. Elle avait les oreilles percées, remarqua Nancy, qui jugeait la pratique barbare sur des enfants aussi jeunes.
— Et pour les ciseaux ?
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tu as vu les cheveux. Ils ont été coupés proprement, et non cisaillés avec un canif. Tu te balades avec une paire de ciseaux, toi ? Des vrais, pas ces trucs minuscules qu’on trouve avec les lames d’un couteau suisse ? Parce qu’il faut de vrais ciseaux pour parvenir à trancher dans une telle épaisseur de cheveux.
— En conséquence, soit notre type se trimballe avec des ciseaux sur lui, soit…
— … il en a acheté une paire après avoir identifié sa future victime. Il faudrait vérifier au CVS, chez Jo-Ann’s Fabrics et dans tous les magasins du centre commercial qui vendent cet article. Tout le monde tient un inventaire informatique, maintenant, non ? Nous devrions donc apprendre très vite qui a acheté des ciseaux hier, et à quelle heure. Nous pourrions aussi nous intéresser aux achats de vêtements pour tout-petits effectués hier à Westview. Parce qu’il n’est pas reparti avec Brittany nue, ou simplement avec une couche.
Infante agita l’index en signe d’approbation.
— Tu me plais bien, Porter.
— Ça peut rester notre petit secret.
Infante ouvrit un annuaire professionnel et entreprit de dresser la liste des magasins installés à Westview. Il n’avait pas besoin de préciser à sa collègue qu’ils se rendraient personnellement sur place. Ils feraient leur boulot face à face, en montrant leur badge et leur pièce d’identité. Les gens ayant des renseignements valables n’acceptaient jamais de révéler quoi que ce soit au téléphone.
Nancy continuait d’étudier la photo, l’original qui avait servi à faire les doubles pour les chaînes de télévision et les journaux. C’était un tirage réalisé par un Kmart ou un de ces petits studios qu’on trouve dans les galeries marchandes, avec la fillette posant sur un arrière-plan de fleurs factices. Nancy aurait dû glisser le cliché dans une enveloppe tout de suite et faire en sorte qu’il soit retourné à la mère aussitôt que possible. Ce serait horrible que la photo arrive après la découverte du corps. En admettant qu’il n’y ait rien de pire. Mais c’était toujours une probabilité, en dépit des cheveux et des vêtements abandonnés. On ne pouvait ignorer tout ce sang sur le T-shirt, même si ce n’était pas celui de la gamine. Il s’était passé quelque chose de violent dans ces toilettes.
L’utilisation de la photo dans les médias avait été pour le moins singulière. Comme toujours, le Beacon-Light avait exigé le maximum et accordé le minimum. Ils avaient même essayé de persuader Nancy de prendre sa voiture et d’apporter la photo à leurs bureaux du centre-ville hier dans la nuit, sous le prétexte qu’envoyer un reporter jouer les coursiers serait un travail compté en heures supplémentaires. Comme si Nancy se souciait de leurs heures supplémentaires ! Ce n’était bien sûr pas le cas, elle le leur avait dit, et le journal avait fini par envoyer un jeune journaliste depuis leur bureau du comté. Mais parce que le service demeurait évasif sur la nature de la disparition de Brittany Little, le quotidien ne publia pas du tout la photo. Manifestement, un rédacteur du Beacon-Light avait soumis les informations disponibles à sa propre grille de valeurs et avait décidé qu’elles ne méritaient pas d’être imprimées. Parce que les parents de la gamine étaient pauvres ? Parce que Brittany était métisse ? Il n’était pas facile de comprendre la logique interne des journaux. La télévision était un allié plus efficace pour ce genre d’affaires, de toute façon. Elle jouait le jeu à fond, et on obtenait souvent des résultats. La plupart des gens regardent la télévision.
De plus, les chaînes diffusaient l’information sur la disparition toute la journée, alors que le journal n’était lu qu’une fois, au mieux. Chaque chaîne locale avait montré la photo aux bulletins de vingt-deux et vingt-trois heures, et elles l’incluaient à présent dans leurs flashs d’infos du matin, toutes les trente minutes. Nancy aurait pu donner l’heure des flashs infos rien qu’en surveillant la fréquence et la quantité des appels téléphoniques qu’ils recevaient au bureau. La frimousse de la gamine apparaissait sur les canaux 2, 11 ou 13, juste sa photo, avec pour seul commentaire qu’elle était portée disparue depuis qu’elle s’était « égarée » à Westview vendredi soir, et quelques minutes plus tard le téléphone entonnait la double sonnerie indiquant que les appels étaient relayés par le central de la police. Le public ne s’en rendait pas compte, mais, dans de telles circonstances, on donnait un numéro à sept chiffres pour le centre de communication, ce qui signifiait que toute personne appelant terminait sur le programme d’identification téléphonique. Jusqu’ici, tous les renseignements s’étaient révélés bidons. Mais un tuyau valable suffisait, Lenhardt se plaisait à le rappeler.
Le téléphone se mit à sonner à cet instant précis, comme si Nancy le lui avait commandé.
— Nancy Porter ?
— Oui ?
C’était curieux. Son nom n’avait pas été mis en corrélation avec cette affaire. Seule Bonnie, le brigadier-chef, était passée devant les caméras.
La femme à l’autre bout du fil répondit sans tarder à la question non exprimée :
— Je viens de parler à votre sergent, et il m’a dit de m’adresser à vous. J’ai des… informations.
Nancy s’assit à son bureau, tira son calepin et un stylo de son sac.
— Je peux vous demander votre nom ?
L’autre ignora la requête. Elle semblait impatiente de débiter son histoire.
— Il y a quelque chose que, je pense, vous devriez savoir sur le compte de cette fillette disparue, inspecteur Porter. Quelque chose que vous ne pouvez deviner, mais que moi je ne peux m’empêcher de savoir. Et quand vous aurez ce renseignement, je pense qu’il modifiera votre manière de traiter cette affaire.
Nancy jura en silence. Cette coincée n’avait jamais entendu parler de concision ?
— Il s’agit d’un renseignement qui pourrait ne pas vous paraître significatif, mais il est significatif pour moi et, croyez-moi, il devrait l’être pour vous. Il sera significatif pour vous si vous me prêtez la plus grande attention…
Nancy commençait à bouillir. Comment cette mythomane avait-elle réussi à franchir l’obstacle de Lenhardt ? C’était visiblement une dingue pleine de bonnes intentions, encore une femme confinée chez elle qui aspirait à trouver sa place dans ce monde en prétendant détenir un savoir qu’elle n’avait pas. Lenhardt faisait-il une blague à Nancy ? Cherchait-il à la tester ?
— Si vous pouviez en venir au fait, madame, dit-elle du ton le plus suave qu’elle put trouver.
— Voilà comment j’en arrive au fait, rétorqua son interlocutrice d’un ton sec. Je m’appelle Cynthia Poole Barnes. Et vous allez m’écouter. Vous allez écouter très attentivement tout ce que j’ai à dire.
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