Mauvaise compagnie
Chapitre 27
27
Sharon Kerpelman s’excusait sans cesse pour son appartement en copropriété, qui était difficile à trouver et pas beaucoup plus facile à pénétrer, avec les codes à l’entrée du parking et dans le hall. Elle s’excusait également pour sa situation au fin fond de la banlieue, et sa sobriété délibérée. Elle s’excusait en croyant que les gens la pensaient désolée de vivre dans un endroit propre, bien entretenu, et bénéficiant de tous les équipements dont on pouvait rêver. Elle ne prenait jamais la peine d’expliquer qu’elle avait fui la ville après s’être soudain rendu compte qu’elle avait assez goûté les « charmes » de la ville pour le restant de ses jours.
La révélation lui était venue alors qu’elle cherchait un appartement dans le secteur de Mount Vernon, au nord du centre-ville. La municipalité avait développé des programmes de locations dites « de caractère », mais toutes étaient rassemblées dans l’est, près de l’eau, ou autour du complexe hospitalier, à la limite ouest de Baltimore. Aucun de ces endroits n’attirait Sharon, d’autant qu’elle aurait aimé se rendre à pied à son travail, car elle n’avait jamais le temps de faire de l’exercice. Un agent immobilier avait écouté avec attention ses besoins et avait entrepris de l’emmener dans une succession d’endroits plus délabrés les uns que les autres, dont aucun ne répondait à ses critères. Quand elle était entrée dans un appartement dont la chambre n’était accessible qu’en traversant la cuisine, elle en avait eu assez. En une semaine, elle avait déniché son appartement actuel aux Cedars d’Owings Mills. Sa mère était ravie, mais Sharon aimait quand même son nouveau logis, d’autant plus qu’il ne correspondait pas du tout à ce que les gens attendaient d’elle.
Elle avait toujours aimé tromper les attentes des autres. Même quand elle demeurait dans de petites maisons d’ouvriers rénovées ou dans ces habitations mitoyennes très laides, elle avait surpris ses visiteurs par son goût en matière de mobilier, qui allait des pièces de collection postmodernes aux imitations de qualité. Brouillonne au travail, elle se révélait adepte de la clarté chez elle, jusqu’à l’obsession, sans aucune patience pour le désordre. Elle adorait voir les regards étonnés des gens quand ils franchissaient le seuil, et leurs efforts désespérés pour concilier la Sharon publique et la Sharon privée.
Ce dimanche soir, alors qu’elle attendait ses invités, elle ne pouvait s’empêcher de se demander s’ils remarqueraient à quel point son appartement était joli. Elle s’était assise dans un fauteuil Stickley, les jambes repliées sous elle, et regardait la baie vitrée donnant sur son petit patio. Le soleil venait de se coucher, et elle pouvait distinguer son propre reflet fantomatique dans les vitres. Elle aimait ce qu’elle voyait, même si elle savait qu’être une femme sans réelle beauté était considéré comme une tragédie. C’est ainsi qu’elle se définissait, et c’était plus ou moins juste. Elle avait les traits assez réguliers, de jolis cheveux, et une silhouette très présentable. Le seul défaut visible chez elle était cette marque de naissance en forme de grille sur la joue, et c’était beaucoup moins choquant, pour elle, qu’une peau ravagée par l’acné. Jolie aurait peut-être été le qualificatif le plus adéquat, mais elle trouvait à ce terme des relents d’autodénigrement déplaisants, et pas mal ne lui convenait pas du tout. Donc : sans réelle beauté. Elle n’était pas belle, ni jolie, ni mignonne. Mais elle s’en accommodait. En fait, Daniel Kutchner avait téléphoné la veille, mais elle était trop occupée. Ou elle allait l’être.
La sonnette tinta. Elle avait donné à ses invitées les deux codes, de sorte qu’elle n’avait pas à leur ouvrir en bas. Elle avait également convenu d’heures différentes pour leurs arrivées, et elle en déduisit immédiatement qui se trouvait à la porte. Toutefois, elle vérifia dans l’œil panoramique, par simple précaution.
— Sharon, ma chérie, dit Rosario en distribuant des bises dans l’air et en attrapant quelques cheveux de la jeune femme dans sa bouche.
Une vague odeur d’alcool imprégnait son haleine, ce qui n’étonna pas Sharon mais la choqua quand même. Boire était typiquement goy. Catholique, corrigea-t-elle, car Rosario pratiquait cette forme de semi-alcoolisme à base de vin et de whisky dilué dans l’eau.
Même quand on ne la regardait pas dans le verre déformant de l’œilleton, Rosario Bustamante était une femme à l’apparence singulière. Petite et trapue, avec des jambes maigres et presque sans cou, elle devait avoir dans les cinquante-cinq ans. Personne ne connaissait son âge avec précision, car elle ne le donnait jamais. Ce soir, elle était vêtue comme durant la journée, d’un ensemble suggérant qu’elle se pensait irrésistiblement attirante, malgré le négligé de sa mise. Une petite déchirure était visible au col de son chemisier et, Sharon ne put s’empêcher de les remarquer quand Rosario l’embrassa, des taches sombres marquaient ses aisselles.
— Tu n’as pas eu trop de mal à trouver ? s’enquit-elle.
L’étiquette voulait-elle qu’elle propose un verre à Rosario, alors que celle-ci était manifestement à la limite de l’alcoolémie légalement tolérée ?
— Je sais que ça fait une trotte depuis Bolton Hill, ajouta-t-elle.
— Eh bien, tu as éveillé mon appétit, non ? Je suis très intriguée. Très intriguée. Est-ce qu’elles sont… ?
Elle se tut, dans un sursaut de délicatesse qui lui était peu coutumier.
— J’ai dit à Alice et sa mère de venir plus tard, vers huit heures et demie. J’ai pensé que nous pourrions d’abord bavarder un peu toutes les deux.
Rosario s’assit sur le canapé rouge vif, une pièce ancienne dont Sharon était particulièrement fière. Son invitée, en revanche, semblait ne pas du tout s’intéresser au cadre autour d’elle. Sharon regretta de ne pas lui avoir proposé un verre. Elle aurait pu lui montrer son minibar Russell Wright.
— Alors, tu crois que la police va inculper ton… Comment devrais-je l’appeler ? Ton ancienne cliente, je suppose.
Le franc-parler était une caractéristique de Rosario. Quelle que soit la quantité d’alcool ingurgitée, elle n’était jamais dans le vague. Et elle abordait rarement d’autres domaines que la loi et la politique, ainsi, bien sûr, que les commérages qui lient ces deux univers.
— Alice, dit Sharon. Elle s’appelle Alice.
Devant le juge des enfants, elle avait toujours pris soin d’utiliser le prénom de sa cliente, afin que personne ne perde de vue le petit être qui se trouvait au centre de ce drame. Sharon avait compris très tôt que l’anonymat censé protéger Alice était une arme à double tranchant. Une personne définie, une fillette avec un visage, un prénom et deux nattes dorées était beaucoup moins effrayante que la paire de fantômes de onze ans qui hantaient les journaux et dansaient sur la langue de présentateurs au regard grave.
— Alice, répéta Rosario Bustamante qui hocha la tête, comme si elle approuvait ce prénom et que c’était là un élément décisif. Alors, ils vont l’inculper ? Ils ont de quoi ?
— Je vais d’abord répondre à ta deuxième question : non. Ils n’ont rien qui la relie à cette affaire, sinon ses efforts bien intentionnés pour les aider. C’est révoltant, cette façon qu’ils ont eue de la harponner, simplement parce qu’une petite fille a disparu et qu’elle ressemble à la deuxième fille de Cynthia Barnes. Du moins, c’est ce que celle-ci a déclaré aux flics. Il n’est pas totalement impossible qu’elle ait inventé ce détail, vois-tu. Elle cherche toujours à se venger.
Les sourcils de Rosario s’élevèrent d’un demi-centimètre sur son front. Elle les avait épilés jusqu’à en faire deux parenthèses inclinées. À l’évidence elle n’avait pas sculpté ces formes symétriques de ses propres mains potelées, mais on avait du mal à imaginer une femme payant pour obtenir un résultat aussi extravagant. L’aspect de Rosario était d’ailleurs de plus en plus troublant à mesure qu’on l’observait. Il y avait chez elle un côté quelque peu minable – ces sourcils au dessin étrange, le rouge à lèvre mal appliqué ou ces orteils charnus saillant des escarpins. Le vernis rouge sang avait été appliqué sans soin, au point de rater un ou deux ongles.
— Je ne tiens pas à me battre contre la famille du juge Poole, même indirectement, dit Rosario. Je serais perdante à tous les coups.
— D’accord avec toi. Jamais je ne m’attaquerai à eux. Mais je ne vais pas rester assise les bras croisés pendant qu’ils font tout pour détruire Alice une deuxième fois. Ce ne sont pas les victimes, ici. Et j’estime que nous nous sommes un peu trop prosternés devant les sentiments de la famille la première fois.
— Comment ça ?
— Nous – je veux dire l’autre avocate et moi – avons accepté un compromis pour que les filles fassent sept ans en centre fermé, jusqu’à leur majorité. Nous avons scindé l’affaire en trois inculpations : homicide involontaire, enlèvement et vol, et nous avons proposé respectivement trois ans, trois ans et un an.
— Vol ?
— Tu imagines ça, le landau des Barnes coûtait sept cent cinquante dollars ! Les landaus sont comme les téléphones portables, j’imagine. Plus ils sont légers, plus ils sont chers.
Le seul regard de Rosario était un jugement, l’affirmation muette que jamais elle n’aurait conclu un marché aussi désavantageux pour un de ses clients.
Sharon prit soin de conserver un ton calme et mesuré, afin de ne pas paraître sur la défensive.
— Il faut que tu comprennes le contexte. Cynthia Barnes était résolue à faire tout un foin. Elle s’apprêtait à rassembler tous les bons amis de son père et à effectuer une campagne de lobbying pour que le parlement de l’État abaisse l’âge pour l’admissibilité des peines. Elle voulait qu’il devienne légal que des gosses de dix ans soient poursuivies comme des adultes, selon le crime commis. Dix ans ! Et si elle ne parvenait pas à faire enfermer Alice Manning et Ronnie Fuller à perpétuité, alors elle voulait s’assurer que le prochain gosse dans le même cas qu’elles prennent le maximum. Le désastre était imminent. Et les gosses qui en auraient souffert auraient été les petits Noirs pauvres de Baltimore.
— Mais tu avais la responsabilité de ta cliente du moment, lui rappela Rosario. Pas celle de futurs clients.
Sharon était assise sur le bord du Stickley, pieds ramenés sous le siège. La réprimande de Rosario n’était pas une nouveauté – elle avait eu maintes occasions de réfléchir à ses erreurs depuis quelques années –, mais entendre ces reproches lui donnait envie de bondir de son fauteuil et de faire les cent pas pour se calmer un peu. C’était impossible, ses pieds étaient engourdis par un fourmillement, et elle resta où elle était.
— Pourquoi crois-tu que je t’ai demandé de venir ? dit-elle doucement. Pourquoi penses-tu que je me sens toujours concernée par cette histoire ? Je sais mieux que personne ce que j’ai fait. Ils avaient les déclarations des filles, dans lesquelles chacune impliquait l’autre, mais les preuves matérielles étaient pour le moins ambiguës.
— Ambiguës ?
— D’après les conclusions de l’autopsie, Olivia Barnes aurait pu succomber à la mort subite du nourrisson, ou du fait d’avoir été secouée violemment.
Rosario sourit.
— Sharon, on ne me la fait pas. Si mes souvenirs sont bons, il n’y a jamais eu aucun doute quant à la culpabilité des deux gamines. La question principale était de déterminer laquelle des deux avait pris l’oreiller pour étouffer le bébé, et si l’acte était dû à la pure malveillance ou consécutif à un moment de panique.
Sharon appréciait à sa juste valeur la candeur de Rosario, car elle savait ce qu’on éprouvait à être mal comprise pour avoir dit sans fard ce qu’on pensait, afin d’éviter de perdre du temps dans des circonvolutions oratoires sans rapport avec l’éloquence véritable.
— Alice a été déclarée complice pour un des chefs d’inculpation, l’enlèvement. Mais quoi qu’il se soit passé, le fait est qu’elle a purgé sa peine, et une peine plus longue que certains adultes pour homicide involontaire. Elle a payé sa dette envers la société, et aujourd’hui la société la harcèle et essaie d’en faire un bouc émissaire à cause d’une ressemblance étonnante et d’une coïncidence géographique.
— Sharon… dit Rosario d’une voix aussi apaisante qu’un baume. Sharon, j’aimerais beaucoup boire quelque chose.
Impossible de rejeter une telle requête sans demander clairement à son invitée si elle était déjà éméchée.
— Bien sûr, dit Sharon en frappant le sol des pieds pour réveiller leur sensibilité, avant de se lever. J’ai de la vodka et du scotch.
— Alors deux doigts de scotch et un doigt de glace.
Rosario s’esclaffa de sa propre plaisanterie. Elle avait un rire grave, masculin. Une rumeur tenace devenue légende voulait qu’elle fût la fille illégitime d’un des anciens maires les plus aimés, et quiconque avait vu le portrait de cet homme dans le grand hall de l’hôtel de ville pouvait aisément la croire. Daniel Florio en travesti aurait été le sosie de Rosario Bustamante. Mais cette dernière ne faisait rien pour encourager ces spéculations, car ses réalisations auraient paru moins impressionnantes si un personnage aussi influent avait pu tirer les ficelles dans l’ombre pour aider son ascension. La biographie officielle de cette petite femme avait la forme d’un conte édifiant dans lequel une fille transcendait ses racines de rejeton d’une femme de ménage mexicaine pour devenir le meilleur avocat de la défense dans le domaine pénal. Certains détails dans son curriculum vitae laissaient toutefois planer un doute. Elle avait fait ses études secondaires à St. Timothy, avant d’aller à Vassar puis à Yale pour étudier le droit. Bien sûr, elle avait bien pu obtenir des bourses. Mais comment une femme de ménage aurait-elle su diriger sa fille surdouée vers ces établissements privés ? Quelqu’un avait murmuré de sages paroles à l’oreille de Rosario Bustamante depuis que celle-ci était très jeune.
Sharon lui apporta son verre, sans plus se soucier de savoir si son minibar lui valait l’admiration de sa visiteuse.
— Rosario… Je ne pourrai pas y arriver sans toi.
— Je ne suis pas certaine que tu y arrives avec moi. Le bénévolat m’attire moins à l’approche de la retraite.
Elle découvrit les dents sur une grimace d’autodérision. Tout le monde au palais de justice savait que des dizaines d’années s’écouleraient encore avant que Rosario Bustamante ne meure, sans doute à son cabinet ou lors d’une plaidoirie. Mais elle n’accepterait pas le trépas avant d’avoir envoyé encore quelques juges et procureurs au bord de l’apoplexie.
— Les parents d’Helen Manning ont de l’argent.
Et Helen préférerait se tuer plutôt que de quémander leur aide financière, Sharon ne l’ignorait pas. C’est pourquoi un avocat commis d’office avait représenté Alice. Mais Sharon saurait convaincre Helen de mettre sa fierté de côté, cette fois.
— Sharon, tu sais comment je travaille. Je prends des affaires que je peux gagner, des affaires avec des clients riches, ou qui représentent un potentiel publicitaire pour moi. Le cas présent ne correspond pas à la première condition, ne parlons pas de la deuxième, et tu m’as dit que tu voulais éviter la dernière. Depuis des années, je souhaite que tu travailles pour moi, mais pourquoi faudrait-il que ce soit sur ces bases ? Pour faire court et clair : qu’est-ce que j’en retirerai ?
— Moi. Tu auras ma collaboration, enfin.
— Quel âge as-tu, aujourd’hui ? Trente-cinq ? Quarante ?
— J’ai trente-quatre ans.
Sharon jeta un coup d’œil à son reflet dans les portes vitrées coulissantes. Le ciel était totalement enténébré, à présent, et elle se voyait plus nettement, et ce qu’elle voyait était une femme qui, à tout le moins, ne paraissait pas son âge.
— Ce n’est pas un commentaire sur ton apparence, ma chérie, seulement le nombre d’années depuis lequel nous nous croisons au palais de justice. Tu étais un véritable prodige à tes débuts. Mais pour mon cabinet, tu n’es plus de la première jeunesse. Tu le sais.
Sharon ne pouvait nier. Rosario ne recrutait auprès d’elle que de jeunes avocats talentueux qu’elle faisait trimer comme des esclaves. Elle s’adjugeait la majeure partie des bénéfices tandis que la plupart de ses associés se brûlaient les ailes et s’écrasaient au sol. Certains quittaient complètement le juridique. Elle disposait toujours de candidats à leur succession, car elle avait la réputation méritée d’être exceptionnelle. Elle possédait un instinct très sûr pour les affaires qui paraissaient évidentes à l’accusation mais pouvaient être gagnées par la défense grâce à quelques astuces de procédure. Les gens aimaient à dire que Rosario Bustamante buvait pour équilibrer les chances des deux parties, mais le barreau de l’État n’avait jamais enregistré de plainte la concernant, quel que soit le nombre de gorgées de whisky qu’elle avalait en cachette dans les toilettes pour dames pendant un procès. Si elle avait été le fils légitime de Daniel Florio au lieu de sa fille non reconnue, elle serait devenue un personnage incontournable dans cette ville, et elle aurait atteint des charges électives élevées au sein de l’institution judiciaire. Privée de ses droits de naissance, elle prenait un infini plaisir à botter les fesses de tout détenteur du pouvoir officiel.
— Sharon, il est clair que tes parents sont fortunés, dit-elle en indiquant le mobilier du menton. Tu es l’une des rares qui peuvent s’offrir la dignité de plaider comme avocat commis d’office sans abandonner les, hum…, raffinements de la pratique privée. Et tout le monde sait que tu es une excellente avocate. Si tu as l’intention de demander la liberté sous caution, trouve-toi un cabinet solide, avec des antécédents dans le partenariat. Tu sais que, pour ma part, je ne partagerai jamais les profits, alors pourquoi te donner toute cette peine ?
— Tu ne vas pas prendre ta retraite, un jour ?
— Et pourquoi ne pas me demander si je compte mourir ? répliqua Rosario en riant. Oui, un jour je me retirerai, mais pas avant quelque temps. Qu’as-tu l’intention de faire, me guetter comme un vautour en espérant pouvoir reprendre mon bail et acheter ma clientèle pour une bouchée de pain ?
— Je pourrais en apprendre assez pour monter mon propre cabinet. Ou chercher un poste public.
— Au conseil régional ?
— À la chambre législative de l’État, plutôt. Le conseil régional ressemble toujours à un club pour garçons.
— C’est une législature à temps partiel, ma chérie. Les postes ne paient pas assez pour que ça vaille le coup que tu passes trois mois à Annapolis.
— Mais tu me paierais suffisamment, toi. Et cela ne te ferait pas de mal d’avoir une associée en poste à temps partiel à Annapolis.
— Peut-être, dit Rosario avant de laisser passer quelques secondes de silence pendant lesquelles Sharon se demanda si elle n’était pas jalouse. En admettant que tu décroches ce poste. Mais que ferais-tu pour moi, le reste du temps ?
Sans même s’en rendre compte, Sharon alla s’agenouiller devant Rosario Bustamante et lui prit les mains dans les siennes. Son invitée se tenait genoux écartés – elle ne se souciait jamais de la façon dont elle était assise – et ses collants étaient d’un ton ambre qui donnait l’impression que ses jambes étaient atteintes de jaunisse. Dans sa position, Sharon pouvait apercevoir une maille filée sur le côté intérieur de la cuisse droite qui s’étendait jusqu’en dessous de l’ourlet de la jupe. Elle avait l’impression de s’incliner devant une reine, en attendant d’être anoblie.
— Je sais que ça ne t’intéresse pas parce que, si nous réussissons, il n’y aura aucune publicité. Le scénario de l’affaire parfaite est celui d’une affaire qui ne se produit jamais. Les flics trouvent la personne qui a réellement fait ça, et laissent Alice tranquille.
Rosario posait sur elle un regard pénétrant.
— Mais tu ne penses pas que les choses se passeront ainsi, n’est-ce pas ?
— Non. À mon avis, ils vont trouver un moyen de l’inculper, ou au moins d’obtenir un mandat de perquisition pour fouiller le domicile de sa mère, ce qui fera penser aux journalistes qu’elle est coupable. Si cela se produit, Alice et sa mère auront besoin d’un allié puissant, quelqu’un qui soit capable de maintenir la presse à distance, et de retourner l’histoire en sa faveur. Il y a des détails sur Alice que personne ne connaît, des détails qui laisseraient les gens éberlués si nous les rendions publics. Mais je t’en prie, Rosario, allons-y ensemble. Je te signerai un engagement personnel de services, je te consacrerai les cinq ou dix prochaines années de ma vie professionnelle si seulement tu m’engages et que tu me laisses travailler sur cette affaire.
Rosario tapota doucement le crâne de Sharon, dans un geste plus paternel que maternel.
— D’accord. Voyons où ça nous mène. Je déteste dire ce genre de choses, mais ça pourrait être divertissant. Et maintenant… – elle secoua son verre – plus de doigts de scotch, et moins de doigts de glace.
— Une chose encore…
Rosario grimaça. Elle s’étonnait de s’intéresser autant à cette affaire.
— La dernière fois, il y a eu une sorte de gentlemen’s agreement pour que les deux filles se, hum…
— Serrent les coudes ?
— Oui. Enfin, c’est une façon de parler.
— Et qui étaient les « gentlemen » qui ont proposé cet accord ?
— Moi, je suppose, admit Sharon. Moi et l’avocate de Ronnie Fuller, l’autre fillette. Mais c’était sur l’ordre d’Helen Manning. Elle voulait que les choses soient justes.
Sharon s’affaissa un peu sur le sol en se remémorant l’insistance curieuse d’Helen pour que le procès ne voie pas une escalade qui finirait par la désignation de l’une ou de l’autre à la vindicte publique. Peu m’importe qui l’a fait, qui a pensé à quoi, avait répété Helen. L’important, c’est qu’elles soient traitées de la même façon. Ce n’est que justice.
— Sharon ? dit Rosario, qui étendit ses jambes et toucha la taille de la jeune femme du bout de son talon aiguille.
— Quoi ?
— Mon scotch ?
La sonnette tinta alors que Sharon était au bar. Elle courut presque jusqu’à la porte, dans son empressement à présenter Rosario à « leur » cliente. Mais comme toujours, il lui fallut un moment pour concilier l’image de la fillette aux grands yeux dont elle gardait le souvenir avec cette jeune fille énorme au regard bleu impénétrable.
Elle l’étreignit quand même.
— Alice, j’ai une nouvelle merveilleuse à t’annoncer. Rosario Bustamante va te défendre, gracieusement, et je la seconderai. La police du comté de Baltimore ne pourra plus te harceler, à présent. Ils n’oseront plus. Tu as la meilleure pénaliste de la région qui travaille pour toi gratuitement. Gratuitement !
Helen joignit les mains, ravie. Alice la regarda, comme si elle ne savait ce qu’elle devait penser tant que sa mère ne lui montrerait pas comment réagir. Et en cet instant, dans ce visage lunaire noyé dans la graisse, Sharon vit l’enfant dont elle se souvenait, la fillette éberluée qui ne comprenait tout simplement pas ce qui lui arrivait.
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