Par-delà le danger - Un suspect très séduisant
Chapitre 10
10
Il y eut un silence pendant lequel on n’entendit que le crépitement de la pluie sur le toit métallique de l’écurie. Les tempes bourdonnantes, Hannah attendit la réponse de Jack.
Celui-ci interrogea Riley du regard.
— Tu es chez toi, ici, affirma-t-il. Tu es le frère d’Emily.
Hannah laissa échapper un petit soupir et posa la main sur le bras de Jack.
— Gardez la chambre. Je dormirai sur le canapé.
— Non. C’est moi qui prendrai le canapé. Vous êtes encore convalescente.
Jack lui tapota la main et sembla se détendre.
— Le dîner est sur la table. J’ai acheté des plats à emporter chez Haley. Les meilleures côtes de bœuf à l’ouest du Mississippi, précisa-t-il à l’intention d’Hannah.
La perspective de manger lui donnait la nausée, mais elle parvint à sourire.
— Et si vous me reconduisiez à la maison ? Je ferai du thé sucré à la manière du Sud pour accompagner tout cela. Riley peut terminer tout seul.
— Attends-moi. Je te ramènerai, répliqua Riley.
— Tu n’as pas confiance en moi ? demanda Jack en lui décochant un regard perçant.
Riley fronça les sourcils.
— Si. Mais ne traînez pas. Rentrez directement, et verrouillez les portes en arrivant.
Jack mit la main au creux du dos d’Hannah, la guidant avec douceur vers la sortie, puis ils coururent sous la pluie pour s’engouffrer dans sa vieille Ford.
La main sur la clé de contact, il se tourna vers elle.
— Je sais que je me conduis comme un enfant. C’est juste que… Riley était tout pour Emily. J’ai du mal à imaginer qu’il puisse aimer quelqu’un d’autre, vous comprenez ?
Hannah lui sourit, sincèrement cette fois.
— Oui, je comprends. Et d’ailleurs, je sais qu’Emily était tout pour lui aussi.
La gratitude qu’elle lut dans le regard de Jack lui donna envie de pleurer.
— Je regrette que vous ne l’ayez pas connue, dit-il.
— Moi aussi, avoua-t-elle.
Emily avait dû être une femme exceptionnelle pour laisser un tel vide dans la vie de deux hommes tels que Jack Drummond et Riley Patterson. * * *
Hannah s’était dit qu’elle serait soulagée d’avoir une chambre pour elle seule après avoir été constamment avec Riley depuis quarante-huit heures, mais elle eut du mal à s’endormir. Le moindre craquement, le moindre gémissement du vent la faisait tressaillir.
Enfin, vers 3 heures du matin, elle sombra dans un sommeil agité, et fut réveillée vers 7 heures par un bruit de pas dans le couloir. Son mal de tête était de retour, mais elle le soupçonna d’être dû à sa nuit blanche plutôt qu’au traumatisme.
Elle enfila un jean et un pull vert foncé, en se félicitant d’avoir apporté des vêtements chauds. En Alabama, il faisait encore assez chaud au mois d’octobre pour se promener en sandales et T-shirt.
Attirée par une odeur de bacon et de café, elle se hâta vers la cuisine, où elle trouva Jack devant la gazinière, en train de faire une omelette.
— Bonjour ! lança-t-il par-dessus son épaule.
Tout en le saluant en retour, elle se versa du café et y ajouta une cuillerée de sucre. Le breuvage était fort et brûlant, exactement comme elle l’aimait. Après en avoir bu quelques gorgées, elle apporta sa tasse à table et l’entoura de ses mains pour les réchauffer.
— Vous voulez une omelette ?
Maintenant que le café l’avait revigorée, son appétit s’éveillait.
— Je veux bien, merci. Où est Riley ?
— Joe est venu de bonne heure. Je crois qu’ils sont partis à cheval.
Jack fit glisser l’omelette dans une assiette et la déposa devant elle.
— Allez-y.
L’omelette était savoureuse.
— Vous semblez surprise, observa-t-il gentiment, comme elle le complimentait.
— J’imaginais que les rodéos ne devaient guère vous laisser le temps de parfaire vos talents de cuisinier.
— Oh ! J’ai du temps libre. Et le rodéo n’est pas toujours bien payé, de sorte qu’il faut apprendre à se passer de certains luxes.
Il prépara une autre omelette qu’il engloutit en quelques bouchées, en l’accompagnant d’une tasse de café.
— De toute façon, je commence à être trop âgé pour ce métier.
— Vous songez à vous reconvertir ? demanda-t-elle d’un ton taquin.
Elle s’attendait à le voir se récrier, mais il n’en fit rien.
— J’ai perdu trop de temps à faire le circuit des rodéos au lieu d’être avec les gens que j’aime. Peut-être que si j’avais été là…
Elle posa la main sur la sienne.
— D’après ce que je comprends, personne n’aurait rien pu faire.
Il lui pressa les doigts avec un sourire reconnaissant.
— Vous avez raison. Je le sais, mais…
Il se tut brusquement. La porte de la cuisine venait de s’ouvrir, livrant passage à Riley et Joe.
Riley étrécit légèrement les yeux en voyant la main d’Hannah dans celle de Jack. Elle réprima l’envie de se dégager, et laissa Jack retirer la sienne le premier.
— Il y a du nouveau ? s’enquit-elle, s’adressant à Joe tandis que Riley allait sans mot dire se verser une tasse de café.
Joe s’assit à côté d’elle et posa un gros classeur sur la table.
— Peut-être. Nous n’en sommes pas sûrs.
Il ouvrit le dossier et lui montra une photocopie de permis de conduire.
— Cet homme vous dit quelque chose ?
L’individu en question s’appelait Dale Morton. Agé de quarante-quatre ans, domicilié à Moran, dans le Wyoming, il avait les cheveux blonds et, d’après les détails donnés sur le permis, les yeux marron, bien que ce soit difficile à dire d’après la photo. Ses traits étaient ordinaires, son visage un peu massif.
Elle secoua la tête.
— Je n’ai pas vu son visage.
— Pour autant que tu t’en souviennes, intervint Riley.
Resté debout, il sirotait son café adossé au plan de travail, les sourcils froncés.
Il commençait à l’agacer.
— Qui est-ce ?
— Un gardien à l’hôpital. Il était de service le soir où tu as été admise, mais il ne travaillait pas dans la journée. Il travaillait aussi à l’hôpital de Casper, comme Emily, le jour où elle a été tuée.
Jack tendit la main vers la photo.
— Tu penses que c’est lui qui a tué Em ?
— Nous n’en savons rien, précisa Joe. Nous cherchions seulement des liens, et nous avons trouvé celui-ci.
— C’est le seul concernant le personnel de sécurité qui existe entre les deux hôpitaux, ajouta Riley.
— Et si c’était quelqu’un d’autre ? objecta Hannah. Nous ne pouvons pas être sûrs qu’il ne s’agit pas d’un membre du corps médical. En tout cas, il savait se débrouiller avec une poche à perfusion.
— Nous avons commencé par là à cause des enregistrements trafiqués, expliqua Joe. Mais nous allons passer tous les membres du personnel en revue.
— Joe voulait juste te montrer celui-ci au cas où il t’aurait rappelé quelque chose, dit Riley.
Hannah se tourna vers Jack. Il lui rendit la photo, qu’elle examina de nouveau.
— Je suppose que la corpulence pourrait être la même.
— Je vais appeler Tanner, reprit Joe en remettant le cliché dans le classeur. Peut-être pourrons-nous établir un lien avec un autre crime.
— Et la boucle ? demanda Hannah.
— Nous avons des gens qui cherchent, assura-t-il en se levant. Il faut que je rentre au bureau. Je vous appellerai plus tard, si j’ai des nouvelles.
Dès qu’il fut sorti, Jack s’adressa à Riley.
— Il y a une omelette pour toi dans la poêle.
Riley marmonna quelque chose d’inintelligible et alla prendre une assiette, puis s’installa sur la chaise que Joe avait libérée et commença à manger sans rien dire.
Jack rencontra le regard d’Hannah et arqua un sourcil.
En réponse, elle haussa les épaules.
— Si vous devez parler de moi, ne vous gênez pas, lança Riley en posant sa fourchette.
— Ça ne s’est pas bien passé, à l’écurie ? demanda Hannah d’un ton innocent.
— Si, tout va bien. J’ai mal dormi, voilà tout.
— Moi aussi, admit Hannah. Le café m’a fait du bien.
Riley la regarda, et son expression s’adoucit.
— Tu n’aurais pas dû te lever de si bonne heure.
— Je veux profiter des jours qui me restent dans le Wyoming. J’ai l’impression de n’avoir rien fait.
— Ne crois pas ça, affirma-t-il. Nous ne réussirons peut-être pas à arrêter ce type avant que tu partes, mais tu nous as donné des pistes.
— J’aimerais pouvoir me souvenir d’autres détails. Peut-être au sujet de la voiture, ou de sa voix… je ne sais pas.
Riley termina son omelette et son café.
— A vrai dire, j’ai pensé à ça cette nuit, pendant que je ne dormais pas. Je crois que je m’y suis mal pris pour stimuler ta mémoire.
— Que veux-tu dire ?
— La seule chose dont tu t’es souvenue, c’est la boucle du ceinturon. Et c’est arrivé à un moment où tu n’essayais même pas de t’en souvenir.
Elle hocha la tête et rougit légèrement en se remémorant l’intimité de ce moment, alors qu’ils étaient seuls dans la chambre de Riley. Il avait été assis tout près d’elle, assez près pour la toucher.
— Ça m’a donné une idée.
La voix de Riley s’était teintée d’une chaleur veloutée, et elle comprit que lui aussi se remémorait cet instant. Il lui tendit la main, son regard la mettant au défi de la prendre.
Elle mit sa main dans la sienne et se leva.
— Jack, ça ne t’ennuie pas de débarrasser, n’est-ce pas ?
Sans attendre la réponse, Riley referma ses doigts sur ceux d’Hannah et l’entraîna vers la porte de derrière. Il la lâcha le temps de l’aider à mettre sa veste puis enfila la sienne, après quoi il lui reprit la main et l’emmena dehors.
— Que dirais-tu de faire un peu d’exercice ?
Jazz et Bella étaient là, sellés et un peu fébriles, la vapeur jaillissant de leurs naseaux en volutes blanches.
Elle sourit, ravie.
— Nous allons en promenade ?
— Et comment !
Il lui tendit les rênes de Bella, et elle se mit en selle sans hésiter. La jument hennit doucement, les muscles frémissants, comme si elle était impatiente de partir.
Riley monta Jazz et passa devant, guidant les chevaux vers les prairies qui s’étendaient au-delà des écuries. Lorsqu’ils eurent franchi la barrière, il talonna doucement Jazz qui partit aussitôt au galop.
L’excitation courut dans les veines d’Hannah. A son tour, elle pressa Bella d’accélérer, et s’élança à leur poursuite.
* * *
— C’est sûr à présent, lança-t-elle tandis qu’ils regardaient les chevaux paître non loin d’eux, leur robe encore moite de sueur après la course. Nous allons organiser des randonnées à cheval à Cooper Cove.
Riley l’avait emmenée sur les hauteurs, à l’endroit où les prairies laissaient place à de gros rochers plats au pied du mont Sawyer. Elle s’assit sur l’un d’eux pour se reposer.
— Tu es bonne cavalière, la complimenta-t-il en s’installant à côté d’elle au lieu d’en chercher un autre.
Hannah sourit pour dissimuler sa soudaine nervosité.
— Bella est fantastique, dit-elle.
— Elle t’aime bien.
Il leva la main et passa les doigts dans ses cheveux ébouriffés.
— Il faut qu’on te trouve un chapeau.
Luttant contre la tentation de s’abandonner à sa caresse, elle ferma les yeux. Il fallait qu’elle cesse de se voiler la face — elle était déjà folle amoureuse de cet homme, et tous les sermons qu’elle s’adressait n’y changeraient pas grand-chose.
Et alors ? Qu’importait si leurs chemins devaient se séparer dans quelques jours ? Les gens avaient des aventures pendant les vacances, c’était bien connu. Serait-ce si mal de savourer ce qu’il y avait entre eux, même si ce n’était que temporaire ? Une fois de retour à la maison, ce serait un beau souvenir, auquel elle pourrait songer de temps à autre avec affection.
Non ?
Les doigts de Riley descendirent plus bas, effleurant son cou.
— Comment va la tête ? Tu n’as plus de vertiges ?
— Non.
Le mal de tête qu’elle avait eu au lever s’était dissipé depuis longtemps, banni par le grand air. Elle se sentait vraiment mieux.
— Tu n’as plus besoin de me traiter comme une invalide. Je vais très bien.
Il changea de position et se mit à lui masser doucement la nuque.
— Je ne t’aurais pas suggéré de faire une promenade à cheval si j’avais eu des doutes à ce sujet.
Renonçant à résister, elle se laissa aller contre lui et s’autorisa à apprécier le moment présent.
— Dommage que nous n’ayons pas apporté de cartes, murmura-t-il. Nous aurions pu faire une autre partie de gifle.
— De claque ! rectifia-t-elle en riant. Nous n’avons pas besoin de cartes. Nous pouvons poser une question à tour de rôle. Commence. Demande-moi n’importe quoi.
— N’importe quoi ?
— Tout sauf mon poids.
— Je le sais déjà. Je l’ai vu sur ton classeur à l’hôpital.
— C’est injuste, gémit-elle.
Il lui tira doucement les cheveux.
— Je peux poser une question, oui ou non ?
— Vas-y, dit-elle avec un soupir.
— La reine des crapets porte-t-elle une couronne ?
— Très drôle ! Je ne parlais pas d’un concours de beauté, protesta-t-elle. Je suis la meilleure pêcheuse de crapets de Gossamer Lake. Je sais où les trouver à n’importe quelle époque de l’année.
Elle sentit qu’il lui mordillait le lobe de l’oreille.
— Tu portes un short, quand tu vas à la pêche ?
— Seulement en été, souffla-t-elle en inclinant la tête pour lui offrir un meilleur accès à son cou. Et ça fait deux questions.
— Pardon. C’est ton tour.
Ne voulant pas aborder un sujet susceptible de briser ce moment de bien-être, elle réfléchit. Elle pouvait garder un ton léger, songea-t-elle, comme il l’avait fait. Trouver une question à laquelle il pourrait répondre par oui ou non, de sorte qu’il n’aurait pas à éloigner trop longtemps ses lèvres d’elle.
Avant qu’elle ait eu le temps de se décider, le téléphone de Riley se mit à sonner. La récréation était terminée.
— Salut, Joe, dit-il en se levant. Que se passe-t-il ?
Il se rembrunit à mesure qu’il écoutait la réponse et lança un regard rapide à Hannah.
— On arrive.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle dès qu’il eut raccroché.
— Quelqu’un a livré ton nom à la presse, annonça-t-il d’un ton sombre.
L’angoisse qu’éprouva Hannah à cette idée se dissipa durant le trajet de retour. Lorsqu’ils retrouvèrent Joe à la maison, elle n’éprouvait plus qu’une vague tension.
Il ne perdit pas de temps en préambules.
— Un reporter d’une chaîne de télé de Casper basé à Jackson Hole a cité votre nom et certains détails de l’attaque.
— Comment l’ont-ils appris ? demanda Riley sèchement.
— Ils ont parlé d’une source anonyme, mais c’est presque certainement quelqu’un qui travaille à l’hôpital. Je suis sûr que la fuite ne vient pas de Jim Tanner ni de ses hommes.
— Il pourrait s’agir d’un ambulancier, suggéra Riley. Ils étaient les premiers sur les lieux, et ils ont vu le permis de conduire d’Hannah. Quelqu’un a pu les soudoyer.
— Mais pourquoi cela les intéresse-t-il ? demanda Hannah, partagée entre l’anxiété et la perplexité. Je ne suis pas une célébrité. Et ce n’est pas comme si j’avais été grièvement blessée.
— Vous êtes une touriste, répondit Joe. Si quelqu’un agresse des touristes si près du parc national…
— … ça fait vendre des journaux, acheva-t-elle.
— Que savent-ils au sujet de l’attaque ? intervint Riley.
— Pas grand-chose pour l’instant. Il n’a pas été question du fait que le type se faisait passer pour un policier, et bien sûr, personne n’a fait le lien avec les autres meurtres. Mais j’ai tendance à penser que ça viendra tôt ou tard, surtout avec le cadavre qu’on a retrouvé hier.
— C’est curieux, non ? remarqua Hannah. La source anonyme n’a pas parlé de la fausse voiture de police. Pourtant, c’est le genre de détail qui ferait sensation.
— Peut-être qu’il n’était pas au courant.
— Ou qu’il ne voulait pas que la presse le sache, suggéra-t-elle.
Les deux hommes se tournèrent vers elle.
— Et si c’était le tueur qui avait fourni ces informations ? ajouta-t-elle.
Le visage de Riley s’assombrit.
— Pour t’obliger à te manifester ?
— En se servant des médias, compléta Joe.
— La moitié de la ville sait qu’Hannah est ici, à l’heure qu’il est, observa Riley d’un ton inquiet. Il faut qu’on l’emmène ailleurs.
— Non, dit-elle d’un ton ferme.
Une idée venait de prendre forme dans son esprit, à la fois parfaite et terrible.
— Non ?
Riley la dévisageait comme si elle avait perdu l’esprit.
— Il veut que je réagisse, c’est ça ?
— On dirait que oui, confirma-t-il, méfiant.
Elle redressa le menton.
— Alors donnons-lui satisfaction.
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