Par-delà le danger - Un suspect très séduisant

Chapitre 17

17

 

 

Le cri poussé par Liana le réveilla. Elle le regardait, debout à côté du canapé-lit sur lequel il était allongé. Filtrant par l’interstice des rideaux fermés, la lumière de cette fin de matinée laissait voir le bandage qui lui barrait le torse.

— Excuse-moi pour la serviette, dit-il en s’asseyant avec précaution. J’ai aussi vidé ton armoire à pharmacie.

Sa plaie avait saigné davantage lorsqu’il l’avait nettoyée et compressée sous la gaze ; celle-ci était ensanglantée, mais l’épanchement semblait s’être arrêté.

— Ne me dis pas qu’on t’a tiré dessus, dit-elle d’une voix tendue.

« Si ç’avait été le cas, j’aurais perdu un poumon et ne serais plus là pour en parler », faillit-il rétorquer, mais il préféra garder cette remarque pour lui.

Le regard de la jeune femme remonta vers son épaule, là où apparaissaient deux cicatrices rondes laissées par les balles qui avaient manqué le tuer huit ans plus tôt.

— Tout va bien, Liana. Ce n’est qu’une estafilade. Impressionnante, mais pas très sérieuse. Je n’ai même pas besoin de points de suture.

Elle soutint son regard.

— Est-ce un mensonge destiné à me rassurer ?

Il grimaça.

— Tu as l’impression que jusqu’à présent, j’ai essayé de te ménager ?

Lentement, sa bouche — sa délicieuse bouche — esquissa un sourire. Ce fut comme si le soleil entrait à flots dans la pièce.

— Pas vraiment. De même que tu n’as pas essayé de me cacher que tu es l’homme le plus borné et le plus contrariant de cette planète.

— Ta description est assez précise, je dois avouer.

— Mais ce n’est qu’une façade, reprit-elle.

La soudaine douceur de sa voix et de son regard lui noua l’estomac. Comme il aurait aimé que la fougue de cet homme qu’elle chérissait bouillonne encore en lui ! Mais cela faisait si longtemps qu’il ne la sentait plus l’animer qu’il avait fini par se dire qu’elle s’était définitivement étiolée.

— Pas du tout, j’ai ça dans le sang !

— Que s’est-il passé ? s’enquit-elle en prenant place à côté de lui.

Trop près, songea-t-il, même s’il ne comptait pas s’éloigner d’elle.

— J’ai croisé l’une des recrues de Marcos. Un nouveau, je pense, car je ne l’avais jamais vu.

— C’est Marcos qui l’a envoyé ?

— Je crois plutôt qu’il m’a repéré et qu’il a pensé marquer des points auprès du chef en m’envoyant ad patres.

Elle fronça les sourcils.

— Tu as eu de la chance.

— Il ne devait pas être au courant pour la conspiration. Sinon, il aurait compris que me tuer ne lui permettrait pas d’obtenir de l’avancement, pas après tous leurs efforts pour me faire tomber dans leur piège.

— Il voulait peut-être se faire remarquer.

— Probablement. Ce n’était qu’un gamin. Un adulte ne se serait jamais autant approché de moi. Et je m’attendais à un pistolet, pas à une arme blanche.

— L’as-tu arrêté ?

— Je te rappelle que j’ai été mis à pied. Je n’ai donc plus aucun pouvoir.

— Alors… il est mort ?

— Non ! se récria-t-il. Je te l’ai dit, ce n’était qu’un gosse ! Un petit dur à cuire, qui, dans un an ou deux, sera aussi impitoyable que les autres, mais pour le moment… ce n’est qu’un môme.

— Qu’as-tu fait de lui ?

Il haussa les épaules, geste qui lui arracha une grimace.

— Je l’ai renvoyé chez Marcos avec un message.

— Lequel ?

— Qu’il ne se fasse pas d’illusions, que je ne me laisserai pas traîner dans la boue sans réagir.

Il vit quelque chose changer dans son regard, et il eut soudain envie de tendre la main vers elle. Si seulement il était réellement le héros qu’elle s’obstinait à voir en lui !

Elle se leva soudain. Il frissonna, comme si sa simple présence l’avait tenu au chaud.

— Je t’ai menti, annonça-t-elle.

Elle ne le considérait plus comme un héros ? s’inquiéta-t-il, se demandant si elle avait lu ses pensées.

— Ce baiser… moi aussi, j’en ai rêvé.

— Liana…

Il se tut, car les mots lui faisaient défaut.

— Je me disais qu’il ne fallait pas, que tu étais marié. Ce n’était pas seulement stupide, c’était mal. Et puis je me suis dit que si je n’avais plus de contact avec toi, mes élucubrations ne feraient de mal à personne d’autre que moi.

Il sentit son pouls s’accélérer. Durant tout ce temps, elle avait ressenti la même chose que lui ?

— J’avais tort, cependant, ajouta-t-elle. La réalité n’a rien à voir avec ce que j’imaginais.

Son cœur manqua un battement. Il l’avait donc déçue, songea-t-il, découragé. Ainsi, ce qui avait été pour lui un feu d’artifice lui avait fait l’effet d’un pétard mouillé ?

— Tu es bien mieux que dans mes rêves.

Aussitôt, elle tourna les talons, prête à s’en aller. Il fut sur pied sans même s’en rendre compte ; impossible de la laisser partir comme ça.

— Liana…

Elle s’arrêta, sans se retourner. Qu’était-il censé dire, quels étaient les mots qui s’imposaient dans cette situation ? Certains types avaient toujours la phrase qu’il fallait, mais cela n’avait jamais été son cas.

— Ne t’inquiète pas, le rassura-t-elle, je sais que ma réaction était ridicule. Ce n’était qu’un baiser, ce n’est pas ta faute si je suis sotte.

Il vit ses épaules s’affaisser, et la tristesse de la jeune femme le déchira.

Elle se dirigea vers la porte.

« Elle est le seul rayon de soleil de ta pitoyable vie, Beck. Tu comptes vraiment la laisser filer ? »

Il vint se poster sur le seuil juste à temps pour la bloquer. Immobile, elle ne leva pas les yeux vers lui. Il ne trouvait toujours pas ses mots.

Le regard de la jeune femme s’attarda sur son torse nu, puis, après un instant d’hésitation sur son bandage, descendit vers son ventre. Elle entrouvrit la bouche. Il retint sa respiration. Il aimait qu’elle le contemple comme un homme et non comme un invalide, ou une victime. Comme si elle avait envie de l’embrasser. Finalement, ce baiser furtif n’avait pas ébranlé que Liana.

Il tendit la main et lui souleva le menton, doucement, lentement. Elle garda les yeux baissés, mais ne recula pas.

En l’absence de formule magique, il dut se contenter de la vérité.

— J’ai envie de t’embrasser, Liana. Alors, si tu n’es pas d’accord, je t’en prie, va-t’en immédiatement.

— Et si je suis d’accord ? murmura-t-elle.

Ses yeux étaient désormais fermés, et il se demandait ce qu’elle cherchait à éviter.

— Dans ce cas, répondit-il d’une voix soudain rauque, accorde-moi cinq secondes.

Elle leva le visage vers lui, les yeux toujours clos. Il sentit son cerveau se pétrifier ; il était totalement perdu. Elle s’offrait à lui, mais était-il capable de la combler ? Il ignorait ce qu’il adviendrait de lui au terme de cette enquête. Or cette femme méritait ce qu’il y avait de mieux : un homme pour qui elle serait le centre du monde, et non un type dévoré par son métier.

— Cinq ! clama-t-elle.

Durant un instant, il ne comprit pas ce qu’elle disait.

« Cinq secondes, idiot ! » La voix intérieure qu’il cherchait désespérément à faire taire hurlait à ses oreilles. « Tu lui as dit d’attendre, ce temps est écoulé, alors maintenant, à toi de jouer… »

Son immobilité vint à bout de toutes les questions qu’il se posait, toutes les raisons qu’il avait trouvées pour renoncer. Il s’approcha brusquement, trop peut-être, au risque de l’effrayer, mais il ne voulait pas lui laisser l’occasion de changer d’avis. Il la saisit par les épaules, et s’empara de sa bouche ; il entendit son cri de surprise, mais il ne put s’arrêter. C’était cependant inutile, car elle lui rendait son baiser.

Elle passa ses bras autour de son cou, tandis qu’il glissait les siens autour de sa taille pour l’attirer à lui. La femme qu’il tenait entre ses bras avait des courbes auquel son corps n’était pas insensible.

Il savait qu’elle était plus que ça, mais, en dépit du désir et de la chaleur qui l’envahissaient, il ne cessait de se dire qu’il devait s’en aller, qu’il n’en demandait pas tant. Mais il avait tellement attendu ce moment que plus rien n’avait d’importance. Même sa carrière en berne ne l’affectait plus. Seul l’instant présent comptait, et, serrés comme ils l’étaient, elle ne pouvait ignorer l’effet qu’elle lui faisait.

Son baiser se fit plus profond, et son cœur s’emballa lorsqu’elle le laissa faire. Elle se pencha vers lui, comme si elle était incapable de tenir debout, à moins que ce ne soit lui ; il n’en était plus très sûr.

Il passa ingénument sa langue sur ses lèvres et sentit un regain de chaleur l’envahir tandis qu’elle laissait échapper un son à mi-chemin entre le soupir et le gémissement. Il en voulait davantage, même s’il avait conscience d’aggraver une situation déjà périlleuse.

Si elle avait montré la moindre hésitation, il aurait reculé, enfin, c’est ce qu’il se plaisait à croire. Mais elle n’en fit rien, et il comprit qu’il était trop tard.

Il se délecta de ses lèvres, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle s’ouvre à lui. Il s’y engagea lentement, craignant de lui faire peur s’il se faisait trop pressant, mais souhaitant aussi savourer chaque seconde. Il rencontra la barrière de ses dents, à l’attrait érotique soudain, lorsqu’il se prit à l’imaginer le mordillant comme lui avait envie de le faire.

Puis il sentit sa langue frôler la sienne, et il fut pris de vertige. Comme si ce contact trop bref avait été trop pour elle, elle mit fin à leur baiser.

Il retint un grognement lorsqu’elle recula. Un frisson le parcourut ; il n’en avait pas fini, il n’était pas rassasié. Il voulait la ramener contre lui, la serrer entre ses bras, sentir son corps nu contre le sien. Seule la respiration saccadée de la jeune femme le retint. Elle était bouleversée, il ne fallait pas la brusquer.

Puis, comme si elle manquait de forces, elle posa sa tête sur son torse. Elle devait entendre les battements de son cœur affolé, mais il s’en moquait, tant qu’elle restait contre lui.

Il avait attendu cet instant depuis bien trop longtemps.

Chaque fois qu’il pensait à elle, il revoyait son visage, tandis qu’elle le veillait, au chevet de son lit d’hôpital. Et systématiquement il brûlait de lui poser cette question : « Je sais que tu as pris soin de moi alors que j’étais mourant, et je suis conscient du fait que cela peut se reproduire, mais que dirais-tu de sortir avec moi ? »

Elle méritait mieux. Il ne s’était pas conduit en héros, autrefois. Il n’avait fait que son devoir. En réalité, c’est elle qui était admirable. Sans formation spécifique, sans expérience de ce genre de situation, elle avait eu le cran de l’aider au lieu de se cacher comme les autres ce jour-là. Le parangon du courage, c’était elle.

Lorsqu’il avait compris qu’elle s’était forgé une fausse image de lui, il s’était dit qu’il devait impérativement garder ses distances.

Mais il avait beau s’admonester, il se sentait incapable, en cette minute, de la repousser.

Il tendit une main pour caresser ses cheveux soyeux. Hélas, dès qu’il bougea, il sentit un tiraillement sur le côté. La réalité reprenait ses droits, balayant d’une vague glacée la douceur, la chaleur et la passion. Ce qu’il faisait à cette femme, qui s’était efforcée de l’aider, n’était pas honnête. Il la laissait succomber à une tentation qui pouvait s’avérer mortelle pour elle.

— Nom de nom, ne put-il s’empêcher de murmurer, comment ai-je pu faire une chose aussi stupide ?

Liana se figea.

— Stupide ?

— Oui, insista-t-il, sachant que c’était sa dernière chance — il devait la sortir de ce bourbier avant qu’il soit trop tard. Liana, reste en dehors de tout ça.

Elle était si immobile qu’il se demanda si elle respirait encore. Il enfonça le clou.

— Je ne suis pas celui que tu crois. Eloigne-toi de moi. Cela vaut mieux pour toi.

L’instant d’après, elle reculait d’un pas. Une terrible sensation de vide le gagna aussitôt.

— Je vois.

Sa voix trahissait combien elle était blessée, et lorsqu’elle se dirigea d’une brusque foulée vers le salon, Logan sut qu’il venait de commettre la plus grosse erreur de sa vie.

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