Par-delà le danger - Un suspect très séduisant

Chapitre 6

6

 

 

— Il ne va pas être facile à convaincre.

Liana leva les yeux vers Tony Alvera, qui se tenait dans l’encadrement de la porte.

— Il est têtu comme une mule, répliqua-t-elle.

— J’en ai bien peur.

Alvera n’avait cependant pas l’air très inquiet. D’ailleurs, il n’avait pas dit que Logan s’y opposerait farouchement, simplement que la tâche serait ardue. Elle préférait voir le côté positif de la situation.

— J’ai parlé à mon informatrice qui travaille au commissariat, et elle m’a appris quelque chose d’intéressant.

Elle n’était pas surprise d’apprendre que sa source était une femme ; Alvera était un beau brun ténébreux avec un air à la fois exotique et dangereux que de nombreuses femmes devaient trouver irrésistible. Elle s’y serait elle-même montrée sensible si elle n’avait pas eu l’impression qu’il en usait plus que régulièrement ; elle refusait de devenir la dernière conquête en date d’un homme qui les collectionnait certainement.

— De quoi s’agit-il ? s’enquit-elle, heureuse de constater qu’en dépit de l’ordre qui lui avait été donné de ne pas s’impliquer directement dans l’enquête, ils ne la laissaient pas, au moins, complètement à l’écart de leurs avancées.

— D’après elle, ils auraient un témoin certifiant qu’il a vu Beck accepter de l’argent venant de Marcos.

Liana secoua la tête.

— C’est un mensonge. Ou alors, c’était dans le cadre de son infiltration dans le réseau de trafic de drogue.

Alvera sourit. Ses dents d’un blanc éclatant, ainsi que la fossette qui apparut soudain sur sa joue, modifièrent totalement son expression, qui, de dangereuse, devint extrêmement attirante.

— Je partage ton point de vue. Ce type étant par ailleurs l’un des gros clients de Marcos, il ne me paraît pas très crédible. J’imagine qu’il doit recevoir une compensation en nature pour sa collaboration.

— Comment peuvent-ils accorder plus de crédit à ce type qu’à un officier médaillé ?

— Ainsi va le monde, Liana. Les gens sont ambitieux, et la loyauté n’est plus une qualité très prisée. Beck a vraiment de la chance de t’avoir dans son camp.

Elle crut d’abord qu’il s’agissait d’un compliment facile, d’un accessoire de sa panoplie de charmeur. Mais lorsqu’elle croisa son regard sombre, elle n’y perçut aucun artifice, rien qu’une sincérité presque mélancolique.

— Au regard de l’exploit qu’il a accompli, il mérite d’être traité avec tous les honneurs qui lui échoient.

— Attention, Liana.

Elle décela dans la voix d’Alvera une pointe d’inquiétude, qui s’accordait mal avec ses allures de matamore.

— Parfois, les héros ont des pieds d’argile.

Elle ne cilla pas, car elle était consciente qu’il ne voulait que son bien en la mettant en garde. Mais elle n’était pas naïve non plus, et n’avait nul besoin d’être surprotégée.

— Je n’ai jamais dit qu’il était un saint. En revanche, il est bel et bien un héros.

Alvera sembla réfléchir un moment, puis il acquiesça.

— Je ferais mieux d’aller le rejoindre. Il me faut encore le persuader de se confier à moi.

Quelque peu rassérénée par la tournure qu’avait prise leur conversation, elle passa le reste de la journée à travailler sans ménager ses efforts ; elle avait en effet pris du retard sur le but qu’elle s’était fixé. Son père lui avait inculqué certaines valeurs relatives au travail, et elle voulait se montrer à la hauteur des attentes de son nouveau patron.

Il était tard lorsqu’elle rentra chez elle. La petite maison qu’elle occupait en jouxtait une autre. Son père les avait achetées plusieurs années auparavant, et elle en avait hérité après sa mort. Le loyer de la seconde habitation, dans laquelle résidait un couple de personnes âgées, lui permettait de vivre confortablement, à défaut de mener un train de vie extravagant.

Elle posa ses clés sur la console de l’entrée, sans même jeter un regard vers l’endroit où la photo de Scott avait trôné durant les trois années de leur vie commune. Il lui avait fallu des mois pour perdre cette habitude, même après s’être débarrassée de l’objet en question, cadre compris, lorsqu’ils s’étaient séparés, un an plus tôt. Leur relation s’était achevée assez courtoisement, sans acrimonie. Ils avaient simplement emprunté des chemins de plus en plus éloignés, sans se rendre compte que leur couple s’étiolait. Mais son rapport à la vie et au temps avait profondément changé après le décès de son père, et elle regrettait d’avoir perdu de précieuses années en s’imaginant que les choses iraient mieux entre Scott et elle.

A présent, il était rare qu’elle ait une pensée pour l’homme dont elle croyait avoir été amoureuse. Son attention était focalisée sur Logan et sur le moyen de l’aider plus efficacement.

Ses rêves furent agités ; ils mêlaient ce jour-là et des bribes de présent. Elle se leva une heure plus tôt qu’à son habitude, et soupira à l’idée que sa journée de travail risquait de ne pas être très productive, du fait de ce sommeil peu réparateur.

Cependant, en début d’après-midi, son attention fut attirée par un site internet assez obscur, et elle suivit un jeu de piste qui la mena en moins d’une heure à la filiale d’une multinationale annonçant le progrès inattendu d’un de leurs programmes de recherche, alors que la communauté scientifique semblait ignorer l’existence de leurs travaux. Le projet en question n’était pas directement traçable jusque chez Redstone, mais comportait suffisamment de similitudes avec certaines de leurs réalisations en cours pour qu’elle s’y intéresse de plus près. Elle envoya les informations recueillies à Ian, selon la procédure qu’elle devait suivre, et elle eut enfin le sentiment d’avoir mérité sa place parmi les employés du groupe. Elle refusait de finir cette première semaine sans résultat à son actif ; elle ne voulait pas non plus prendre le risque de perdre cet emploi.

Revigorée par son succès, elle retourna à ses recherches. * * *

Cette fois, son poursuivant se montra si maladroit qu’il fallut moins de trois minutes à Logan pour le repérer. Il venait de quitter le café où il avait passé une heure en compagnie de Tony Alvera, qui s’était évertué à le convaincre d’accepter l’aide de Redstone. A vrai dire, il n’avait pas été surpris de voir Alvera entrer juste après lui, et n’avait pas cherché à l’éviter lorsqu’il avait pris place à sa table, une tasse de café à la main. Les arguments clairs et raisonnés de son interlocuteur l’avaient presque fait céder, car ils étaient ceux qu’il espérait entendre de la part de ses pseudo-frères d’armes. Seulement, il ne pouvait se résoudre à trahir ce principe primordial qu’était le devoir de réserve…

— Tu devrais demander à Alvera de t’apprendre ton métier, grommela-t-il à l’intention du conducteur qui venait de se rabattre derrière lui.

Il observait depuis un petit moment la berline beige qui tentait de se dissimuler derrière les autres véhicules, mais qui restait si près du sien qu’il ne pouvait pas ne pas la remarquer. Comme sa vie avait été plutôt morne ces derniers temps, il se dit qu’il ne fallait pas rater cette occasion de s’amuser un peu.

Il attendit que le trafic devienne plus fluide, et il s’engagea subitement dans une petite rue. Il accéléra, puis écrasa violemment les freins de la BMW, effectuant un demi-tour dans un crissement de pneus. Il reprit une bonne allure et quitta la ruelle. En moins d’une minute, il se rangeait derrière la berline beige.

Le conducteur semblait complètement paniqué, cherchant tout autour de lui avec frénésie le véhicule qu’il filait. Logan aperçut alors son visage dans le rétroviseur. Il s’agissait de Rick Lang, le dernier des ratés, qui avait décidé, dès le début de sa carrière, que le meilleur moyen d’arriver au sommet était d’écraser les autres. Tandis qu’Harkin voulait paraître irréprochable, Lang n’hésitait pas à tirer dans les pattes de ses collègues pour assurer sa promotion.

Cette situation avait assez duré. Depuis quelque temps, il avait le sentiment de ne plus être maître de ses mouvements. Il fallait que cela change, qu’il agisse enfin, au lieu de simplement réagir.

Il réfléchit un instant, se demandant sur quel terrain il allait emmener Lang, puis il lui fit un appel de phares, manquant d’éclater de rire en découvrant l’air ébaubi de celui-ci, qui venait seulement de comprendre où se trouvait sa proie.

Logan se faufila dans la voie de gauche et se plaça au niveau du policier. Il lui lança un regard, et ne put s’empêcher de sourire : il était rouge de colère. Il le salua négligemment, comme s’il l’avait croisé par hasard, puis prit de la vitesse et le doubla.

Il s’engagea ensuite dans l’espace vacant devant la berline, afin que cet idiot ne le perde pas de vue. Il mit un point d’honneur à signaler chacun de ses changements de direction à l’avance, laissant ainsi à Lang tout le temps de manœuvrer.

Lorsqu’il arriva à l’endroit choisi, il se gara et alla s’appuyer contre le pare-chocs de sa BMW, les bras croisés sur la poitrine, comme s’il avait rendez-vous avec quelqu’un.

Il ricana en voyant la berline se profiler à l’horizon puis s’arrêter net. Lang étant incapable de prendre des initiatives, il se demandait sûrement que faire face à une proie qui venait de se mettre en faction sur le parking désert d’un restaurant fermé.

La berline resta au même endroit deux ou trois minutes. Lang devait demander des instructions à ses supérieurs, probablement à Harkin, qui était bien plus malin.

Lorsqu’il ne fit plus aucun doute qu’on lui avait ordonné de patienter, Logan verrouilla son véhicule avant de se diriger vers une rue adjacente, où il allait bientôt sortir du champ de vision de Lang.

Ce petit jeu commençait à le divertir, se dit-il en voyant un Lang aux abois sortir à son tour de son véhicule.

Logan lui adressa un petit signe de la main, avant de gagner l’arrière du bâtiment désaffecté. Il s’arrêta sous le porche d’entrée de l’ancien restaurant, et attendit. Lorsqu’il entendit des bruits de pas, il eut envie de se mettre à courir, sachant que Lang, qui n’était pas très athlétique, serait à bout de souffle dès le second pâté de maisons. Mais il ne voulait pas injustement tirer avantage de la situation. Cela dit, jusqu’ici, le fair-play ne lui avait pas porté chance…

— C’est moi que tu cherches, Lang ?

Il eut au moins la satisfaction de le faire sursauter.

— A quoi tu joues ? s’emporta le policier.

— Moi ? Je me promène, c’est tout.

— Tu as rendez-vous avec quelqu’un ? Avec Marcos, c’est ça ?

— Tu es un imbécile, Lang. Si c’était le cas, tu crois vraiment que je te le dirais ?

— Non, bien sûr. Tu mentirais. Tu as ça dans le sang.

— Tu ne reconnaîtrais pas un mensonge, même s’il te sautait aux yeux.

— Tu te crois vraiment mieux que nous, pas vrai, Beck ? Mais je te signale que tu as déjà un genou à terre, et je me marrerai bien quand ils te lamineront.

— Et toi, tu seras où ? rétorqua Logan. Sur la touche, comme d’habitude, dès qu’il faut remonter ses manches. A moins que cela devienne dangereux, auquel cas tu fileras le plus loin possible, la queue entre les jambes.

Le visage de Lang s’empourpra davantage. Avant même que son bras ne parte en avant, Logan sentit qu’un coup allait partir en voyant ses yeux se mettre à loucher. Il n’eut aucun mal à contrer l’attaque de Lang, qui essaya cette fois avec son poing gauche, croyant profiter de la garde baissée de Logan. Celui-ci effectua un quart de tour, laissant le coup s’égarer dans le vide.

La plaisanterie avait assez duré, songea Logan. Toutes les frustrations accumulées au cours des derniers jours le faisaient bouillir intérieurement, et il réagit à l’instinct. Son premier coup de poing vint toucher Lang à l’épaule, le second à la tête. L’homme s’écroula comme une marionnette.

Logan se massa la main. La lèvre de Lang était ouverte, mais le sang qui maculait sa main était peut-être aussi le sien. Il avait dû toucher une dent, se dit-il. Serait-il judicieux de se rendre à l’hôpital pour une piqûre antirabique ?

Une voix se fit alors entendre dans son dos. Il se retourna. Un passant les observait, téléphone à l’oreille.

Génial, pensa-t-il. Il ne manquait plus que ça.

Il laissa échapper un soupir las. Il venait probablement de sceller son destin.

OceanofPDF.com