Par-delà le danger - Un suspect très séduisant
Un suspect très séduisant
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Liana Kiley ne pouvait détacher son regard de la photographie qui faisait la une du journal. Lorsque le premier choc serait passé, nombre d’émotions et de souvenirs remonteraient à la surface… Pour le moment, elle tenait bon.
— Bonjour !
Cette voix qui la saluait depuis le seuil de son bureau la fit sursauter, mais elle parvint à réprimer un cri.
— Je voulais m’assurer que vous étiez bien installée…
C’était donc vrai. L’homme longiligne qui se tenait dans l’encadrement de la porte, le brillant, le talentueux Joshua Redstone visitait bien quotidiennement, lorsqu’il se trouvait en ville, chaque étage de ses quartiers généraux de Californie. On le lui avait dit, ou plutôt on l’avait prévenue que c’était son habitude, mais elle avait eu du mal à le croire. Or son patron avait bel et bien pris la peine de s’arrêter pour accueillir sa dernière recrue.
— Je m’y attelle, monsieur Redstone.
Il considéra les deux cartons qu’elle n’avait pas encore ouverts puis lui adressa un sourire nonchalant qui l’aida à se décontracter.
— Ici, personne ne m’appelle M. Redstone. Josh suffit amplement.
— Josh, répéta-t-elle, même si cela l’embarrassait un peu.
— Avez-vous besoin de quoi que ce soit ?
On l’avait avertie de cela aussi : si vous aviez une requête quelconque à formuler, qu’elle soit d’ordre professionnel ou non, les visites du matin étaient le moment idéal pour en faire part à Josh.
« Je devrais lui demander de sauver Logan », songea-t-elle en jetant un regard au journal sur son bureau.
— Y a-t-il un problème ?
Elle leva les yeux vers lui. Il était aussi perspicace qu’elle l’avait imaginé. Cela avait beau être son premier jour à ce poste, elle ne pouvait s’empêcher de remarquer cet éclat particulier, empreint de vivacité, qui avait traversé ses yeux gris.
Contrairement à d’autres, elle avait tout de suite compris que son accent du Sud, un peu traînant, et qui lui donnait un côté passablement débonnaire, était trompeur. Bien avant de présenter sa candidature, elle avait effectué des recherches sur lui et l’empire qu’il avait bâti en partant de rien. Ce qu’il avait accompli n’était pas à la portée du premier imbécile venu : en lui permettant de signer l’un des plus importants contrats aéronautiques sous seing privé de l’histoire de l’industrie, un simple croquis d’avion l’avait hissé jusqu’au sommet.
Comme elle hésitait à lui répondre, il s’approcha d’elle.
— Que se passe-t-il ?
— Des nouvelles bouleversantes, dit-elle en désignant le quotidien d’un geste de la main.
Il parcourut la une. L’expression de son visage changea.
— En effet, c’est une affaire embarrassante.
— Il est innocent !
Les mots avaient fusé presque malgré elle. Ce n’est pas ainsi qu’elle avait imaginé cette première journée à ce poste de rêve.
— Excusez-moi, s’il vous plaît, s’empressa-t-elle d’ajouter. Je…
D’un signe, il lui intima d’attendre qu’il ait achevé la lecture de l’article. Il finit par poser les yeux sur elle.
— Vous le connaissez ?
Elle acquiesça, sans un mot. Elle craignait d’en dire trop.
— C’est votre petit ami ?
— Non, répondit-elle dans un sursaut. En fait, cela fait des années que je ne l’ai pas vu.
— Mais vous pensez toujours que ce n’est pas un flic véreux ?
— J’en suis fermement convaincue. Il n’accepterait jamais de recevoir d’argent provenant d’un trafic de drogue.
— Parfois, les gens dissimulent certaines facettes de leur personnalité.
— C’est vrai… Mais lorsque vous vous trouvez dans une situation où votre vie, et celle de tiers, est menacée, ou risque de changer irrémédiablement, les façades se lézardent, ajouta-t-elle.
Elle retint sa respiration. Avait-elle eu un pressentiment en ne défaisant pas immédiatement tous ses cartons ? Si on la renvoyait pour insubordination, cela lui épargnerait l’effort de tout remballer.
— C’est donc lui ?
Elle écarquilla les yeux, déroutée par la question de son patron, et se sentit un peu idiote. Evidemment, ils avaient mené leur petite enquête à son sujet avant de la recruter. Josh savait pertinemment qui était l’homme sur la photo.
— Oui, dit-elle enfin.
Josh esquissa un sourire, heureux qu’elle s’en tienne à cela, au lieu de s’engager dans de longues explications, puisque de toute façon il était au courant de ce qui s’était passé ce jour-là.
Sa vie était scindée en un avant et un après ce jour-là, et ces deux périodes n’avaient rien en commun…
Elle reprit soudain pied dans la réalité. Son patron l’observait. Elle rougit.
— Je suis désolée, je n’ai pas pour habitude de laisser cet événement affecter ma vie quotidienne…
— Alors vous n’êtes pas un être humain, rétorqua Josh. Personne ne subit une telle épreuve sans en être marqué à vie.
Elle crut déceler une douleur ancienne et lancinante dans ses yeux, et se rappela que lui aussi portait un lourd fardeau, depuis le décès de son épouse, qui avait suivi de peu celui de son frère, et le laissait sans famille.
Elle préféra alors adopter la stratégie que de nombreuses personnes avaient employée après sa propre mésaventure : elle changea de conversation.
— Tout va pour le mieux. J’ai tout ce dont j’ai besoin, et j’ai hâte de me mettre au travail. Je tiens à vous remercier de m’avoir offert cette chance. C’est le plus beau cadeau de Noël que je pouvais espérer.
— Vous m’en voyez ravi, repartit Josh avec un sourire, semblant savourer son tour de passe-passe verbal. Vous verrez, ici, nous ne sommes pas très protocolaires. Nous collaborons en partant du principe que chaque employé, y compris le dernier arrivé, est le plus fiable dans son domaine. Cela évite les conflits. Lilith ne devrait pas tarder. Elle vous dira ce que vous devez faire.
Liana opina. La dernière entrevue du processus de recrutement avait eu lieu avec Lilith Mercer, à sa grande surprise, car elle pensait que Josh aurait le dernier mot. Mais il lui avait expliqué que Lilith savait mieux que quiconque ce qu’elle attendait de son assistante, avec quel genre de personne elle travaillerait le plus efficacement, et qu’il ne ferait qu’entériner sa décision. C’était ainsi que fonctionnait la multinationale Redstone.
Cette simplicité, venant d’un homme à la tête d’un véritable empire, avait suffi à la convaincre que, si elle échouait à cette entrevue, elle laisserait passer une occasion qui ne se représenterait plus. Son poste était subalterne, et ne correspondait pas à ses aspirations professionnelles, mais il était proposé par une entreprise qui recrutait au compte-gouttes : une fois qu’on y était entré, on ne la quittait plus.
— Ma porte est toujours ouverte pour mon entourage, lui dit Josh. Sachez-le.
— Merci, j’en prends bonne note.
Elle était décidément chanceuse d’avoir obtenu ce poste…
Comme il allait franchir le seuil du bureau, Josh se retourna.
— Je vais demander au service de sécurité de se pencher sur cette affaire. Nous pourrons peut-être faire quelque chose.
Elle se tenait littéralement bouche bée devant son patron, mais elle était bien trop décontenancée pour réprimer cette expression ridicule.
— Je partage votre avis, ajouta-t-il nonchalamment. Au vu du rapport que j’ai lu sur ce qui vous est arrivé, cet homme n’a pas le profil d’un ripou.
— Non, parvint-elle à articuler, ces accusations sont purement calomnieuses.
Après le départ de Josh, elle se laissa tomber dans son fauteuil de bureau, se sentant tout à coup très faible. Peu importait qu’elle n’ait passé que peu de temps auprès de Logan Beck. Ou qu’elle n’ait appris son nom qu’après ce jour-là. Ce qui comptait était ce qu’il lui avait montré de sa personnalité au cours des moments terribles qu’ils avaient passés ensemble.
Il était de ces policiers prêts à risquer leur vie pour les valeurs qu’ils défendaient. Prêts à mourir pour sauver une inconnue.
Il lui avait sauvé la vie, au péril de la sienne.
Elle scruta de nouveau la photographie en noir et blanc. Elle avait du mal à croire qu’il s’agissait bien de lui ; le jeune inspecteur à l’allure impeccable qu’elle avait connu huit ans plus tôt avait disparu. Elle découvrait un homme grand et élancé, portant une veste de cuir d’un style discutable, et dont une longue mèche de cheveux sombres retombait sur une joue mal rasée. La mâchoire, carrée et volontaire, était la même, mais l’éclat de ses yeux n’était plus si vif, et elle se demanda ce qui avait pu éteindre la petite flamme qui y flamboyait autrefois.
Huit ans dans la police, tout simplement, finit-elle par se dire. Ils devaient tous passer par là.
Elle relut l’article, presque à contrecœur. Il affirmait que Beck avait reçu un dessous-de-table afin de taire les agissements de l’homme sur lequel il était censé mener une enquête. Ecœurée par ce tissu de mensonges, elle passa directement aux paragraphes suivants. On y mentionnait son intervention dans la banque, ce jour-là, lorsqu’il avait interpelé un cambrioleur lourdement armé. Ce coup d’éclat lui avait valu une promotion au grade d’inspecteur, et il avait intégré la brigade des stupéfiants. Il s’y était encore illustré, en réussissant à infiltrer un réseau qui échappait à tous les pièges que lui tendait la police jusqu’alors, puis en démantelant du même coup le trafic de drogue et le système de racket organisés par un homme qui avait fait abattre le précédent officier chargé de ce dossier, parce qu’il s’était opposé à lui.
Et il aurait ensuite retourné sa veste ? Se serait révélé incapable de résister à la tentation d’épaisses liasses de billets ? Ces accusations la mettaient hors d’elle. Elle ne pouvait ni ne voulait y croire.
Elle s’affaira à dépaqueter ses cartons avec une énergie que les pauvres boîtes eurent du mal à supporter. Finalement, elle n’avait pas apporté grand-chose, à part quelques dossiers personnels, des ouvrages de référence, des photos, et le cadre renfermant l’article consacré au sauvetage miraculeux de son père.
Elle avait pratiquement fini lorsque sa supérieure apparut sur le seuil du bureau.
— Bonjour, Liana.
Blonde et svelte, elle portait un pantalon de toile et un pull rouge vif et ses mouvements étaient rapides et énergiques, comme pour faire oublier les quelques mèches argentées qui striaient ses tempes. Liana n’arrivait pas à déterminer l’âge de sa patronne, mais elle avait compris lors de leur longue entrevue que ce détail importait peu, car Lilith Mercer avait le dynamisme d’une trentenaire.
— Bonjour, Mme Mercer.
Même si elle avait déjà conversé à plusieurs reprises avec la directrice du département de Recherche et Développement de Redstone, Liana ne l’avait rencontrée en personne que trois fois. Elle avait été convoquée à deux entrevues et, deux semaines plus tôt, invitée à un déjeuner, au cours duquel Lilith Mercer lui avait officiellement offert le poste. Elle aimait l’approche claire et pragmatique de cette femme, et savait que Josh lui accordait toute sa confiance, car elle avait pour tâche de remettre sur pied le service, que son prédécesseur avait tenté de vendre à la concurrence.
— Vous savez, nous allons travailler ensemble à longueur de journée, alors il est sûrement plus simple pour vous de m’appeler Lilith, lui dit-elle avec un sourire.
Liana lui sourit en retour. Il était difficile de résister à l’expression chaleureuse de sa supérieure.
— Et puis, nous ne nous encombrons pas de carcans, chez Redstone.
Liana baissa les yeux sur son tailleur, et ne put réprimer une grimace.
— Me suggérez-vous de me débarrasser de celui-ci ?
— Si vous le souhaitez. Choisissez la tenue dans laquelle vous êtes le plus à l’aise.
— Je ne suis pas sûre d’oser venir travailler en pyjama, tout de même…
Lilith s’esclaffa, et son rire était doux et bienveillant.
— Ce qui compte ici, c’est la qualité de votre travail, et non la marque de votre pantalon. Est-ce que vous avez reçu votre carte d’accès au parking et votre badge d’identification ?
— Oui.
— Etes-vous entrée sans problème, ce matin ?
— Oui.
On l’avait même saluée par son prénom, comme si elle faisait partie de l’équipe depuis des années. Autre preuve de l’efficacité de Redstone.
— Avez-vous déjà fait la connaissance des membres de l’équipe ?
— A part Josh ? demanda Liana, la voix encore teintée d’émerveillement.
— Oui, à part Josh.
— Non, je viens d’arriver.
— Dans ce cas, venez avec moi.
Elle eut l’impression, dans les minutes suivantes, de se retrouver dans un tourbillon de visages et de noms, même si en définitive ils n’étaient pas si nombreux. En fait, elle était simplement distraite ; la photographie du journal la hantait. Ce n’était pas la meilleure manière d’aborder une première journée de travail, qui plus est attendue avec tant d’impatience.
— Ian, je te présente Liana Kiley. Elle va m’aider à remettre de l’ordre dans le service.
Liana redescendit sur terre lorsqu’elle comprit qu’elle se trouvait face à Ian Gamble. Au cours de ses recherches à propos de Redstone, elle s’était attardée sur sa réputation d’inventeur excentrique, et sur l’incroyable liste d’objets qu’il avait inventés, d’une prothèse orthopédique à un détecteur de bombes : un esprit aussi fertile que brillant.
Et c’était l’homme que JetCal, son ancien employeur, avait spolié, en se prétendant le concepteur d’un produit qui avait en réalité été imaginé par Gamble.
A présent qu’elle se trouvait face à lui, elle était impressionnée. Ses yeux verts semblaient l’étudier, derrière ses lunettes aux montures métalliques. Ses cheveux cendrés étaient un peu longs, et des mèches soyeuses retombaient sur son front, comme c’est souvent le cas des cheveux épais.
Elle n’avait jamais vu d’endroit débordant à ce point d’énergie, d’intelligence et d’enthousiasme. Cette entreprise dépassait toutes ses espérances, et elle était sûre qu’elle allait s’y plaire.
Elle s’efforça de reprendre le fil de la conversation. Ian Gamble lui souriait d’un air compatissant. Il était très attirant, se dit-elle, avec ses airs de petit garçon sérieux.
— C’est un peu déroutant, n’est-ce pas ? dit-il alors.
Elle crut bon d’acquiescer.
— Effectivement. Ce poste est très important à mes yeux, et, maintenant que je suis là, je me sens un peu perdue.
— Ça ne durera pas, fit Lilith laconiquement, mais non sans chaleur. Suivez-moi.
S’obligeant à se concentrer davantage, elle emboîta le pas à sa supérieure.
* * *
Tu parles d’un joyeux Noël, songea Logan Beck. Pas de doute, il était bel et bien coincé.
Comment concevoir qu’après douze années passées au sein de la police, il puisse se retrouver du mauvais côté de la table d’interrogatoire, dans une pièce décorée d’une guirlande argentée hors d’âge et aux fenêtres enduites de cette neige en spray qui ressemblait à du fromage blanc séché ?
Et dire qu’il avait travaillé d’arrache-pied pendant un an, sans arrêt sur le fil du rasoir, vivant parmi la lie de la société, en sachant qu’il pouvait être démasqué à tout moment, et tout cela pour rien… On venait de saboter sa couverture, et tous les éléments qu’il avait patiemment rassemblés durant son enquête étaient inutilisables.
Pire encore : s’il était à la place des inspecteurs des affaires internes, la police des polices, sa culpabilité ne ferait aucun doute. C’est ce point qu’il avait le plus de mal à gérer.
— Explique-moi la provenance de ce dépôt sur ton compte bancaire.
— Je t’ai dit que j’en étais incapable, répéta Logan avec lassitude. Tout ce que je sais, c’est que je n’ai pas effectué cette transaction.
— Ecoute, Beck, on sait tous que c’est difficile. Tu cohabites avec ces moins que rien, tu vois l’argent couler à flots, alors que tu risques ta vie pour des clopinettes…
Logan leva les yeux. George Harkin, s’il n’était pas un ami, n’avait cependant jamais été son ennemi, jusqu’alors. Ils avaient fait leurs classes en même temps, puis s’étaient tous deux retrouvés en patrouille. Harkin avait été transféré aux affaires internes à l’époque où lui-même avait été promu inspecteur.
— Tu crois que je suis coupable, pas vrai ?
— Je pense que n’importe qui peut succomber à la tentation, lorsque les circonstances s’y prêtent.
Il y avait dans sa voix une pointe de condescendance qui blessa profondément Logan. Huit ans plus tôt, Harkin l’avait félicité pour sa promotion, mais d’une telle façon que Logan s’était interrogé sur sa sincérité. Maintenant, il avait la confirmation qu’Harkin ne l’aimait pas.
— George, je te jure que je suis innocent. Pourquoi aurais-je fait cela ?
Harkin haussa les épaules, comme si les motivations n’avaient rien à faire dans ce genre d’histoire, et que cela ne le concernait pas. Logan avait toujours su qu’Harkin était ambitieux, et voulait s’assurer une ascension rapide au sein de sa brigade. Il semblait même prêt à lâcher ses collègues et à s’accommoder d’une vérité approximative si cela servait ses intérêts.
— Bon sang, réfléchis, lança Logan, espérant retrouver celui qui avait été son collègue dans cet homme qui lui faisait face aujourd’hui. Ne trouves-tu pas étrange que toutes ces preuves apparaissent comme par magie sur ton bureau ? Tous ces tuyaux anonymes à propos d’un flic qui travaille sous couverture ? Tu sais pertinemment que c’est suspect.
— Mais tout ce que le corbeau nous a annoncé a été prouvé. Y compris le transfert de fonds.
— Nom de nom, crois-tu vraiment que je suis stupide au point de déposer ce fric sur un compte que n’importe qui peut vérifier ?
— Je n’en sais rien, Logan. Tu es peut-être foncièrement idiot, ou tu as mis ton nez dans trop de poudre, et elle t’a faire frire la cervelle.
Indigné, il se leva précipitamment, si bien que sa chaise se renversa, percutant le sol avec un bruit métallique.
— Tu penses que je consomme ? Non seulement tu me prends pour un ripou, mais en plus tu me traites de drogué ?
Harkin leva un sourcil, et son expression était aussi méprisante que le ton qu’il avait employé plus tôt.
— Difficile d’accepter que tu n’es plus un superhéros, n’est-ce pas ? Tu ferais mieux de t’y habituer, Beck. Tu es déjà enterré, même si tu ne t’en rends pas encore compte. Les flics de ton acabit sont la honte de notre profession.
Logan prit soin de relâcher ses poings. Depuis qu’Harkin et ses sbires s’étaient présentés à l’appartement qu’il louait dans le cadre de son enquête, il avait lutté contre une insidieuse sensation de froid. Il la laissa soudainement l’envelopper, afin qu’elle apaise sa colère. Lorsqu’il prit enfin la parole, sa voix était mesurée, ne laissant paraître aucune émotion.
— Suis-je en état d’arrestation ?
— Pas encore, dut admettre Harkin, bien malgré lui.
— Alors écarte-toi de mon chemin, répliqua Logan, qui se dirigea vers la porte.
— Ne crois pas pouvoir t’échapper, Beck.
Logan fit volte-face. Il avait un goût amer en bouche.
— Et pourquoi pas ? Tu n’aurais plus qu’à m’abattre, et l’affaire serait réglée. Je suis sûr que me tirer dans le dos ne te gênerait pas.
— Je ne ferais que mon travail.
Le rictus qui apparut sur le visage d’Harkin était éloquent : Logan venait de mordre à l’hameçon, en réagissant exactement de la manière qu’Harkin espérait.
Logan lui tourna le dos et passa la porte, résistant, non sans effort, à l’envie de la claquer derrière lui. Au lieu de cela, il la referma doucement, puis marcha en direction de l’ascenseur. Il appuya sur le bouton d’appel de l’appareil, puis s’appuya contre le mur, se sentant subitement éreinté. Il passa une main dans ses cheveux emmêlés, tout en faisant l’inventaire de ce qu’il venait de perdre en trois jours. Presque un an de sa vie, très certainement son poste, probablement sa liberté, et enfin, son affaire. Il se massa vigoureusement le cuir chevelu, dans l’espoir d’atténuer l’impression que son crâne était sur le point d’imploser.
Lorsque le panneau métallique coulissa, il fut heureux de constater que la cabine était vide. Il en avait assez de ces regards de travers, ceux emplis de suspicion ou de pitié aussi, venant de personnes qu’il croyait appartenir à la même famille que lui, en qui il avait placé toute sa confiance, et sur qui il pensait pouvoir compter, quoi qu’il arrive.
Il laissa la porte se refermer derrière lui, mais n’appuya sur aucun bouton de commande. La panique le gagnait. Il ne pouvait se faire à l’idée que sa carrière de policier, le rêve de toute une vie, était bel et bien finie. Sa vision de la profession avait évidemment changé, il avait dû accepter que la justice et l’équité n’étaient pas toujours au rendez-vous, comme il le croyait lorsqu’il était enfant, mais il avait voué sa vie à ce métier, au détriment de tout le reste. Il avait toujours fait de son mieux, s’était montré fier de ses réussites sans pour autant se reposer sur ses lauriers. Il avait sans cesse aspiré à aider davantage de personnes, et à mettre hors d’état de nuire ceux qui contrevenaient aux lois.
Et maintenant, c’était certainement lui qu’on allait mettre à l’ombre. Il réprima un tressaillement en songeant à l’espérance de vie d’un policier incarcéré. Mais au moins, en prison, il saurait à qui faire confiance : à personne. Ce qui était finalement plus simple que de se rendre compte un peu tard que sa confiance avait été bafouée, comme c’était le cas en ce moment.
Il était désormais seul à bord, et son naufrage semblait inexorable.
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