Par-delà le danger - Un suspect très séduisant

Chapitre 2

2

 

Après leur visite du service Recherche et Développement, Lilith demanda à Liana de l’accompagner à son bureau.

— Notre tâche est immense, dit-elle en s’appuyant contre le bureau, tout en proposant un siège à Liana d’un geste de la main. Stan Chilton a laissé un véritable chaos derrière lui, lorsque nous avons découvert qu’il essayait de vendre les travaux de Ian. Lequel d’ailleurs tâtonne encore ; il n’est pas revenu au point où il en était avant que Chilton sabote sa base de données.

— Etes-vous certaine d’avoir complètement endigué les fuites ?

— A peu près. Mais nous devons de toute façon inspecter chaque fichier, même ceux qui ne semblent pas avoir été affectés, dès que nous aurons effectué les vérifications les plus urgentes. Ce département est très prolifique, aussi l’ouvrage ne manquera-t-il pas.

C’était du reste la raison pour laquelle elle avait été embauchée, elle ne l’ignorait pas.

— A quoi aurai-je accès ? demanda Liana.

— A tout ce dont vous aurez besoin. Dans certains cas, vous devrez sortir quelque peu des sentiers battus, et alors le service de sécurité vous sera d’une aide précieuse.

Liana réprima un sourire.

— Je l’imagine aisément, répondit-elle sur un ton neutre. Si je comprends bien, nos recherches doivent couvrir toute entité, n’importe où dans le monde, qui aurait la capacité de développer les projets susceptibles d’avoir été dérobés ?

— Exactement.

Elle se mit à réfléchir, se demandant par quels moyens repérer puis suivre les mouvements de ces entreprises, déceler des progrès technologiques soudains, en particulier lorsqu’ils s’apparentaient à leurs domaines d’étude, afin de déterminer s’ils avaient bénéficié des ressources intellectuelles de Redstone.

— Savez-vous comment vous allez procéder ? s’enquit Lilith.

Liana, bien que focalisée sur son train de pensées, acquiesça.

— J’ai quelques idées. Pensez-vous que les collègues du service informatique pourraient mettre au point un programme me permettant de surveiller les évolutions de certains sites internet ?

— Vous croyez que les avancées vont être rendues publiques ?

— Eh bien, lorsqu’on creuse, on commence généralement par la surface, marmonna Liana.

Se rendant compte que sa remarque avait pu sembler condescendante aux oreilles de sa nouvelle patronne, elle leva les yeux vers celle-ci.

— Je vous prie de m’excuser, je ne voulais pas être impolie…

D’un sourire, Lilith la rassura.

— On dirait que vous êtes déjà sur votre lancée. Ne vous excusez pas, nous aimons les gens efficaces.

Liana lui sourit en retour.

— Je vous remercie.

— Mais j’ai cru comprendre que quelque chose vous préoccupait. Concernant cet inspecteur de police mis en examen, si je ne m’abuse ?

Liana cligna des yeux. Comment Lilith avait-elle été informée si rapidement ? Elle n’en avait fait part qu’à Josh, moins d’une heure plus tôt.

— Oui, je suis très inquiète, admit-elle. Car je sais qu’il est innocent.

— C’est lui qui était présent avec vous lors de ce braquage ? Je me rappelle avoir lu des articles de presse le relatant, au moment des faits.

Ce n’était pas très surprenant, étant donné que cette affaire, et l’héroïsme de l’officier qui lui avait sauvé la vie au péril de la sienne, avaient fait la une des journaux.

— Oui, dit-elle. Puis, sentant que sa réponse était un peu courte, elle ajouta : je lui dois la vie.

— Pensez-vous que cela influence votre jugement ?

— Dans d’autres circonstances, je vous dirais oui. Mais les moments que j’ai passés avec lui se sont déroulés dans des conditions où… vous avez tendance à laisser votre véritable personnalité prendre le dessus.

— Lorsque vous étiez otages, c’est ça ?

— Oui, mais aussi lorsqu’il était hospitalisé.

Elle plongea son regard dans celui de son interlocutrice avant de préciser :

— Quand il a frôlé la mort.

Lilith parut surprise.

— Je vois… J’ignorais cela.

Liana ne savait pas si elle parlait du fait que Logan avait failli mourir, ou plutôt qu’elle lui avait rendu maintes visites à l’hôpital. Quoi qu’il en soit, Lilith hocha lentement la tête.

— Et vous êtes certaine qu’il n’a, à aucun moment, pu se rendre coupable de ce qu’on lui reproche ?

— Absolument.

— Dans ce cas, le service de sécurité va venir vous poser quelques questions. Vous faites partie de Redstone, désormais, et si nous pouvons vous aider, nous le ferons. D’ailleurs, je crois que la machine est déjà lancée, ajouta Lilith, qui venait de regarder par-dessus l’épaule de Liana.

Celle-ci se retourna. Une femme aux jambes interminables se dirigeait vers elles. Ses cheveux, d’un blond qu’on ne voyait généralement que chez les enfants, lui descendaient bas dans le dos, bien que retenus par une queue-de-cheval haute dont seules quelques mèches s’échappaient pour retomber sur ses épaules.

La jeune femme frappa doucement à la porte du bureau, qui était déjà ouverte.

— Bonjour, Sam, entre, je t’en prie.

— Salut, Lilith ! Vous devez être Liana, dit la jeune femme, arborant un sourire si engageant que Liana ne put que lui sourire en retour, avant de serrer la main qu’elle lui tendait. Bienvenue chez Redstone. Je suis Samantha Gamble, du service de sécurité.

Liana écarquilla les yeux, puis les baissa instinctivement vers la main gauche de Samantha. L’alliance qu’elle portait était identique à celle de Ian.

Il s’agissait donc de son épouse ? A première vue, cette combinaison semblait incompréhensible. Mais quelque chose dans les yeux de la jeune femme, une intensité particulière, rappelait l’intelligence débordante qu’elle avait sentie chez l’inventeur, si bien que leur relation ne paraissait plus si étrange.

— Enchantée de vous rencontrer, répondit Liana, tout en espérant que la jeune femme n’avait pas remarqué son air surpris.

A moins qu’elle y soit si habituée qu’elle ne le relevait même plus…

— On m’a dit que vous aviez un problème à nous soumettre.

Elle ne savait que répondre, et ne put s’empêcher de grimacer.

— Dites donc, les nouvelles vont vite, ici…

Samantha éclata de rire.

— Oui, lorsque le travail est bien fait.

— Le service informatique aura certainement besoin d’une petite heure pour procéder aux derniers réglages, intervint Lilith. Prenez un moment pour discuter. Je vous préviendrai lorsque vous pourrez vous mettre au travail.

Encore légèrement abasourdie par ce qui se passait autour d’elle, Liana suivit la magnifique jeune femme blonde lorsqu’elle quitta le bureau de Lilith.

Elles marchèrent en silence jusqu’au bout du couloir. Là, Samantha s’arrêta devant l’immense baie vitrée donnant sur une cour intérieure.

— C’est l’endroit préféré de Ian, quand il a besoin de faire une pause hors de son laboratoire, dit-elle tout en invitant Liana à prendre place dans l’un des fauteuils de l’alcôve.

— Je comprends pourquoi, répondit Liana en s’asseyant.

Le jardin à leurs pieds évoquait la flore d’une île des tropiques.

Samantha la considéra un instant avant de lui demander finalement :

— Dites-moi ce que vous attendez de nous.

— Je l’ignore. J’ai découvert ce matin qu’un de mes amis a de gros ennuis.

La jeune femme acquiesça.

— J’ai lu le journal, après l’appel de Josh.

Liana tressaillit.

— Il vous a appelée ? Lui-même ?

Samantha eut un sourire en coin.

— Bienvenue chez Redstone. Vous faites partie de la famille, désormais, et Josh prend cela très au sérieux.

— C’est ce que disaient les rumeurs, mais…

— Et vous êtes un cas particulier à ses yeux, reprit Samantha. Il sait pertinemment que vous êtes surqualifiée pour ce poste, étant donné que vous étiez chef de service chez JetCal.

— Mais je voulais travailler chez Redstone.

— Nous le savons. Quitte à accepter une fonction qui ne correspond pas à vos… aspirations, dirons-nous.

— Je n’ai pas l’intention de rester assistante toute ma vie.

Sa remarque amusa Samantha.

— Si c’était le cas, vous n’auriez pas été recrutée. Josh sait aussi pour quelle raison vous avez quitté JetCal…

Elle ne s’en était pas cachée, sa démission était grandement motivée par l’absence de règles déontologiques chez JetCal, ce qu’elle trouvait révoltant, et en particulier par le vol d’informations provenant de chez Redstone.

— Je ne pouvais accepter de travailler pour une firme qui acceptait et encourageait certaines pratiques, expliqua-t-elle.

— C’est tout à votre honneur.

Samantha changea brusquement de sujet de conversation.

— Eh bien, parlez-moi de Logan Beck.

— Il… il m’a sauvé la vie.

— Je le sais. Et il a failli en mourir. Vous vous sentez donc redevable envers lui, ce qui est bien naturel.

— Pas seulement. Il n’a pas pu commettre de tels actes.

— Il est parfois difficile d’accepter qu’un héros puisse avoir des pieds d’argile.

Liana se redressa vivement. Elle avait beau être nouvelle, et peut-être complètement stupide de tenir tête à l’un des membres de la légendaire équipe de sécurité de Redstone, elle ne pouvait laisser passer ce qu’elle venait d’entendre.

— Ce n’est pas difficile. C’est impossible.

— Vous avez admis vous-même que vous ne l’aviez pas vu depuis huit ans, lui dit gentiment Samantha. Et que vous ne l’aviez pas côtoyé très longtemps.

— Mais les circonstances étaient particulières. Nous parlions pendant des heures, lorsqu’il était hospitalisé. Alors qu’il risquait de mourir, et qu’il en était conscient. Je ne peux pas croire qu’il cachait sa vraie personnalité, pas dans ces moments.

Samantha garda le silence, puis finit par hocher la tête.

— Bien. Nous allons nous mettre au travail.

Ce retournement de situation déconcerta Liana.

— Pardon ?

— Je ne m’en chargerai pas personnellement. Je risque de me faire remarquer si je tente d’infiltrer les mêmes cercles que Beck. Mais je connais la personne idéale.

Ils allaient donc vraiment l’aider, songea Liana, encore un peu abasourdie. La célèbre équipe de sécurité de Redstone, à propos de laquelle circulaient des histoires incroyables, allait la soutenir. Elle n’avait intégré cette entreprise que deux heures auparavant, et déjà Redstone était derrière elle. Elle n’était pas près d’oublier le sentiment qui l’envahissait.

— Nous vous tiendrons au courant, ajouta Samantha, qui s’était levée.

Liana quitta son fauteuil à son tour, en bredouillant :

— Les mots me manquent…

— Alors « Merci » suffira, répondit Samantha en ponctuant sa phrase d’un sourire. Plus qu’obtenir du travail, vous venez d’être adoptée. C’est l’un des nombreux avantages qu’il y a à travailler pour Redstone.

Liana regagna son bureau. Ce n’est qu’une fois installée devant son poste de travail et son ordinateur fraîchement installé qu’elle se demanda si Logan Beck allait apprécier qu’elle se mêle de ses affaires. * * *

Lorsqu’il quitta le commissariat après une seconde journée d’interrogatoire harassante et qu’il dut braver les regards de policiers en regagnant son véhicule, Logan Beck fut sûr d’une chose : en dépit des ordres qu’on lui avait donnés, il ne resterait pas à l’écart de l’enquête.

Non, il ne comptait pas se tourner les pouces pendant que ces chiens des affaires internes décideraient de son avenir, si toutefois il en avait un. Il avait bien trop à perdre pour jouer les simples spectateurs.

Il l’aurait accepté, autrefois ; il aurait eu la certitude d’être blanchi immédiatement, pour la bonne raison qu’il était innocent. Mais son optimisme naïf avait fait long feu. Et même s’il faisait encore confiance au système, il n’avait pas l’assurance de résoudre le problème qui le taraudait : savoir si quelqu’un voulait se débarrasser de lui, et surtout, qui.

Il appuya rageusement sur l’accélérateur en s’engageant sur la route, et les pneus crissèrent sur l’asphalte. La puissance sportive de la BMW fournie dans le cadre de sa couverture lui manquerait, c’était un vrai plaisir de la manœuvrer. On allait bientôt la lui confisquer, et il devrait se déplacer à pied, puisqu’il avait vendu son vieux 4x4 au début de son enquête en sous-marin.

Puis il se mit à ralentir, cependant qu’il réfléchissait. Il n’était pas temps de retourner au minuscule appartement qu’il utilisait — ils devaient être encore en train de le passer au peigne fin, à l’affût de preuves de sa traîtrise. Ils n’y trouveraient rien, d’ailleurs, se dit-il, même si au fond de lui il n’en était plus si sûr. Après tout, il y avait ce dépôt d’argent. Celui qui cherchait à le faire tomber n’allait certainement rien laisser au hasard, et l’éventualité qu’on ait dissimulé de fausses preuves dans cet appartement ne devait pas être écartée.

Il prit la direction de la plage, car il cherchait un endroit propice à la réflexion. Tout s’était passé si vite qu’il ne savait plus par quel bout prendre toute cette histoire.

Sa première conclusion, celle qui paraissait la plus logique, était que sa couverture avait été démasquée. Mais si Marcos avait découvert qu’il était policier, il l’aurait abattu sur place…

A moins qu’il n’ait été pris de court par les inspecteurs des affaires internes venus frapper à sa porte.

Et Marcos, maintenant qu’il était au fait de sa duperie, essaierait de toute évidence de lui mettre le grappin dessus.

A peine cette pensée s’était-elle formée dans son esprit qu’il prit conscience d’une chose qui le dérangeait inconsciemment depuis quelques instants.

Il avait l’impression qu’une berline bleu foncé le suivait. Elle s’arrangeait pour n’être jamais loin de lui, en tout cas.

Cependant, elle se dirigeait vers la plage, comme beaucoup d’autres personnes. Il devenait peut-être paranoïaque.

Il braqua soudainement le volant et s’engagea dans la rue à droite, les yeux fixés sur le rétroviseur, en roulant au pas. Au bout d’un moment, la voiture bleue apparut.

Il était bel et bien filé.

Qu’avaient donc en tête les gars des Affaires Internes ? Pensaient-ils vraiment qu’il allait se rendre à la banque, clore ses comptes, et filer à l’anglaise ?

— Probablement, marmonna-t-il entre ses dents.

Il se plaça sur la voie de gauche, et attendit que le trafic se réduise dans la voie adjacente. Une grande artère se trouvait non loin de là, et il paria sur le fait que plusieurs voitures tourneraient à cet endroit, lui laissant la place nécessaire pour se rabattre juste devant le véhicule bleu. Lorsque cela se produisit, il changea rapidement de voie puis ralentit.

La berline n’avait nulle part où aller pour s’éloigner de la BMW, ce qui permit à Logan de distinguer le conducteur.

Un parfait inconnu.

Il connaissait tous ceux qui gravitaient dans le service des Affaires Internes, et avait croisé au moins une fois tous les collègues affectés à son commissariat. Ce type n’en faisait pas partie. Il avait également vu presque tous les hommes de Marcos, et si ce gars avait bel et bien un air hispanique, il ne l’avait pourtant jamais remarqué parmi les sbires du gangster local.

Il ignorait si l’homme avait compris son manège, car il avait pris soin de ne pas se retourner, se contentant de l’étudier discrètement dans le rétroviseur. Et s’il tournait à la prochaine, son changement de voie aurait l’air parfaitement justifié.

Il prit la bretelle de sortie, puis s’engagea sur le premier parking qui se présenta, celui d’un grand cabinet médical.

Il se gara sur un emplacement bien visible, à proximité des portes d’entrée. Il ne s’attarda pas trop sur les risques qu’il prenait. On lui avait retiré son arme de service quand il avait été suspendu de manière officielle, la veille, et n’avait donc plus en sa possession que son petit attirail personnel.

Il ne l’avait pas sur lui pendant son interrogatoire, car on le lui aurait également confisqué ; il l’avait laissé dans le compartiment secret de la portière de sa voiture, l’une des nombreuses options peu conventionnelles de ce véhicule lui-même confisqué à un trafiquant de drogue.

Il s’assura que celui qui le filait l’avait bien repéré avant de se diriger vers le bâtiment. Il marqua une pause devant les plaques de cuivre indiquant où trouver chaque praticien, feignant d’y chercher un nom, tout en observant du coin de l’œil les manœuvres de son poursuivant.

La berline traversa le parking. Logan entra dans la clinique et se dirigea vers l’arrière du bâtiment. L’homme allait-il se garer puis attendre, tout en gardant un œil sur la BMW, ou bien lui emboîterait-il le pas ?

« La balle est dans ton camp, songea Logan. Viens donc te frotter à moi, si tu l’oses. »

Il n’arrivait pas à refréner son amertume. Le monde s’écroulait autour de lui, si vite qu’il avait peu de chances de ne pas être complètement écrasé sous ce poids.

Il attendit quelques minutes, à l’écart du vestibule, mais personne n’apparut. Impatient, il regarda autour de lui, puis gagna une sortie latérale. La porte vitrée lui permit d’inspecter le parking. Pas de trace de la berline bleue. Aussi quitta-t-il l’immeuble pour regagner l’entrée principale. Il remarqua alors un éclat bleu sur le parking de la supérette adjacente. Le véhicule était dissimulé derrière une benne à ordures.

Pas mal, admit Logan. Si je ne l’avais pas repéré dans le trafic, ce n’est pas ici que je l’aurais remarqué.

Il fit en sorte d’avancer à l’abri de la benne, et il longea le trottoir étroit qui menait de la clinique au magasin. La berline était garée en marche arrière, si bien qu’elle pouvait s’engager dans la circulation aussitôt que la BMW quitterait son stationnement.

Un instant, Logan avait pensé adopter cette stratégie, et mener son poursuivant jusqu’à un lieu plus discret pour une confrontation. Mais il n’avait plus assez de patience pour jouer au chat et à la souris. Il s’approcha donc de la berline.

Personne ne s’y trouvait.

Son adversaire venait de marquer un point.

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