Par-delà le danger - Un suspect très séduisant
Chapitre 15
15
Décidément, songea Hannah, elle avait vraiment mal planifié ses vacances.
Si elle était allée dans le Wyoming au printemps, elle serait revenue pour le début de la saison touristique, une période d’activité intense qui lui aurait permis de se changer les idées. Au lieu de cela, l’approche du mois de novembre marquant la fin de la saison de pêche, elle avait tout le loisir de penser à Riley et à la manière dont leur brève relation s’était terminée.
Peut-être aurait-il mieux valu qu’ils se séparent sur une énorme dispute — au moins y aurait-il eu de la passion, des larmes, de la colère. Le regarder s’éloigner comme elle l’avait fait, en sachant de toutes les fibres de son corps que les sentiments qu’elle éprouvait à son égard étaient réciproques, avait été une véritable torture.
Elle repoussa sa chaise et s’approcha du placard, avec l’espoir de trouver un dossier en souffrance qui exigerait son attention. Mais tous étaient à jour et méticuleusement classés, témoignant des efforts désespérés qu’elle avait faits depuis son retour pour chasser Riley de ses pensées.
S’avouant vaincue, elle claqua la porte du placard et se retourna vers le bureau sur lequel ne traînait pas le moindre document.
Le téléphone sonna, lui offrant une distraction bienvenue. Elle s’empressa de décrocher.
— Hannah Cooper.
— Salut, mon chou ! lança son frère Aaron. Ça va ?
— Hmm. Les chiffres de la délinquance sont toujours en hausse ?
— Très drôle. Ils sont en baisse, figure-toi.
— Malgré toi ? le taquina-t-elle, sachant combien il était fier de son poste d’adjoint au shérif du comté.
— Grâce à moi, naturellement, rectifia-t-il d’un ton jovial.
C’était le plus jeune de ses frères, le plus proche d’elle par l’âge, ce qui avait souvent fait d’eux des alliés par le passé.
— Enfin, ce n’est pas pour discuter statistiques que je t’appelle. Tu as parlé à maman ce matin ?
— Pas encore, répondit-elle, intriguée par l’excitation qu’elle percevait dans sa voix. Pourquoi ?
— Sam revient au pays.
— C’est vrai ? s’exclama-t-elle, ravie. Quand ?
— Il a obtenu le poste qu’il voulait au bureau du procureur de Jefferson.
La joie d’Hannah retomba.
— Mais Birmingham est à une bonne heure d’ici ! Nous ne verrons jamais Maddy !
— Le poste est à une heure d’ici, c’est vrai, mais il fera la navette. Il a déjà une maison en vue dans Mission Road. Je suis allé y jeter un coup d’œil pour lui. Elle est parfaite, avec un grand jardin, à deux pas du lac.
— Dis-lui de l’acheter !
— J’en ai l’intention. Comment vas-tu ? ajouta-t-il, d’une voix plus douce.
Emue par sa sollicitude, Hannah refoula les larmes qui lui piquaient les yeux.
— Oh ! Bien. Deux semaines ont passé depuis l’accident.
— Je ne parle pas de l’accident. Ça doit être stressant d’avoir été la cible d’un tueur en série.
— Oui, mais je suis à la maison, maintenant, saine et sauve. Et avec un peu de chance, la police du Wyoming ne tardera pas à l’arrêter.
— Ce n’est pas encore fait.
Elle fronça les sourcils.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que j’ai passé un coup de fil au shérif de Teton County ce matin.
Elle n’aurait su dire si elle était déçue ou soulagée qu’il n’ait pas plutôt téléphoné à Riley.
— Mais ils continuent à le chercher ?
— Evidemment. Et le shérif pense que tu ne cours plus de danger, à présent que tu es rentrée.
— Tant mieux.
La porte s’ouvrit et Mariah entra. Voyant Hannah occupée au téléphone, elle la salua d’un petit signe de la main.
— Ecoute, Mariah vient d’arriver, et tu ferais mieux de te remettre au travail. C’est génial que Sam revienne. Il ne manque plus que Luke pour que tout soit parfait.
Elle esquissa un petit sourire en songeant à la mine amusée de Riley quand elle lui avait avoué qu’elle espérait voir ses frères rentrer au pays, puis raccrocha en soupirant.
— C’était Aaron.
— Il t’a dit que Sam revenait ?
Mariah posa son sac à dos sur son bureau placé non loin de celui d’Hannah et sourit.
— Jake vient de me l’annoncer. J’ai hâte de faire sa connaissance.
Jake, un autre des frères d’Hannah, avait rencontré Mariah un an plus tôt, et ils s’étaient mariés deux mois plus tard. A l’époque, Hannah s’était demandé si un mariage fondé sur une relation aussi brève pouvait être solide, mais huit mois s’étaient écoulés, et ils s’entendaient toujours à merveille.
Après ce qu’elle venait de vivre dans le Wyoming, elle ne se posait plus ce genre de question.
Mariah sourit de nouveau mais, comme toujours, son sourire ne parvint pas à effacer tout à fait la tristesse qui demeurait dans ses yeux bruns. Lorsqu’elle avait rencontré Jake, elle était veuve et mère d’un jeune enfant. Malgré l’amour évident qu’elle vouait à son nouveau mari, elle semblait toujours porter une part de deuil.
— Pour moi qui suis fille unique, c’est excitant d’avoir une aussi grande famille, reprit-elle.
Elle hésita un instant avant de poursuivre.
— Tu sais, j’ai pensé à ce que tu m’as raconté. Au sujet de l’affaire dans le Wyoming…
Elle rougit légèrement.
— Tu as dit que tu as vu une hypno-thérapeute.
— Oui, quand nous avons essayé de tendre un piège au tueur, confirma Hannah en souriant. L’idée était de lui faire croire que je consultais un médecin pour essayer de recouvrer la mémoire. Ça m’a rappelé tes tours d’hypnose.
Mariah parut songeuse.
— Ce n’est pas vraiment un tour. Plutôt une manière de détendre ton esprit. Peut-être que tu devrais essayer.
La suggestion de sa belle-sœur mit Hannah mal à l’aise. Elle était si fière de garder le contrôle d’elle-même en toutes circonstances que l’idée de le perdre, ne serait-ce que momentanément, l’effrayait. Mais le courage ne consistait-il pas à affronter ses peurs ?
Elle ne voulait pas se considérer comme une lâche.
— On peut le faire ici ? Maintenant ?
Après un instant de surprise, Mariah hocha la tête.
— Oui, je crois.
Elle fouilla dans son tiroir et en sortit un crayon de papier jaune.
— Ça devrait marcher. Viens, allons dans la salle de réunion.
Hannah la suivit jusqu’au petit salon qui faisait office de salle de réunion. Mariah lui fit signe de prendre place dans un fauteuil confortable et s’assit sur le canapé en face d’elle.
— Je voudrais que tu respires calmement, régulièrement, dit-elle en tapant en rythme le bout du crayon contre la table basse qui les séparait.
Hannah se souvint que le Dr Templeton avait fait la même chose pendant qu’elles bavardaient dans son bureau. La thérapeute avait-elle voulu dissiper ainsi une partie de la tension qu’elle devinait chez elle ?
— Ferme les yeux, ne pense à rien. Concentre-toi pour respirer au même rythme que celui du crayon, reprit Mariah.
Hannah s’exécuta. Au bout d’un moment, ses membres lui semblèrent comme alourdis.
— Tu es détendue, ouverte. Tu as conscience de ce qui t’entoure. Tu as accès à tout ce que tu as vu, tout ce que tu as entendu. Tu me crois quand je te dis cela ?
Hannah se rendit compte qu’elle le croyait, en effet.
— Oui.
— Bien. Réponds à mes questions de ton mieux. Souviens-toi du jour où tu as été agressée. Il faisait beau ?
— Oui. C’était la fin de l’après-midi. Le soleil baissait à l’horizon, et il y avait des ombres tout autour.
Elle revoyait le ruban d’asphalte se dérouler devant elle, les collines sauvages de part et d’autre de l’autoroute.
— Quand as-tu remarqué la voiture ?
— J’ai regardé dans le rétroviseur, et elle était là.
— Peux-tu la décrire ?
— Une grosse berline. Bleu marine, peut-être. J’ai surtout remarqué le gyrophare sur le toit.
— Tu as vu l’homme qui était au volant ?
— Non. Les vitres étaient teintées.
Avait-elle signalé ce détail à la police du Wyoming ? Elle sentit qu’elle se raidissait.
— Respire, Hannah. Quand nous aurons terminé, tu pourras t’interroger sur ce qui te rend anxieuse. Pour l’instant, il n’y a pas d’anxiété en toi. Respire.
Hannah obéit, et se détendit peu à peu.
— Il s’est approché de ta voiture. Qu’est-ce que tu as fait pendant qu’il arrivait ?
— J’ai cherché mes papiers.
— As-tu regardé dans le rétroviseur pour voir à quoi il ressemblait ?
— Non. Tout est allé si vite… Il a été là en quelques secondes.
— Qu’as-tu fait quand tu as trouvé tes papiers ?
— Je me suis tournée vers la vitre.
Anticipant la question suivante, elle continua.
— Il était déjà devant moi. Je ne voyais que sa chemise, sa taille et sa main. J’ai remarqué la boucle de son ceinturon — un serpent à sonnette, précisa-t-elle, frappée par la netteté de son souvenir. Le ceinturon était en cuir marron. Uni.
— Il tenait le spray à la main ?
— Oui. Il portait des gants en latex. J’ai juste eu le temps de voir…
Elle s’interrompit, repassa l’image dans sa tête et vit un détail qu’elle avait oublié jusque-là.
— Il s’est servi de ses deux mains pour m’asperger, comme quelqu’un en train de tirer au revolver. J’avais oublié ça. Et il portait une bague à l’auriculaire gauche.
— Tu l’as vue à travers le latex ?
— Oui. Elle était en or, surmontée d’une pierre noire avec un petit motif en or incrusté dans la pierre.
Elle ouvrit les yeux et fixa Mariah, l’excitation grandissant en elle.
— Je n’arrive pas à croire que j’avais oublié ça ! J’ai senti cette bague sous mon coude quand je lui ai écrasé les doigts.
Mariah posa le crayon et la regarda avec gravité.
— Tu te souviens du motif ?
Hannah sourit jusqu’aux oreilles.
— C’était un fer à cheval.
** *
Dix mille mètres au-dessous de lui, le Missouri ressemblait à une carte en relief, sillonnée de rivières qui serpentaient vers l’est. Il lui restait encore quelques heures avant d’atterrir à Nashville. De là, le trajet jusqu’à Gossamer Lake ne prendrait pas plus de trois heures.
Il comptait passer la nuit à Nashville et partir tôt — il avait un rendez-vous matinal à Gossamer Ridge.
Elle lui avait rendu service en étant si bavarde avec le journaliste à propos de sa vie en Alabama. Le port de plaisance familial, son travail de guide de pêche…
Qu’elle faisait seule, sans doute.
L’imprudente !
Il avait mis à profit ces derniers jours pour se préparer à cette expédition mais aussi pour donner à la police et à Hannah Cooper une impression trompeuse de sécurité.
Personne ne s’attendait à ce qu’il fasse le voyage pour se débarrasser d’un témoin.
* * *
Riley regardait sans les voir les papiers étalés sur son bureau. Il avait passé le plus clair de la semaine penché sur ces documents qu’il déplaçait comme les pièces d’un puzzle, pour se convaincre qu’il se concentrait sur son travail au lieu de penser aux collines de l’Alabama.
Ils avaient reçu de nouvelles informations sur l’affaire, mais elles étaient surtout de nature à éliminer certains suspects. Parmi les membres du personnel de sécurité de l’hôpital, il ne restait que cinq individus dont il fallait vérifier les antécédents. Aucune de ces pistes ne semblait particulièrement prometteuse.
Il reprit les fiches les concernant, dans l’intention de les relire avec attention pour voir si quelque chose lui avait échappé. En vain. Il ne voyait que le visage décomposé d’Hannah lorsqu’il s’était retourné pour la regarder une dernière fois à l’aéroport.
Il aurait dû lui demander de rester. Ou même proposer de partir avec elle. Qu’est-ce qui le retenait dans le Wyoming, hormis une soif malsaine de vengeance ? Ses parents étaient en Arizona, Jack Dieu seul savait où, et Emily était morte.
Or, lui était bien vivant. Peut-être avait-il eu l’impression d’être à demi mort ces trois dernières années, mais il s’était trompé. Il avait encore toute sa vie devant lui, et la passer dans le chagrin et la solitude était le pire hommage à rendre à Emily.
Les paroles de Joe lui revinrent à la mémoire.
« Emily détesterait l’homme que tu es en train de devenir. »
C’était la stricte vérité.
Son Interphone grésilla, coupant court à ses réflexions.
— Riley, viens ici !
C’était la voix de Joe, vibrante d’excitation.
Il se hâta de gagner le bureau de son ami et le trouva au téléphone. Joe lui fit signe d’attendre pendant qu’il terminait sa conversation.
— Oui, je pense que ça va nous être très utile. C’est un morceau supplémentaire du puzzle. Je vous tiens au courant dès qu’il y a du nouveau, c’est promis. A bientôt.
Joe raccrocha, l’air un tantinet penaud malgré sa satisfaction apparente.
— Qui était-ce ? demanda Riley, bien qu’il connût déjà la réponse.
— Hannah Cooper, avoua Joe, lui transperçant le cœur. Elle s’est souvenue d’autre chose.
Riley écouta ses explications en silence, mais une seule pensée l’obsédait : pourquoi avait-elle téléphoné à Joe et pas à lui ?
Il n’y avait pourtant pas de quoi s’étonner. Il lui avait brisé le cœur, il le savait. Pour quelle raison aurait-elle voulu lui adresser la parole ?
Malgré cela, elle n’avait pas cessé de réfléchir à l’affaire, au point d’accepter de se laisser hypnotiser par sa belle-sœur.
— J’ai besoin de vacances, dit-il abruptement.
Joe le dévisagea comme s’il avait perdu l’esprit.
— Je viens de t’annoncer que nous avons une piste, et tu veux prendre des vacances ?
Riley se redressa, mû par une soudaine impatience. Cela faisait une semaine qu’il approchait de cet instant. N’avait-il pas passé chaque minute à penser à elle, à se remémorer chacune de leurs caresses, de leurs conversations ?
— Elle aurait pu rentrer chez elle et ne plus accorder une pensée à cette histoire, répondit-il. Après ce qu’elle a subi, ça aurait été compréhensible. Mais non.
Un sourire se dessina sur le visage de Joe.
— Tu pars en Alabama ?
Eprouvant brusquement l’envie d’éclater de rire, Riley lui rendit son sourire.
— Oui. Je crois bien que oui.
— Eh bien, je vais transmettre les informations d’Hannah au shérif Tanner et me renseigner pour savoir si un employé de l’hôpital porte une bague de ce genre. Va faire tes bagages !
— Appelle-moi sur mon portable s’il y a du nouveau, lança-t-il par-dessus son épaule en quittant rapidement le bureau de Joe.
Il trouva un vol à 16 h 30 au départ de Casper qui arrivait à Birmingham avant minuit. Après avoir réservé une chambre dans un motel proche de l’aéroport, il se mit en route.
Dans vingt-quatre heures, il serait avec Hannah. Et s’il avait de la chance et si elle lui pardonnait, il ne la quitterait plus jamais.
** *
Vers la fin de l’après-midi, Hannah s’apprêtait à fermer le bureau quand le téléphone sonna. Elle hésita à répondre, puis jeta un coup d’œil à l’écran et constata que l’appel venait du Tennessee. Peut-être était-ce un client.
Elle décrocha.
— Société Cooper.
— Bonsoir. Je m’appelle Ken Lassiter. Serait-il possible de réserver un guide pour aller pêcher le crapet demain ?
La voix était amicale, teintée d’un accent neutre qui sembla vaguement familier aux oreilles d’Hannah.
Elle feignit de consulter son agenda mais, en réalité, rares étaient les gens qui venaient pêcher en cette saison. Peu importait — elle connaissait de bons coins pour toutes les périodes de l’année.
— Je suis disponible à 6 h 30. Pouvez-vous être là ?
— Pas de problème, répondit Lassiter gaiement. C’est vous qui allez m’emmener ?
— Oui.
Hannah se demanda s’il allait changer d’avis. Certains hommes n’aimaient pas avoir une femme pour guide.
— Faut-il que j’apporte mon matériel ?
Elle se détendit. Apparemment, Lassiter n’était pas de ceux-là.
— Pas à moins que vous y teniez. Nous fournissons tout le matériel et les appâts, cela fait partie du service.
Elle lui indiqua un prix.
— C’est pour une journée entière sur le lac. Si vous préférez une demi-journée, ce sera moitié prix. Il faut régler d’avance, dans le magasin qui se trouve sur le quai. Je serai arrivée avant vous.
— Disons une demi-journée, dit Lassiter. Je parie que nous en aurons terminé avant. Je n’ai pas saisi votre nom…
— Cooper. Hannah Cooper.
— J’ai hâte d’aller pêcher avec vous, miss Cooper. A demain.
Sur quoi il raccrocha, et Hannah nota le rendez-vous dans son agenda.
Elle se réjouissait à l’idée de faire une sortie sur le lac. Si quelque chose pouvait l’empêcher de penser à Riley Patterson et au Wyoming, c’était bien une journée de pêche au crapet.
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