Par-delà le danger - Un suspect très séduisant

Chapitre 11

11

 

— Il a été abattu à bout portant, dit Tony.

Logan garda le silence, se contentant d’éjecter le chargeur du Glock. Après s’être assuré que toutes les balles s’y trouvaient, il le remit en place ; puis il posa le pistolet à côté du second, plus petit, qu’il avait déjà avec lui, et qui, d’après la forme du holster qui le contenait, devait se placer au niveau de la cheville.

Tony était arrivé peu après la tombée de la nuit, apportant à Logan la seconde arme, les notes qu’il avait dissimulées, ainsi qu’un sac de sport rempli de vêtements et d’affaires de toilette.

— On lui a tiré dans le dos ?

— Non, dans la poitrine.

Logan, qui fouillait dans son sac, s’arrêta net.

— Tu penses qu’il s’agissait de quelqu’un qu’il connaissait ? demanda Tony.

— Tu sais, les types comme lui ont parfois autant intérêt à éviter certaines de leurs connaissances que de parfaits inconnus.

— Tu marques un point, reconnut Tony. Mais cela ne m’aide guère à faire le tri.

— Peut-être, intervint Liana, mais une chose me paraît évidente : puisqu’il savait que tu étais policier, il ne t’aurait jamais laissé l’approcher, non ?

Les deux hommes se retournèrent vers elle. Elle réfréna un soupir d’irritation ; elle commençait à se lasser de les voir effarés à chacune de ses remarques, alors que celles-ci relevaient du simple bon sens.

— Qui t’a appris à raisonner en flic ? fit Logan avec un sourire amusé.

— Je rassemble des indices et je résous des énigmes à longueur de journée, leur rappela-t-elle. Il s’agit du même processus mental, sauf que le domaine d’application est différent.

— Bien vu, murmura Logan.

Elle sentit le rose lui monter aux joues et, une fois encore, elle regretta d’avoir une peau si claire. La situation avait été quelque peu tendue depuis leur conversation dans la cuisine, et elle ne supportait pas qu’il produise un tel effet sur elle, par ce simple compliment et cette voix adoucie.

— On dirait que ce détail a échappé aux fins limiers de ta brigade, commenta Tony.

— C’est normal : ils sont à la recherche de preuves corroborant leur théorie, et non visant à me disculper. Mais dis-moi, Tony, comment as-tu réussi à sortir tout ça ? Personne ne surveillait mon appartement ?

Tony haussa les épaules.

— Si, ils étaient là, mais j’ai l’impression qu’ils se fichaient un peu que tu te fasses dévaliser par une petite frappe. Je dirais même que ça avait l’air de leur plaire.

Logan écarquilla les yeux.

— Tu as envoyé un voyou récupérer mes affaires ?

Tony se borna à sourire.

— A mon humble avis, le malfrat, c’était Tony, dit Liana.

— Ça faisait longtemps, mais je n’étais pas mécontent de constater que je savais toujours y faire.

Logan le dévisagea.

— Je n’en doute pas un instant.

Pour une fois, ses paroles n’avaient rien d’agressif, ni de cynique. Beau progrès, se dit Liana. Il semblait même prêt à coopérer : après un rapide coup d’œil dans le carnet qu’il avait demandé à Tony de dénicher dans sa salle de bains, il le tendit à l’agent de Redstone.

— Excellente cachette, le complimenta Tony. Personne ne l’aurait trouvé. Que contient-il ?

— Des informations que je ne souhaitais pas révéler avant. Des dates et des lieux précis. Les personnes impliquées, du moins, celles que je connaissais. Les modes de transport, et les produits qui circulaient.

Tony parcourut les pages en acquiesçant d’un air absent. Cependant, lorsqu’il atteignit la dernière page, il se remit à feuilleter le reste du carnet.

Il est méticuleux, songea Liana. Puis elle vit que Logan s’était de nouveau crispé. Lorsque Tony marqua une pause au milieu de pages qu’elle croyait vierges, elle aperçut de nouvelles notes, et comprit ce qui avait causé la réaction de Logan.

Tony en lut le contenu, puis leva les yeux vers lui.

— Tes questions resteront sans réponse, le prévint Logan, avant que Tony ait eu l’occasion d’ouvrir la bouche. Je ne suis sûr de rien, et je n’ai pas la moindre preuve pour étayer cette thèse. Rien qu’un vague… pressentiment.

— Je fais confiance à ton flair, dit Tony. Est-ce que ta liste est ici, Liana ?

Elle acquiesça.

— Oui, j’ai effectué mes recherches à la maison. J’aurais eu mauvaise conscience d’y employer mes heures de bureau, alors que Redstone fait déjà tant de choses pour moi.

Elle se dirigea vers l’ordinateur installé dans un coin du salon, et entendit Logan marmonner :

— Tu ne leur dois rien. C’est moi qu’ils essaient de sortir du pétrin.

— Je crois que pour elle, c’est un peu la même chose, le corrigea Tony.

Liana perçut dans sa voix la même note que lorsqu’il lui avait dit que Logan était chanceux de l’avoir à ses côtés, et elle fut heureuse de s’être éloignée d’eux : ils ne voyaient pas la teinte qu’avait prise son visage.

Comme elle avait crypté ce dossier sensible, il fallut un moment à l’ordinateur pour afficher la liste. Quand elle apparut à l’écran, les deux hommes étaient déjà penchés par-dessus son épaule.

— Ton ordinateur est sécurisé ? demanda Logan.

— Je te rappelle que mon travail consiste à dénicher ce que les autres laissent sans protection. Aussi, il m’arrive d’utiliser mes connaissances pour mettre à l’abri mes propres données.

— J’ignore dans quel service tu as été affectée chez Redstone. Il me semble que tu étais directrice du service de Recherche et Développement chez JetCal, non ? En fait, je n’en sais rien.

— Excuse-moi, lui dit-elle. J’aurais dû y penser.

— Il y a une foule d’autres choses que tu devrais faire, rétorqua-t-il sèchement. Mais tu n’as pas l’air de vouloir t’y résoudre.

— Comme rester à la maison et tricoter des chaussettes, c’est ça ? N’y compte pas trop. Je suis à l’origine de cette contre-enquête, et je n’ai pas l’intention de me faire mettre sur la touche.

Elle avait peur pour lui. Ou plutôt, c’était cette part d’ombre en lui qui la terrifiait ; elle craignait qu’un jour il n’ait plus la force de la maîtriser.

Et si sa réaction laissait voir combien elle tenait à Logan et s’inquiétait à son sujet, eh bien, tant pis.

* * *

— Qu’y avait-il sur cette page isolée ?

Logan, qui ne cessait de passer sa main sur sa joue rasée de près, leva les yeux vers Liana. A peine sorti d’une douche bienfaisante, il avait enfilé un jean et un T-shirt à manches longues. Lorsqu’il était revenu dans le salon, Liana était occupée à tricoter cette fameuse chaussette, armée d’un nombre impressionnant de minuscules aiguilles de bois. « Sa technique a l’air terriblement compliquée », s’était-il dit en s’asseyant sur le canapé vert sombre en face d’elle.

— Comment fais-tu cela ? s’enquit-il, faisant mine d’ignorer la question posée par la jeune femme. Et pourquoi emploies-tu tant de petites aiguilles ?

— Avec minutie, répondit-elle. Et peu importe le nombre d’aiguilles, tu ne tricotes qu’avec deux à la fois. Les autres ne servent qu’à tenir les mailles. Qu’avais-tu écrit sur cette page ?

Il soupira.

— Tu n’abandonnes jamais, n’est-ce pas ?

Confortablement installée dans son fauteuil, elle leva les yeux vers lui.

— Mon grand-père était un cabochard d’Irlandais à qui on avait annoncé, à l’âge de cinquante-deux ans, qu’il ne lui restait plus que six mois à vivre. Tête de mule jusqu’à son dernier souffle, il est mort à soixante-dix-huit ans. Sincèrement, j’ai de qui tenir.

Il ne put s’empêcher de sourire, et réfléchit un instant. Après tout, lui dire la vérité ne la mettrait pas plus en danger, d’autant qu’il ne s’agissait pas d’informations précises.

— J’y avais consigné un détail qui me chiffonnait.

— A quel propos ?

A ce moment, elle tira sur son fil de laine, puis le fit glisser entre ses doigts, semblant prendre plaisir à manipuler sa texture soyeuse. Il ne put réprimer un frisson en observant le geste de la jeune femme, et ne put détacher son regard de ses longs doigts agiles. Que ressentirait-il s’ils se posaient sur lui ?

Il se força à chasser cette pensée de son esprit.

— Marcos, marmonna-t-il.

— Qu’est-ce qui te gêne chez lui ? Outre le fait que c’est un trafiquant de drogues, un proxénète, et qu’il rançonne les commerçants de son « territoire » ?

Logan esquissa un sourire en entendant cette description qui, pour être succincte, n’en était pas moins précise.

— Il est puissant. Bien plus que nous ne le pensions lorsque j’ai commencé mon enquête. Le trafic de drogues et le racket organisé étaient avérés, mais il est aussi impliqué dans des affaires de prostitution de mineures.

— C’est en effet assez… dérangeant.

— C’est le moins qu’on puisse dire.

Il crut d’abord qu’elle utilisait une nouvelle pelote, avant de comprendre que le fil lui-même changeait de couleur, permettant ainsi la réalisation de rayures parfaitement régulières tout au long de la chaussette. Pas bête.

— Je t’écoute, Logan.

Décidément, elle se montrait persévérante.

— Eh bien, Marcos n’a pas les épaules assez larges.

Elle leva de nouveau les yeux vers lui, laissant tomber la chaussette, ainsi que toutes les aiguilles, sur ses genoux.

— Tu veux dire qu’il n’est pas assez malin pour diriger des opérations de cette envergure ?

— Exactement. Il est impitoyable, brutal, et ses gars ne lui restent fidèles que parce qu’ils le craignent. Il emploie des procédés mafieux, fondés sur la terreur. Mais c’est loin d’être une lumière.

— Tu penses donc qu’il y a quelqu’un au-dessus de lui ?

— Je n’en ai aucune preuve. Je n’ai jamais rien découvert pouvant me laisser croire qu’il avait des comptes à rendre à quelqu’un, ou qu’on tenait les rênes à sa place.

— Cependant…, commença-t-elle.

— Ce ne sont que des conjectures, seulement la vague impression qu’un type plus futé tire les ficelles.

Elle reprit la chaussette en main, et tricota quelques points sur ses minuscules aiguilles. Curieux, il observa ses mouvements rapides et efficaces tandis qu’elle passait d’une aiguille à l’autre, et remarqua qu’elle n’en utilisait effectivement que deux à la fois.

— Tu sais, reprit-elle comme s’ils discutaient de la pluie et du beau temps autour d’une tasse de thé, les astronomes découvrent souvent des choses dont ils ne soupçonnaient pas l’existence, simplement parce que le mouvement des autres astres leur fait déduire que quelque chose doit se trouver à cet endroit.

Logan la dévisagea. Les yeux baissés, elle était concentrée sur son ouvrage. Sans s’en rendre compte, elle venait de lui démontrer que son jugement pouvait encore avoir une certaine valeur. Alors qu’autrefois un simple mot de sa part suffisait à rassembler toute la brigade derrière lui, il se retrouvait aujourd’hui incapable de les convaincre qu’il n’était pas un ripou.

— Liana.

Lorsqu’il prononça son nom, sa voix lui parut si rauque qu’il en frémit. Il osait à peine imaginer ce à quoi elle pouvait associer un tel ton, et espérait qu’elle n’avait rien remarqué. Mais ses doigts s’étaient immobilisés, et il comprit qu’il n’aurait pas cette chance. Il résolut de dire quelque chose, n’importe quoi, pour détourner son attention, tout en priant pour qu’elle ne lève pas les yeux vers lui dans l’intervalle.

— Je te remercie de m’avoir laissé prendre une douche.

Sa remarque tombait un peu comme un cheveu sur la soupe, mais il n’avait rien trouvé de mieux en si peu de temps.

— Je t’en prie, répondit-elle, tandis que ses doigts reprenaient leur rythme vif et régulier.

Il se sentit soulagé et prit une longue inspiration.

— La chambre d’amis se trouve en face de la salle de bains, reprit-elle.

— Pardon ? bredouilla-t-il.

— Ce n’est qu’un canapé-lit, mais c’est tout de même plus confortable qu’une voiture.

— Liana…

Elle coupa court à ses protestations.

— Combien d’heures de sommeil t’es-tu accordées en trois jours ?

— Je n’en sais rien.

— Pas assez, de toute évidence.

— Je ne peux pas rester ici.

— Et pourquoi pas ?

Eh bien, avant tout, parce que sa présence pouvait lui faire courir des risques, surtout si Marcos retrouvait sa trace… Mais il avança une tout autre raison.

— Tu ne me connais pas assez pour me faire confiance.

— De quoi parles-tu ?

Il ne trouva pas particulièrement flatteur qu’il lui faille si longtemps pour saisir l’allusion. Il fut surpris de constater que ça le blessait, même s’il n’avait qu’à s’en prendre à lui-même.

— Tu devrais te montrer plus prudente, marmonna-t-il.

Sa remarque la fit rire, et la pointe moqueuse qu’il y décela lui fit froncer les sourcils.

— Ne t’en fais pas. Cela fait si longtemps que je suis prudente que je n’ai pratiquement pas de vie en dehors de mon travail.

— Je ne te crois pas.

Des nuées d’hommes devaient graviter dans son sillage. Des types bien, qui la traiteraient comme elle le méritait, si heureux d’avoir une femme comme elle dans leur vie qu’ils seraient prêts à tout pour la garder.

Il avait beau être propre et rasé de près, il avait toujours l’impression d’avoir maculé de boue son petit monde impeccable. Il n’était pas à sa place ici. Nulle part, peut-être.

— Je ne sais pas à quoi tu penses, mais arrête immédiatement !

Surpris par la fermeté de son ton, il se demanda quelle expression elle avait pu lire sur son visage, et comment elle était parvenue à le cerner aussi rapidement. Il la scruta à son tour. Sa posture reflétait une véritable tension ; sa mâchoire délicate était crispée, et il reconnut un éclat de terreur dans ses yeux.

Il comprit soudain ce qui l’effrayait, et l’ironie de la situation lui parut insupportable. Liana ne cherchait pas seulement à le disculper, mais aussi à le protéger contre lui-même : elle semblait craindre un geste inconsidéré de sa part. Il réprima un sourire que, il en était sûr, elle n’apprécierait guère.

Il ouvrit la bouche pour la rassurer, lui expliquer que l’image de son collègue le hantait toujours, et qu’il avait à tout jamais repoussé cette option. Non pas que cette idée ne lui ait jamais traversé l’esprit, notamment à ses heures les plus sombres, mais le fait d’avoir découvert Joe, et la dévastation que son départ prématuré avait causée, l’avaient empêché de dépasser le stade de la simple pensée.

Liana…

Les mots refusaient de passer ses lèvres. Impossible de se rappeler la dernière fois qu’une personne avait semblé autant s’inquiéter pour lui. Il trouva d’abord amusant que son sort la préoccupe, puis il comprit qu’un sentiment beaucoup plus profond, plus complexe l’animait. Suffisamment pour lui faire remettre en question la décision qu’il avait prise sous la douche, celle de quitter les lieux le plus vite possible.

Il venait de comprendre, alors qu’il était assis, là, au milieu de cette scène de bonheur conjugal idéalisé, qu’il ne voulait pas s’en aller. Qu’il lui plaisait d’être là, avec elle. Il savait que cette normalité n’était qu’un mirage, qu’elle ne lui accordait qu’un répit temporaire loin du chaos et de la folie qui régentaient sa vie, mais il ne voulait pas y renoncer. Même si cela ne durait qu’une nuit.

— Arrête, je t’en supplie, répéta-t-elle, avec un peu moins de détermination qu’auparavant.

La poitrine oppressée, il expira lentement, puis ferma les yeux. Pour le moment, il n’y avait pas péril en la demeure. Et il n’y avait pas de raison pour que Marcos vienne le chercher ici. D’ailleurs, Alvera lui avait certifié que Redstone serait à l’affût de toute menace ou de signes révélateurs d’une surveillance. Dans l’intérêt de Liana, bien sûr.

Il s’étonnait d’accorder autant de confiance à Alvera, mais enfin, il était difficile de nier que ce type savait ce qu’il faisait. L’agent de Redstone avait lui aussi navigué dans le monde qu’il avait côtoyé durant un an, et c’était une expérience qui ne s’oubliait pas. Jamais.

— Essayer de redresser une injustice est une chose, finit-il par dire. Mais tenter de me protéger contre moi-même en est une autre.

— Alors que dis-tu de te concentrer sur l’une, pendant que je me charge de l’autre ?

Son ton ferme, presque cassant, lui signifiait qu’elle n’avait pas l’intention de faire marche arrière. Cette expression n’appartenait pas au vocabulaire de la jeune femme, et n’y entrerait pas tant qu’une lueur d’espoir subsisterait.

Ce ne fut que plus tard, alors qu’il était allongé dans le petit lit, quoique confortable, de la chambre d’amis, contemplant le plafond dans l’obscurité pour éviter de penser à celle qui, au bout du couloir, dormait probablement du sommeil du juste, qu’il se rendit compte qu’elle n’avait pas précisé laquelle des deux tâches elle s’était assignée.

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