Par-delà le danger - Un suspect très séduisant

Chapitre 15

15

 

 

Quelque chose avait changé dans le comportement de Logan, se dit Liana. Il semblait avoir renoncé à la possibilité que les siens puissent le disculper. Et elle n’osait imaginer combien il en souffrait.

— Si je l’avais laissé faire, Lang m’aurait gardé au frais, avait-il fini par lui avouer, durant le chemin de retour vers sa maison, rompant un silence seulement ponctué par les bruits familiers du trafic et le souffle du vent.

Il avait enfin compris qu’il était inutile de compter sur ses collègues, mais elle était triste qu’il l’ait découvert de manière si brutale. Elle avait éprouvé ce même sentiment de trahison lorsqu’elle avait appris ce que ses collègues de JetCal avaient fait à Redstone ; elle avait beau être adepte de la libre concurrence, voler le travail d’un tiers ne faisait pas partie des procédés qu’elle était prête à accepter. Dès sa plus tendre enfance, son père lui avait inculqué certains principes : s’il fallait exploiter ses propres talents et compétences, et accepter les lauriers qui nous étaient dus, on ne tirait aucune véritable fierté en s’appropriant les succès des autres.

Mais elle savait que cette prise de conscience était beaucoup plus douloureuse pour Logan, puisqu’il avait été lâché par ceux avec qui il allait sur la ligne de front, ceux avec qui il avait partagé des situations tragiques. Des hommes auxquels il aurait confié sa vie, et qui lui faisaient confiance autrefois. Eux aussi devaient souffrir de le croire coupable de trahison.

Il avait dû finir par admettre que Redstone était sa dernière chance, ce qui expliquait pourquoi il ne se montrait plus si entêté et avait cessé de répéter qu’elle ferait mieux de rester en sécurité chez elle.

Elle y pensait, allant et venant dans sa cuisine, tout en préparant un poulet rôti accompagné de pommes de terre. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas cuisiné un repas complet ! Non pas qu’elle en ait été incapable, sa mère lui ayant transmis tout son savoir-faire en la matière, mais elle préférait occuper son temps libre autrement, et refusait de culpabiliser lorsqu’elle consommait des plats surgelés.

Et depuis combien de temps n’avait-elle plus cuisiné pour un homme ? Qu’elle y songe en ces termes, comme si Logan lui plaisait, ou qu’elle le fréquentait, la mettait mal à l’aise, ce qui contribua à rendre sa tâche d’autant plus étrange. Elle dut redoubler d’efforts pour se concentrer et ne pas rester le nez en l’air, perdue dans ses considérations farfelues.

Ce qui n’était pas une bonne idée lorsqu’on maniait des couteaux bien aiguisés…

Mais le nouveau comportement de Logan ne lui facilitait pas les choses. Lorsqu’il était si tendu, si mordant envers elle, et qu’il semblait en vouloir à la Terre entière, il lui semblait plus aisé de garder ses distances. Maintenant il lui rappelait l’homme de la banque, celui qui l’avait incitée à passer à l’action au lieu d’adopter un rôle de victime.

Il lui faisait penser à celui qu’elle n’avait jamais été capable d’oublier.

— Je peux t’aider ?

Sa question la fit tressaillir ; elle n’avait pas remarqué sa présence, et encore moins qu’il se trouvait à cinquante centimètres d’elle.

— Pardon ? fit-elle un peu bêtement.

— Tu m’offres un toit et tu joues les chauffeurs de taxi, alors que tu devrais te consacrer à ton nouvel emploi. Peler quelques pommes de terre, en contrepartie, me semble raisonnable.

— Pourquoi te montres-tu si gentil, tout à coup ?

Les mots s’étaient échappés avant qu’elle puisse les retenir, et elle sentit cette fichue rougeur lui envahir les joues une fois encore. Elle aurait aimé qu’il croie qu’elle était due à la chaleur du four, mais elle ne se leurrait pas.

— Parce que j’ai agi comme un parfait imbécile jusqu’à maintenant ? suggéra-t-il.

Difficile de contrer un tel argument. Elle tenta de concentrer son attention sur le morceau de fromage qu’elle avait sorti du frigo, craignant que ses pensées ne se lisent sur son visage aussi clairement que son embarras.

— Ou alors, parce que tu tiens un grand couteau…

Elle reposa son ustensile. S’il lui sourit, son expression restait sérieuse, et pas moins troublante.

Elle se revit alors sur la petite scène de la salle des fêtes municipale, tenant nerveusement l’écrin renfermant la médaille du mérite qu’elle s’apprêtait à remettre à l’homme qui l’avait sauvée, elle, mais aussi de nombreuses autres personnes. Lorsqu’elle lui avait jeté un regard, il lui avait en retour adressé le même sourire un peu gêné.

Bien sûr, il avait une autre allure, à l’époque. Il avait quitté l’hôpital quinze jours plus tôt, son teint était pâle et il flottait dans son uniforme à cause du poids perdu durant ses semaines d’alitement. Ses cheveux étaient très courts, comme ceux de tous les policiers de patrouille — il avait dû aller chez le coiffeur pour l’occasion.

Mais son expression restait la même. Cet homme était toujours là, dissimulé derrière l’aspect abrupt qu’il arborait désormais. Cet homme sur lequel elle avait si longtemps fantasmé…

Ce n’est que lorsqu’il franchit, d’un pas, la distance qui les séparait, qu’elle se rendit compte qu’elle le dévisageait. Elle détourna les yeux vers ses tranches de fromage, comme s’il s’agissait d’une vision fascinante.

Il était trop près, bien trop près…

Elle perçut le léger bruissement de sa chemise lorsqu’il se déplaça, juste avant de sentir sa main venir lui effleurer la joue. D’un doigt sous le menton, il lui releva la tête, mais elle garda les yeux baissés. Son cœur battait la chamade. Se pouvait-il qu’il l’entende ?

Ce fut sa dernière pensée avant qu’il pose sa bouche sur la sienne.

Elle comprit alors que ses fantasmes de jeunesse avaient été bien mièvres. Peut-être qu’à l’époque, elle n’avait pas assez d’expérience pour imaginer ce qu’elle ressentirait en laissant cet homme l’embrasser…

Mais enfin, il était difficile d’imaginer une telle chose. Rien n’aurait pu la préparer au frisson qui la parcourut lorsque ses lèvres touchèrent les siennes, à la chaleur qui l’envahit en sentant ses mains l’attirer à lui, au tressaillement qui la secoua lorsqu’elle l’entendit gémir — un son grave et profond, qui lui remua les entrailles. Son baiser se fit plus intense, plus insistant, elle se sentit fondre entre ses bras, inexorablement.

Lorsqu’il finit par relâcher son étreinte, elle n’était plus qu’un immense tremblement intérieur.

— Bon sang !

Son exclamation, aussi rauque que son gémissement, laissait percevoir le même émerveillement qui l’avait gagnée. Et elle fut rassurée de constater qu’elle n’était pas la seule à être la proie d’un maelstrom de sensations et d’émotions.

Un peu comme Ce Jour-Là, à la banque, lorsqu’elle avait compris qu’il allait passer à l’action. Qu’elle, et les autres clients, n’étaient pas seuls face à ce forcené qui avait déjà supprimé l’un d’entre eux et semblait décidé à leur faire subir le même sort.

« Quelle étrange pensée », se dit-elle.

Son tremblement se calmait peu à peu. Logan avait reculé d’un pas, de quelques centimètres, mais cette distance lui suffisait.

Elle s’avisa alors qu’elle avait peur. Elle n’avait jamais rien ressenti de tel, alors qu’il n’avait fait que l’embrasser. Un baiser qui n’avait rien de passionné, d’ailleurs ; ce n’était encore qu’une timide exploration. En dépit de cela, elle avait réagi comme s’il s’était agi de l’étreinte la plus fougueuse qu’elle ait connue.

— Cela faisait huit ans que j’attendais ce moment, dit-il, d’un ton si solennel qu’elle se remit à trembler de tout son corps.

— Pas moi.

Elle lui mentait, en employant, qui plus est, un ton abrupt, sans savoir pourquoi, si ce n’est pour refréner cette terreur soudaine. Elle n’osait toujours pas le regarder.

— Durant tout ce temps, j’étais persuadée que tu étais marié.

— Je comprends.

Sa voix avait laissé transparaître une pointe de lassitude, et elle regretta ses paroles. Lorsqu’elle leva enfin les yeux vers lui, l’émerveillement avait cédé la place au froid détachement qui semblait lui être devenu naturel et auquel elle s’était presque habituée, depuis ce jour où il était entré dans son bureau pour lui dire de ne plus se mêler de ses affaires.

— Logan…

— Ce n’est rien, répondit-il avec un haussement d’épaules. J’étais simplement curieux. Maintenant je sais. Oublie tout ça.

Il tourna les talons et quitta la cuisine.

Pantelante, frissonnante, bouleversée, Liana se traita de tous les noms.

OceanofPDF.com