Par-delà le danger - Un suspect très séduisant
Chapitre 14
14
Logan Beck était décidément l’homme le plus borné qu’il lui avait été donné de côtoyer, se répétait Liana. Et si ce trait avait évidemment contribué à forger sa personnalité, le supporter au quotidien pouvait s’avérer pénible.
Elle commençait à se rendre compte qu’elle l’avait un peu idéalisé en ne se souvenant que de sa gentillesse, Ce Jour-Là, alors qu’elle était si terrifiée, puis au cours des heures suivantes, à l’hôpital, alors qu’il était si faible.
Il n’était certes ni froid ni cruel à présent, mais il n’était pas non plus facile à vivre, même si la situation dans laquelle il se trouvait aurait rendu n’importe qui susceptible et taciturne.
Elle savait aussi que le vrai Logan était toujours là, celui qu’elle avait accompagné dans les pires souffrances, alors que tous ceux qui l’entouraient arboraient de sinistres expressions, à tel point que seul un imbécile n’aurait pas compris qu’une issue fatale était quasi certaine.
Or Logan n’en était pas un. Du moins, elle en avait été persuadée jusque récemment ; or, en cette minute, elle se posait des questions sur ses facultés de jugement.
— Pour quelle raison veux-tu y remettre les pieds, alors que, de toute évidence, ils ne te laisseront pas repartir ?
Elle était bien consciente de l’ironie de la situation ; en effet, elle ne parlait pas de la jungle urbaine dans laquelle il avait passé la dernière année, mais du commissariat de police. Ils venaient de se garer sur le parking à l’arrière, celui équipé de caméras, ce qui le rendait encore plus sinistre à ses yeux.
— Parce que cette hypothèse se tient, déclara-t-il. Même eux ne peuvent le nier.
Elle n’en était pas persuadée. Il avait annoncé ce qu’il comptait faire à Alvera et Draven, qui n’avaient pas semblé très enthousiastes non plus, mais n’avaient osé lui rétorquer que c’était stupide. Quant à elle, elle se retenait de lui exposer le fond de sa pensée de manière trop abrupte.
— Les accusations portées contre toi sont insensées, mais cela ne les a pas empêchés d’y croire, insista-t-elle.
Elle vit sa bouche se crisper, et comprit qu’elle venait de marquer un point. Cela ne suffit pas à le faire changer d’avis.
— Logan, je t’en prie.
Il se tourna alors vers elle, et, à sa grande surprise, lui prit la main. Elle se retrouva projetée huit ans plus tôt, dans cette chambre d’hôpital lugubre où l’on ne dormait jamais vraiment. Quand il gémissait et se contorsionnait, lui tenir la main était tout ce qu’elle pouvait faire.
Mais la situation actuelle était bien différente, car sa main était chaude ; c’était celle d’un homme fort, bien vivant, et non plus celle d’un être s’éteignant doucement.
— Liana ?
Son ton étrange lui fit reprendre pied avec la réalité. Il l’observait avec attention.
— Je repensais… à toi, lorsque tu étais hospitalisé.
— Moi, je fais tout pour l’oublier.
Elle baissa les yeux sur leurs mains jointes.
— Lorsque tu étais agité, ou que tu semblais souffrir, je te prenais la main, pour que tu saches que quelqu’un était là, que tu n’étais pas seul.
Le regard de Logan changea. Elle eut le sentiment que cette tristesse qui les voilait depuis qu’il était réapparu dans sa vie se dissipait, pour laisser place à une expression plus chaleureuse, plus douce.
— Je le sais, dit-il à mi-voix.
Surprise, elle leva les yeux vers lui.
— Mais tu étais inconscient.
— Je sentais une présence à mes côtés, et cela m’a beaucoup aidé. Lorsque j’ai repris conscience, les gars m’ont dit que c’était toi.
Pendant tout ce temps, avait-il cru que c’était sa fiancée qui le touchait ? Elle l’espérait presque, car il n’y a rien de pire que se sentir abandonné lorsque vous avez besoin du soutien de ceux que vous aimez.
— Je suis désolée… Ce n’était pas ma place.
Il haussa les épaules.
— Ce n’est rien. Lisa n’était pas faite pour partager la vie d’un policier.
— Et… tu n’as pas tenté de refaire ta vie ?
— Non. Je suis presque convaincu que les représentants de la loi ne devraient pas se marier. Dans notre profession, les divorces sont légion.
Son « presque » l’avait rassurée, mais elle préférait ne pas s’appesantir sur ce sentiment.
— Et pourtant, peu de personnes ont autant besoin que vous d’avoir quelqu’un sur qui se reposer, et qui sera là contre vents et marées.
— C’est pour cela que nous comptons tant les uns sur les autres, dans ce métier. Les civils ne le comprennent pas.
Il marqua une pause avant d’ajouter :
— C’est pour cette raison que je dois y aller, Liana.
— En caressant l’espoir que cette belle fraternité sera plus forte que la tentation de se bâtir une carrière sur les ruines de la tienne ?
Il tressaillit, puis lâcha sa main. Elle se sentit subitement envahie par le froid.
— Je t’attendrai ici, dit-elle dans un soupir.
Il secoua la tête.
— Cela risque de prendre du temps.
— Ce n’est pas grave.
Il grimaça.
— Si je ne suis pas de retour dans une heure, rentre chez toi. Je t’appellerai, d’une manière ou d’une autre.
— Que veux-tu dire ? Que ça peut être de ton portable ou du téléphone de la prison, c’est ça ?
— C’est possible, répondit-il avec un rire nerveux.
— Tu trouves ça drôle ?
Il parut soudain pensif.
— Peut-être parce que s’ils décident de me boucler, je sais qu’il y a une rousse entêtée qui ne me laissera pas tomber.
Il sortit en hâte de la voiture, et disparut avant qu’elle puisse réagir. De toute façon, elle était sûre que le plaisir que lui avaient procuré ses mots se lisait sur son visage.
* * *
— Tu veux me faire croire que Marcos est assez malin, non seulement pour démasquer cette couverture si patiemment élaborée, mais aussi pour échafauder un scénario d’une telle complexité, dans le seul but de te discréditer ? Ne prétendais-tu pas que ce type était idiot ?
Logan se raidit en voyant son hypothèse foulée aux pieds, parce qu’il manquait de preuves pour la faire tenir debout. Il avait espéré être reçu par Harkin ; malheureusement pour lui, seul Lang était présent. Et le fait que l’homme qu’il devait convaincre était celui qu’il avait manqué d’assommer ne l’avantageait certes pas.
Lang était affalé dans son fauteuil de bureau, dans une posture qui exprimait clairement qu’il se considérait comme le maître des lieux.
— De plus, reprit-il, pourquoi s’acharnerait-il sur toi ? Ce n’est pas comme si tu venais d’arrêter quelqu’un et qu’il cherchait à te faire perdre ta crédibilité…
Il était déjà humiliant que Lang, pour lequel il avait si peu de respect, soit parvenu à démonter sa théorie aussi simplement, mais, pour couronner le tout, il ne s’était pas gêné pour souligner qu’il n’avait fait incarcérer personne durant cette enquête qui avait duré plus d’un an, et que ce n’était pas le meilleur argument en sa faveur pour convaincre les Affaires Internes de son innocence.
Liana avait raison : il était venu se jeter dans la gueule du loup.
Liana avait souvent raison.
La voix qui résonnait dans sa tête était celle qu’il entendait d’habitude lorsqu’il avançait dans une investigation, qu’il sentait qu’il touchait au but, et que son instinct, aguerri par ses douze années d’expérience, lui soufflait qu’il était sur la bonne voie.
Il se rendit compte que, du pouce, il caressait les doigts de son autre main, comme pour y retrouver la sensation produite par celle de Liana, dont la fine pression était si réconfortante. Cette femme endurante et fiable, qui ne fuyait pas face au danger, était restée auprès d’un homme qu’elle connaissait à peine, simplement parce qu’elle considérait que c’était normal. Et elle le faisait encore aujourd’hui.
— Je suis sur le point de clore cette enquête, et je dois avouer que les nouvelles ne sont pas bonnes pour toi.
Logan était maintenant sûr d’avoir perdu son temps. Il aurait dû écouter Liana, mais aussi Alvera et Draven, même s’il avait du mal à accepter que la brigade à laquelle il avait consacré toute sa vie le laissait tomber.
— Mais le malheur des uns fait le bonheur des autres, pas vrai, Lang ?
— Où veux-tu en venir ?
Logan se leva.
— Continue sur ta lancée, Lang. Quand tu seras parvenu au plus haut niveau, tu te rendras compte que tu as gravi les échelons en écrasant des types bien meilleurs que toi.
— Et tu es l’un d’eux, n’est-ce pas ? éructa Lang, la bouche déformée par un rictus infâme.
— C’est toi qui l’as dit, répliqua Logan.
Sur ces mots, il quitta le bureau du policier, avant que celui-ci ait le temps de le rattraper. Etrangement, il se sentait beaucoup plus léger, comme s’il était soulagé que sa dernière lueur d’espoir dans le soutien de ses collègues se soit finalement éteinte. Il se sentait libéré.
Il jeta un regard à sa montre. Il était là depuis plus d’une heure et demie — Lang avait pris un malin plaisir à le faire attendre — et Liana était certainement partie.
Quoique, se dit-il en souriant. Il était prêt à parier qu’elle était encore sur le parking, affairée à tricoter l’une de ces chaussettes qu’elle gardait toujours fourrée dans un compartiment de son sac à main prévu à cet effet.
En fait, il était tellement sûr de lui que, s’il franchissait la porte arrière pour constater qu’elle avait disparu, il serait extrêmement surpris.
Mais ce ne fut pas le cas. La petite voiture rouge n’avait pas bougé. La seule différence était qu’elle se trouvait maintenant dans un rayon de soleil hivernal, que Liana avait baissé la capote, et qu’elle avait étendu ses jambes sur le siège passager.
Ses sublimes longues jambes…
Il se sentit envahi par une vague de chaleur, et il s’arrêta un instant, alors que la porte venait de se verrouiller automatiquement derrière lui.
Bon sang ! Cette fois, il était vraiment dans le pétrin. Car cela faisait très, très longtemps qu’une femme n’avait pas produit un tel effet sur lui.
D’ailleurs, il n’était même pas sûr que cela soit déjà arrivé…
« Comme d’habitude, se morigéna-t-il, tu as choisi le mauvais moment. Et garde à l’esprit qu’elle n’est pas là parce qu’elle éprouve des sentiments particuliers pour toi, mais seulement parce qu’elle pense t’être redevable. Parce qu’elle s’imagine que tu es une espèce de héros, et qu’elle les admire.
Ne va pas croire qu’elle t’aime. »
Il se le répéta tout en marchant vers la jolie rousse. Et cette idée l’irritait au moins autant que de reconnaître qu’il venait de tirer un trait sur sa carrière.
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