Par-delà le danger - Un suspect très séduisant
Chapitre 9
9
Son père lui avait toujours recommandé d’être prudente en formulant des souhaits, et une fois encore la voix de la sagesse s’était exprimée dans ce conseil. Elle voulait que Logan sorte de son apathie, et elle avait été exaucée. Mais jamais elle n’avait été si inquiète qu’à présent.
— Rentre chez toi, Liana.
Le ton péremptoire de Logan la fit sursauter, elle qui était encore plongée dans ses pensées. Assise au volant de son roadster, elle se tourna vers Logan, qui se trouvait sur le siège passager.
— Non, répondit-elle simplement.
Il eut un soupir exaspéré.
— Tu voulais que j’accepte l’aide de Redstone. C’est fait. Alvera est en train d’exploiter les informations que je n’aurais jamais dû lui donner.
— Il sait ce qu’il fait, sinon, il ne travaillerait pas pour Redstone. Et tu peux lui faire confiance, car…
— Je sais, parce qu’il fait partie de Redstone. J’ai bien compris. Liana, tu idéalises cette entreprise.
Alors qu’elle s’apprêtait à répliquer à ce qu’elle considérait comme une attaque, il leva la main pour lui imposer le silence.
— Certes, leur réputation n’est plus à faire. Je suis persuadé qu’on ne trouve pas mieux comme lieu de travail, mais, Liana, ils ne sont pas policiers.
— C’est vrai. Il faut dire que les vrais flics t’aident si efficacement…, répliqua-t-elle.
L’amertume qui l’habitait la surprenait elle-même. Elle avait été élevée dans le respect de l’uniforme. Et elle avait toujours foi dans les représentants de la loi, à l’exception de ceux qui s’évertuaient à discréditer l’un des leurs, alors qu’il faisait partie de leur élite.
Il ignora sa pique, et elle en conclut qu’il avait déjà dû se faire cette réflexion. Elle regarda ensuite droit devant elle. Après le départ d’Alvera, elle avait conduit jusqu’à un parc en bordure de l’océan, mais ce n’était pas la vue qui venait de lui faire tourner la tête ; elle cherchait plutôt à dissimuler les émotions qui l’assaillaient, et qui devaient être clairement lisibles sur son visage.
— Tu as obtenu ce que tu voulais, Liana, déclara Logan après un long moment de silence assez tendu. J’ai donné tout ce que j’avais à Alvera. Vous vouliez que je me batte, très bien. Mais je dois le faire seul.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il y a des endroits où je dois me rendre, et où tu n’as pas ta place.
— Dans ce cas, toi non plus.
Sa remarque sembla l’amuser, et l’étonner un peu.
— Tu t’inquiètes pour moi, petite fille ?
Elle savait qu’il cherchait à la provoquer, aussi préféra-t-elle ne pas relever. Dardant son regard sur lui, elle répondit simplement :
— Oui.
Elle venait de le désarçonner. Mais lorsqu’il se décida à lui répondre, il employa le même ton que lorsqu’il lui avait intimé de rentrer chez elle. Il lui donnait un ordre.
— Il ne faut pas.
— Tu n’as même pas de voiture, rétorqua-t-elle, en usant de sa voix la plus raisonnable.
Il leur avait expliqué qu’après avoir vendu son véhicule personnel, ainsi que son appartement, il s’était installé dans un deux-pièces situé au cœur du territoire de Marcos, sans rien emporter, car rien ne devait lier Diego Cruz, son nom d’emprunt, à Logan Beck, l’inspecteur de police. En dépit de ces précautions, les Affaires Internes n’avaient pas hésité à rendre son arrestation publique et à préciser qu’il était un officier soupçonné de connivence avec des malfaiteurs.
— Et tu n’as nulle part où aller.
— Je te remercie pour ce bilan réconfortant, dit-il sèchement.
— C’est la vérité, n’est-ce pas ?
— Je dois aller chez moi.
— Mais Marcos et ses hommes connaissent ton adresse !
Il se contenta de hausser les épaules.
— Et tu crois que je vais te laisser faire ?
— Il me semble que, lorsque j’ai conclu ce marché qui me fait fouler aux pieds tous mes principes, je me suis engagé à coopérer avec un agent de sécurité, pas avec toi.
— Ce marché n’aurait jamais existé sans moi.
— J’en suis conscient. Et je ne suis toujours pas convaincu de son bien-fondé. Mais j’ai donné ma parole, et je m’y tiendrai. Cela dit, il est l’heure pour toi de te tenir à l’écart et de laisser faire ceux qui savent ce qu’ils font, parce qu’ils ont été entraînés à le faire.
Malgré la tension ambiante, elle eut du mal à réprimer un sourire. Il dut s’en rendre compte, car il prit soudain un air un peu penaud.
— Tu as compris où je voulais en venir ?
— Oui. Et je ne conteste pas le fait que je n’ai pas l’expérience d’Alvera, ni la tienne. Mais j’ai des avantages qui te font cruellement défaut.
— Que veux-tu dire ?
— J’ai une voiture, et une maison.
Il haussa les sourcils. Un éclat étrange traversa ses yeux.
— Eh bien, si tu voulais que je m’installe avec toi, il te suffisait de me le demander. Passer ses nuits avec madame Parfaite ne doit pas être particulièrement désagréable.
« Il cherche à me mettre mal à l’aise », songea-t-elle. Son imagination s’enflamma et elle se vit se réveillant à son côté. Une vague de chaleur se répandit dans tout son corps. Et ce n’était pas vraiment de la gêne qu’elle ressentait…
Elle repoussa cette vision et tenta de se concentrer. Elle ignorait pourquoi elle avait formulé sa phrase de cette manière, mais elle n’y voyait pas non plus de proposition explicite. Certes, elle pouvait paraître implicite, mais elle n’avait pas pour habitude de commettre ce genre d’impair. Cependant si elle l’avait exprimée de cette manière, cela signifiait peut-être quelque chose…
« Tu n’es qu’une sotte, se dit-elle. Il a probablement raison. Tu es obnubilée par les héros, voilà tout… »
Puis une nouvelle pensée lui traversa l’esprit. Et si ce sentiment incontrôlable était lié à autre chose qu’une dette dont elle pensait devoir s’acquitter ? Si ce n’était pas seulement de l’idolâtrie ?
« Arrête, s’ordonna-t-elle. Cette histoire est assez compliquée. Tony a raison, tu ne sais rien de Logan. A part qu’il est innocent, et que les accusations portées contre lui sont sans fondement. Et qu’il n’a pas vraiment de proches vers lesquels se tourner, d’après les informations recueillies par Tony.
Enfin, et surtout, qu’il n’est pas homme à profiter d’une telle situation… »
Du moins, c’est ce qu’elle espérait, en se rappelant l’éclat qui avait soudainement traversé son regard, et l’effet qu’il avait eu sur elle.
— Cesse de me voir ainsi, lui dit-il doucement.
— Que veux-tu dire ?
— Comme si j’étais un héros. Tu te trompes, Liana. Cela fait un an que je traîne dans la fange, et je ne suis pas sûr de pouvoir m’en débarrasser complètement.
— Bien sûr que si.
Il secoua la tête.
— J’ai passé tant de temps parmi eux, cherchant à me fondre dans le groupe, à agir comme ils l’attendaient de moi, que je commence à raisonner comme eux, à me sentir comme eux.
— Mais tu n’es pas l’un d’eux. Pas au fond de ton cœur, Logan. Tu le sais, n’est-ce pas ?
— En ce moment, dit-il, les yeux de nouveau voilés par la lassitude, tout ce dont je suis sûr est que quelqu’un veut ma perte, et qu’il se débrouille plutôt bien.
— Nous allons le démasquer.
Il parut encore plus accablé.
— Pas nous, Liana. Je laisserai Alvera s’en mêler, car il est évident que c’est de son ressort. Mais t’y faire participer activement reviendrait à te demander d’aller te jeter dans la gueule du loup.
— Je n’avais pas l’intention d’alpaguer Marcos pour lui faire avouer qu’il t’a tendu un piège, repartit-elle sur un ton sarcastique.
Il sourit à demi.
— Je ne suis pas sûr de pouvoir te croire.
— Certes, si j’avais l’assurance qu’il me réponde sans tergiverser…, admit-elle.
Logan se contenta de lever les yeux au ciel, visiblement amusé.
— Maintenant, montrons-nous pragmatiques, reprit-elle, se disant que si ce stratagème avait fonctionné une fois, il valait la peine d’être réemployé. J’imagine que tous tes effets personnels se trouvent à ton appartement ? Il va te falloir quelques vêtements, des rasoirs, à moins que tu préfères ton look de méchant garçon…
Il cligna des yeux, d’évidence surpris par cette intrusion de problèmes pratiques au milieu d’une affaire si grave.
— Euh, oui.
— Où as-tu élu domicile, depuis que les Affaires Internes t’ont mis sous les projecteurs ?
Il grimaça.
— J’ai passé la première nuit au poste, à me faire harceler de questions. Et depuis, j’ai dormi dans mon véhicule.
Elle n’insista pas sur le fait que cette option n’en était plus une, désormais.
— Ecoute, Liana, je dois passer à mon appartement. J’ai deux ou trois choses à récupérer.
— Et tu ne crois pas que les hommes de Marcos n’attendent que cela ?
— J’y ai laissé des notes concernant mon enquête, et je vais en avoir besoin. Ainsi que de mon arme de secours.
Elle réfléchit un instant.
— Tu as dit que cet appartement se trouvait sur le territoire de Marcos ?
— Oui, sur la 52e Rue.
— Pas vraiment les beaux quartiers…
— Tu ne m’apprends rien, commenta-t-il sèchement.
Sans un mot de plus, elle sortit son téléphone portable, et composa le numéro de Tony, qui décrocha à la seconde sonnerie.
— Liana ?
— Oui, c’est moi. Logan insiste pour passer à son appartement. Il voudrait y prendre quelques affaires, et surtout des documents relatifs à son enquête.
— Ce n’est pas très prudent de sa part.
— C’est ce que je m’escrime à lui répéter.
— Je m’en charge, dit Alvera, exactement comme elle s’y attendait.
Elle tendit son appareil à Logan.
— Dis-lui où ils se trouvent.
Elle n’aurait su définir l’expression qui barrait son visage quand il saisit le portable, si ce n’est qu’il semblait très contrarié.
— C’est mon problème, Alvera. Je suis parfaitement capable…
Il marqua une pause, sans doute interrompu par l’agent de Redstone.
— Evidemment, les gars de Marcos seront probablement dans les environs, mais… Qui te dit qu’il ne vont pas te prendre pour un flic, toi aussi, et te régler ton compte ?
Liana se posa la même question. Alvera n’avait pas vraiment une allure de policier, mais aux yeux de Marcos, il en allait peut-être autrement. Elle n’avait jamais eu l’intention de mettre la vie de Tony en danger, trop occupée qu’elle était à essayer de préserver celle de Logan.
— Tu es complètement fou ! finit par éructer celui-ci.
Il se mit ensuite à ricaner, mais le son qu’il produisit ne semblait pas particulièrement joyeux. Enfin, à contrecœur, il céda.
— Les notes se trouvent dans la salle de bains. Il faut retirer l’armoire à pharmacie, qui dissimule une petite niche dans le mur. Je suis de la vieille école, alors tout est écrit dans un carnet. Un ordinateur risquait d’attirer l’attention. Mais la prochaine fois, j’utiliserai un smartphone — s’il y a une prochaine fois, bien sûr. Ah, et il y a un Glock dans le conduit d’aération, derrière le lit.
Quelques secondes plus tard, Logan tendit le téléphone à Liana.
— Liana ? fit Alvera.
— Oui ?
— Ne le lâche pas d’une semelle.
— Ne t’inquiète pas, Tony, je serai pire qu’un chewing-gum.
Tony éclata de rire.
— Je déposerai tout chez toi, dans ce cas.
— D’accord.
Elle ne prit pas la peine de lui donner son adresse ; il la connaissait certainement.
— Bonne chance, lui dit-il.
Elle se serait sentie plus à l’aise s’il ne s’était pas remis à rire en raccrochant.
OceanofPDF.com