Par-delà le danger - Un suspect très séduisant
Chapitre 24
24
— Que se passe-t-il, Tony ?
— Beck est parti en éclaireur, en attendant que les renforts arrivent.
— C’est une équipe de choc, j’espère.
— Tu te demandes si elle sera à la hauteur ? fit Alvera en éclatant de rire. Ma douce Liana, ce sont des agents de Redstone. Nous ne travaillons qu’avec les meilleurs.
Elle ne put s’empêcher de sourire.
— J’espère qu’après ça, je ne vais pas me faire renvoyer.
— Tu n’as rien à craindre. Josh est un homme de parole.
— Mais je n’ai rien apporté à l’entreprise.
— Ne t’inquiète pas, tu auras l’occasion de faire tes preuves.
— Tu sais, si Joshua me demandait de signer un contrat de travail à vie, je le ferais sans ciller.
Le rictus de Tony se mua en un vrai sourire, celui qui apparaissait parfois derrière le masque du don Juan.
— Pour moi c’est déjà fait, même s’il n’est pas au courant.
Sans prévenir, il changea de sujet de conversation.
— Beck m’a dit qu’une phrase avait en quelque sorte éclairé sa lanterne.
Elle acquiesça, et lui relata ce qui s’était passé, en précisant que Logan avait fortement réagi à cette appellation de « grand manitou ».
— Beck t’a confié son nom, n’est-ce pas ?
— Darrell Getz. Je suis sûre de l’avoir déjà entendu, mais impossible de me rappeler dans quelles circonstances. J’ai…
Elle s’arrêta net en voyant Tony écarquiller les yeux puis pousser un sifflement.
— Qu’y a-t-il ?
— Darrell Getz est le policier que Marcos a assassiné.
Liana fronça les sourcils.
— Je ne comprends pas.
— Ce n’est pas très clair pour moi non plus. Mais je crois que c’est la raison pour laquelle il voulait jouer les cow-boys solitaires.
— Que veux-tu dire ?
Liana craignait d’avoir compris, et l’expression contrite de Tony confirma ses craintes. Soudainement, elle ne parvenait plus à respirer, et n’entendait plus que les battements de son cœur dans sa poitrine.
Logan n’était pas parti en reconnaissance. Il voulait mener cette mission à bien, sans l’aide de personne.
* * *
— Confie-moi aussi ton arme de secours, inspecteur. Sans geste inconsidéré.
Logan s’agenouilla, sortit son mini-pistolet du holster fixé à sa cheville et le fit glisser sur le sol. Il rejoignit le Glock que Getz venait de lui confisquer. Lorsque l’homme se pencha pour mettre les deux armes hors d’atteinte, Logan camoufla son canif dans la manchette de sa chemise.
Getz se redressa. Logan jeta un regard à l’arme automatique à canon court que tenait Darrell, qui avait toujours aimé ces engins de guerre, puis leva les yeux vers lui. Comme l’avait souligné Mick, il était effectivement très pâle, si bien que Logan se demanda s’il lui arrivait jamais de quitter ces lieux. Tout laissait penser qu’il n’en avait guère besoin : l’étage supérieur de l’entrepôt avait été transformé en une résidence de luxe qui aurait fait de l’ombre à n’importe quel hôtel de standing.
La dernière fois qu’il avait croisé Getz, il portait encore son uniforme, et sa chevelure coupée court était poivre et sel. Elle était désormais d’un blanc de neige, mi-longue et coiffée vers l’arrière, avec une sophistication un peu déplacée chez ce genre d’homme. Mais cette coupe qui marquait les esprits semblait convenir au nouveau personnage qu’il était devenu, et ajoutait au charisme de celui qui se faisait appeler « le grand manitou » et régnait sur l’univers de la rue.
— Mains derrière le dos, Logan. Tu connais la chanson.
— Tu vas me tuer d’abord, ou aurai-je tout de même droit à une explication ? demanda Logan tout en obtempérant.
— Mon cher Logan, je m’escrime depuis le début à faire en sorte que tu restes en vie.
— Pourquoi donc, alors que tu élimines tous ceux qui se mettent en travers de ton chemin ?
— Tu es un policier. Que veux-tu, je suis un peu sentimental, même si je n’aime pas ce terme.
Logan songea, non sans une certaine ironie, que ce flic véreux devenu baron de la drogue lui témoignait en définitive une plus grande loyauté que ses collègues de la brigade.
— Ils t’ont lâché, pas vrai ? dit Getz. Je le savais. Ils m’ont fait le même coup.
— A toi ?
— J’ai dû mettre un coup d’arrêt à leurs petites enquêtes. Je ne voulais pas qu’ils ruinent mes plans.
— Tu as eu droit à des funérailles de héros. Ta photo trône dans le hall de la brigade, entourée de dizaines d’articles relatant ta mort dans le feu de l’action.
— Du travail de maître, n’est-ce pas ? se rengorgea Getz. L’idée de laisser mon badge et mon arme de service en évidence venait de moi. Je leur ai facilité la tâche, non ?
Logan jura. Getz éclata de rire, avec un plaisir si évident que Logan en eut des frissons.
— Cela valait bien chaque goutte de sang versé.
— Comment as-tu pu falsifier les tests sanguins ?
— Oh ! j’ai répandu quelques fioles de mon sang aux endroits où il était susceptible d’être collecté pour les analyses. Le reste a été… aimablement fourni par d’autres. Il y en avait suffisamment pour convaincre les enquêteurs que la victime n’avait pas survécu. Mais parlons plutôt de toi. Les gars en bleu t’ont donc mis sur la touche ?
La réponse était oui, mais il n’était pas prêt à le reconnaître devant Getz.
— Les flics n’y sont pour rien. Ce sont leurs supérieurs et leurs manœuvres politiques qui m’ont mis dedans.
Getz ricana.
— On dirait que tu as compris la leçon.
— Oui, grand manitou.
Darrell Getz était réputé, en son temps, pour sa carrure et son charisme, qui lui avaient valu ce sobriquet.
— J’imagine que c’est mon surnom qui t’a mis la puce à l’oreille. J’aurais dû mettre ma vanité de côté.
— A mon avis, tu aurais dû faire de meilleurs choix de carrière, rétorqua Logan sèchement.
— Tu t’exprimes comme quelqu’un qui a encore la foi, repartit Getz en secouant tristement la tête. Tu sais, j’en avais assez d’essayer de t’éviter. Je savais que tu me reconnaîtrais, même si j’ai beaucoup changé. On dirait que je vais être contraint de t’abattre, finalement.
Liana allait-elle être malheureuse ? se demanda Logan. Cette pensée lui parut insensée. Bien sûr qu’elle le serait, en dépit du fait qu’en ce moment, elle était furieuse contre lui.
« Alors fais en sorte de ne pas aggraver les choses. »
— Qu’est-ce qui t’a fait changer de camp ? Explique-moi au moins cela.
Derrière sa tête, il fit glisser ses doigts dans la manchette droite de sa chemise, là où son canif était maintenu contre son poignet.
— Tu me poses cette question, après ce qu’ils t’ont fait subir ? Après la manière dont ils t’ont trahi ?
— Tu parles de ceux qui vont investir ces lieux dans — il jeta un œil en direction de l’horloge qui se trouvait sur le mur, derrière Getz — environ une minute ?
Il parlait en réalité des agents de Redstone, en qui il avait placé sa confiance, et il ne manqua pas d’apprécier l’ironie de la situation.
— Vraiment, Logan, tu ne comptes pas me boucler comme ça ? Je t’en prie.
— Ça ne dépend que de toi, répondit-il en haussant les épaules.
Le mouvement lui permit de saisir le couteau.
« Allez, Alvera, pensa-t-il. Tiens parole. »
Au même moment, il entendit le signal qu’il attendait : des bruits de pas sur le toit. Exactement la stratégie qu’il aurait employée. Getz leva instinctivement la tête, et Logan saisit l’occasion. Il savait que Getz avait le temps d’appuyer sur la gâchette ; les projectiles ne manqueraient pas de l’atteindre, et un canon scié provoquerait d’immenses dommages à cette distance.
Mais il n’avait pas le choix.
Sa lame était courte, mais terriblement acérée. Il l’enfonça sans problème dans la main qui tenait l’arme à feu, puis il la fit pivoter dans la plaie. Getz hurla. Logan saisit le canon et le repoussa vers le haut. Getz essaya de l’en empêcher, mais sans y parvenir, car la crosse était déjà recouverte de sang.
Lorsque Alvera fit irruption dans la pièce, suivi de près par John Draven, Getz était déjà à genoux. Draven l’examina attentivement, avant de se tourner vers Logan. Le hochement de tête admiratif qu’il lui adressa rappela à Logan l’impression qu’il avait lorsqu’il épinglait son badge.
Les agents de Redstone menottèrent Getz et l’emmenèrent. Lorsqu’il entendit la voix de Liana, qui invitait poliment ceux qui l’empêchaient d’entrer à aller se faire voir, il ne put réprimer un sourire.
Elle apparut enfin sur le seuil du palais secret de Darrell Getz. Son expression passa subitement de la peur au soulagement, et Logan lui-même eut la sensation qu’il venait d’être libéré d’un poids terrible.
— Inutile de sourire, Logan Beck ! Tu me dois quelques explications !
— Je crois que tu as raison.
* * *
— Cette histoire n’a vraiment ni queue ni tête, s’exclama Liana tandis qu’ils tenaient une réunion au quartier général de Redstone. L’enquête que tu menais visait à élucider le meurtre du collègue qui était en réalité à la tête de tout le réseau ? Et c’est lui qui était coupable des forfaits dont tu étais accusé… Quand je pense qu’ils ont abandonné les poursuites lorsqu’ils l’ont cru mort, et qu’ils l’ont traité en héros…
— Mais il n’y avait pas de corps, souligna Alvera.
— Nous pensions qu’ils l’avaient dissimulé, dit Logan. C’était le mode opératoire typique de Marcos. Il nous avait même laissé l’arme du crime, en sachant que nous ne pourrions pas remonter jusqu’à lui.
— Mais vous avez retrouvé les balles, intervint Draven, et il y avait suffisamment de sang dans le coffre de cette voiture pour en déduire que la victime avait succombé. Sans compter qu’on vous avait aussi laissé son badge et son arme de service.
Logan se tourna vers le directeur de la sécurité.
— Ces informations n’ont jamais été rendues publiques.
— Ah bon ? répliqua Draven, prenant un air innocent.
Logan comprit qu’une fois encore, il avait sous-estimé cet homme, ainsi que les compétences de Redstone.
Le scandale de la découverte de Darrell Getz n’avait pas tardé à éclater, et Logan avait été soulagé d’être mis à l’abri par Redstone. Il était encore abasourdi par l’influence qu’avait cette entreprise ; il avait été protégé de l’hystérie des médias, et n’avait eu de comptes à rendre qu’au chef de la police. Celui-ci s’était montré extrêmement prudent, et avait fait comprendre à Logan qu’il s’attendait à un dépôt de plainte de sa part.
— L’idée ne me déplaît pas, concéda Logan après avoir résumé son entretien avec Harkin, mais j’aimerais autant tourner la page immédiatement.
Draven acquiesça.
— Je me disais aussi que ça ne te ressemblait pas.
— Est-ce que le chef t’a proposé de reprendre ton poste ? lui demanda Liana.
Il se tourna vers elle. Ils n’avaient passé aucun moment seuls depuis l’épilogue de cette affaire, et il ignorait s’il devait s’en réjouir ou non. Cependant il n’oubliait pas son expression de pur soulagement lorsqu’elle avait vu qu’il était indemne.
— Oui. Je devrais être réintégré la semaine prochaine. Juste à temps pour assister à la fête de Noël de la brigade.
— Celle de Redstone est bien mieux, dit Draven. Je te le garantis.
Liana garda le silence un moment. Elle le fixait intensément.
— Est-ce que tu veux vraiment reprendre ton ancien poste ? lui demanda-t-elle finalement.
— Je l’ignore.
Alors qu’il prononçait ces mots, il se rendit compte de ce qu’ils signifiaient. Il n’aurait jamais pensé être confronté à pareil dilemme. Quant au visage de Liana, toujours si expressif, il révélait ses sentiments de manière si visible que seul un idiot n’aurait su les déchiffrer : elle avait mal pour lui. S’il détestait la voir si bouleversée, sa compassion lui fit chaud au cœur. Il aimait cette fille, dans toute sa simplicité.
— Il y a un élément que tu dois prendre en considération avant de trancher, dit alors Draven.
Logan leva les yeux vers le directeur de Redstone Sécurité, heureux d’avoir à chasser de son esprit la prise de conscience qui venait de l’assaillir.
— Lequel ?
— Chez Redstone, nous sommes toujours à la recherche de gens compétents et ayant un sens éthique. Nous pouvons te faire une place parmi nous, si tu le souhaites.
— Vous me proposez un poste ?
— Ce n’est pas qu’un emploi, corrigea Draven. Si tu acceptes, tu deviendras l’un d’entre nous.
Il jeta un rapide coup d’œil à Liana. Rien n’expliquait plus clairement ce que signifiait « devenir l’un d’entre eux » que la manière dont ils avaient agi en sa faveur.
— Toutefois, n’imagine pas que ce sera facile, le prévint Draven. D’une certaine manière, notre tâche est encore plus ardue. La grosse différence réside dans le fait que Redstone ne te laissera jamais tomber.
Quitter la grande fratrie de la police revenait un peu à perdre sa famille, la seule qui lui restait. Mais, contrairement à Redstone, elle lui avait fait défaut au moment où il en avait le plus besoin.
Si sa brigade était gérée comme Redstone, tout le monde s’en porterait mieux.
— Je t’accorde un moment pour y réfléchir, dit Draven en se levant. J’imagine que vous avez des choses à vous dire, tous les deux.
Logan se tourna vers Liana, et se demanda pourquoi elle baissait les yeux.
— A propos, ajouta Draven sur un ton un peu trop détaché, Redstone organise aussi de somptueux mariages.
Il quitta la pièce avant que Logan puisse réagir, mais celui-ci était trop absorbé par l’expression de Liana. Ses joues s’étaient embrasées ; elle gardait la tête baissée. Il sentit son cœur se serrer.
Son sens de l’équité, qui risquait de rester hypersensible pour quelque temps, étant donné ce qui lui était arrivé, l’obligea à prononcer les mots qui le faisaient déjà souffrir.
— Liana. Je comprendrais parfaitement… si tu souhaitais t’éloigner de moi. Tu as eu le loisir de remarquer que je n’avais rien du chevalier en armure que tu croyais avoir rencontré à la banque ce jour-là.
Elle leva alors vivement la tête, et, à la grande surprise de Logan, elle paraissait furieuse.
— C’est vraiment ce que tu crois ? Que ce n’est que cette stupide « idolâtrie chronique » qui m’aurait atteinte de manière irrémédiable ?
— Je n’ai jamais dit que c’était stupide. Je pensais qu’il ne s’agissait que de… gratitude.
— Je suis guérie depuis longtemps, depuis que j’ai compris combien les héros sont difficiles à vivre.
— C’est ce qu’on m’a dit. Aucune femme…
Il s’interrompit en la voyant se lever brusquement.
— Logan, tu es le type le plus borné que je connaisse !
Il ferma les yeux, et prit une grande inspiration.
— Le plus crétin, tu veux dire.
— Ça aussi.
Lorsqu’il rouvrit les paupières, elle le toisait, le regard voilé par la colère.
Elle était magnifique.
— Arrête de parler des femmes comme si nous étions toutes semblables. Et ne me dis pas que ta mésaventure avec Lisa t’empêche d’aller de l’avant. Ce n’était qu’une idiote qui ne te méritait pas, Logan.
— Je ne pense plus à elle, Liana, dit-il le plus sincèrement du monde. Je veux simplement que tu sois sûre de toi. Que tes sentiments soient véritables.
— Ils sont inchangés, depuis huit ans. Ils ont survécu à tout ça. Cela ne te suffit-il pas ? Je ne suis plus cette jeunette crédule, tu sais.
— Moi non plus, dit-il doucement.
— Qui sommes-nous, alors ?
Il la dévisagea un long moment, puis, lentement, il se leva. Si la vie lui offrait une seconde chance, il la saisirait. Et peut-être que chez Redstone, il trouverait enfin sa place.
— Nous sommes toi et moi. Et nous allons mettre toutes les chances de notre côté.
— Il était temps, marmonna-t-elle.
— Quel caractère ! maugréa-t-il, avant d’éclater de rire et de l’attirer à lui. Ça m’apprendra à tomber amoureux d’une rousse.
— Il était temps, répéta-t-elle.
Les mariages Redstone se mirent alors à lui trotter dans la tête.
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Par-delà le danger - Un suspect très séduisant
Graves