Par-delà le danger - Un suspect très séduisant

Chapitre 5

5

 

 

Liana sursauta. Elle n’avait jamais vu l’homme qui se tenait dans l’entrée de son bureau, mais sa simple présence avait créé une espèce de tension dans la pièce.

Ce qu’on appelle avoir du charisme, songea-t-elle. Et cet homme en avait à revendre.

Il était de la même taille que Logan et ses cheveux étaient aussi sombres, mais la ressemblance s’arrêtait là. L’homme avait un corps noueux qui exhalait la force et la rapidité, alors que Logan avait de larges épaules et une musculature imposante. Ses yeux étaient d’un vert aussi vif que ceux de Logan étaient bleus. Et si ceux de Logan trahissaient tout ce qu’il avait vécu lors de sa carrière de policier, les siens vous donnaient l’impression qu’il en avait vu davantage, et dans des situations encore plus rocambolesques.

Sa particularité la plus marquante, cependant, restait la disgracieuse cicatrice qui barrait sa joue gauche. S’il s’agissait de toute évidence d’une blessure ancienne, la fine ligne blanche qui descendait de sa tempe à sa mâchoire n’en était pas moins impressionnante. Rapidement, elle chercha à en détourner son regard, comme la plupart des gens devaient le faire, puis elle se demanda comment elle réagirait à la place de cet homme. Elle fit donc en sorte de garder son aplomb et le regarda droit dans les yeux, même si son regard perçant et scrutateur l’intimidait. Au bout d’un moment il lui sourit avec chaleur, et elle put enfin respirer normalement.

— Mademoiselle Kiley, dit-il en lui tendant la main, je suis John Draven.

C’est-à-dire le légendaire directeur de la sécurité. Elle entendit Logan marmonner quelque chose. Evidemment, il savait qui il était.

Sa poignée de main fut conforme à ce qu’elle attendait, ferme sans toutefois vous broyer les phalanges.

— Bienvenue chez Redstone.

— Je vous remercie. Je… j’ignorais que vous travailliez dans cet immeuble. Sam m’a dit que vos collaborateurs se faisaient très discrets, même au quartier général, au cas où ils seraient contraints de travailler sous couverture.

— C’est vrai, mais j’ai décidé de faire une exception aujourd’hui.

« Pour moi ? », se demanda-t-elle, un peu déroutée par l’attention extrême que portait l’entreprise à ses inquiétudes.

Il se tourna vers Logan, et le considéra de manière encore plus insistante qu’il ne l’avait fait avec elle. Logan se redressa légèrement et lui renvoya un regard aussi pénétrant. Elle réprima un sourire face à cette compétition d’ego, si typiquement masculine.

— Vous êtes Beck, c’est ça ? s’enquit Draven en tendant la main à Logan.

Celui-ci hésita un instant avant de la saisir, et Liana eut l’intuition que leur salutation n’était pas de la même teneur que la précédente, sans toutefois aller jusqu’au bras de fer.

— Et vous êtes Draven, le supérieur d’Alvera.

— Oui.

* * *

Logan acquiesça, tout en scrutant l’homme qui se trouvait en face de lui.

— Je ne connaissais pas votre nom jusqu’il y a peu, mais la réputation de votre équipe vous précède, et elle en dit long sur vous.

— Dans ce cas, vous devriez savoir que nous sommes en mesure de vous aider.

Logan secoua la tête.

— La police est déjà sur l’affaire.

Quel entêté ! pensa Liana, excédée. Mais s’il ne l’avait pas été, il aurait probablement succombé à ses blessures, lui avait-on répété à maintes reprises.

— Et elle vous soutient ? répliqua Draven.

La mâchoire de Logan se crispa.

— J’ai eu affaire à George Harkin, par le passé, ajouta Draven. Il m’a vraiment impressionné.

Logan fronça les sourcils, comme s’il était en train de revoir l’opinion qu’il portait sur le directeur du service de sécurité.

— Je veux dire par là que je n’avais jamais rencontré de personne aussi intolérante, ne cherchant qu’à servir ses propres intérêts, et prête à manipuler n’importe qui pour parvenir à ses fins.

Logan expira lentement, et Liana vit à son expression que Draven venait de marquer un point.

— Vous comptez vraiment sur ce type pour sauver votre peau ? lui demanda-t-il finalement.

— Ecoutez, j’apprécie votre offre, et je suis conscient du fait que vos agents sont les plus compétents. Mais vous entrez en terrain dangereux. Les affaires mêlant drogue et argent sale ne sont pas du ressort des civils.

— Vous essayez de nous protéger ?

Draven semblait amusé.

— Absolument, intervint Liana, sans laisser à Logan le temps d’ouvrir la bouche. C’est tout lui.

Logan plongea son regard dans le sien, et elle crut y voir un éclair de fierté avant qu’il ne réplique sèchement :

— Liana, ces types tuent pour des broutilles. Le poste que j’occupe était celui de l’inspecteur Getz, qu’ils ont abattu. Ce n’est pas un jeu.

— Je le sais.

Elle se tourna ensuite vers l’autre homme.

— Il est innocent, monsieur Draven.

— Appelez-moi John, je vous en prie, lui répondit-il en souriant. Vous faites partie de Redstone, maintenant.

— Eh bien, John, il n’a rien fait.

— Je vous crois.

Il jeta ensuite un regard à Logan, qui les dévisageait, à la fois perplexe et incrédule.

— Mes informateurs m’ont affirmé que vos collègues allaient vous manger à la petite cuillère, mon ami.

— Vos informateurs ?

— Vous pensiez que j’allais mettre mon équipe sur le pied de guerre sans procéder à quelques vérifications préalables ? Moi aussi, je connais votre réputation, Beck. Celle d’un flic qui va jusqu’au bout des choses, mais qui a plus d’une fois testé les limites de la brigade. Vous avez déjà frôlé la mise à pied, lors de l’affaire Hayes, si je ne m’abuse.

Logan parut décontenancé. Draven poursuivit.

— Je sais également que vous avez gravi les échelons suffisamment vite pour rendre jaloux ceux qui sont restés sur le carreau. Et quand on est représentant de la loi, on a déjà bien assez d’armes pointées sur soi… De surcroît, Lang, l’officier à qui Harkin a confié votre dossier, vous a promis de vous faire mettre à genoux. Je me trompe ?

Logan semblait à présent complètement dépassé.

— Comment l’avez-vous appris ?

— Nous n’avons pas bâti notre réputation en nous tournant les pouces. Et nous bénéficions de quelques ressources qui pourraient vous étonner.

— Je n’en doute pas.

— Nous avons un avantage certain sur la police. Nous ne sommes pas pieds et poings liés par un fatras de procédures et de restrictions qui vous empêchent d’effectuer votre travail efficacement.

Logan semblait reconnaître l’exactitude du tableau dressé par Draven, mais il résistait toujours.

— Une fois encore, j’apprécie votre sollicitude. Et pour être franc, j’envie votre cadre de travail. Mais j’ai assez de problèmes. S’ils apprennent que je vous ai laissé fourrer votre nez…

— Ils ne sauront rien. La discrétion est notre seconde nature.

Liana crut déceler sur le visage de Logan une expression de regret.

— Je vous remercie, mais… non. Cela ne ferait qu’aggraver les choses.

— Ne l’écoutez pas, monsieur Dra… John. Je vous en prie. Nous devons l’aider. S’ils pensent qu’il est coupable, cela signifie qu’ils l’ont d’ores et déjà classé parmi les traîtres.

Draven décocha à Liana un sourire qui la rassura aussitôt. Sans le connaître, elle avait acquis la certitude que si un homme, en ce monde, était capable de redresser tous les torts, c’était bien John Draven. Mais lorsqu’il prit la parole, son ton était grave.

— Nous allons nous y atteler, Liana. Quant à vous, restez à l’abri, à l’écart de tout ceci.

— C’est impossible ; je suis l’initiatrice de cette contre-enquête.

— Mais c’est à nous de la mener. Il est temps de vous effacer et de nous laisser prendre les choses en main.

— Mais…

Draven lui coupa gentiment la parole.

— Si Redstone vous a engagée, cela signifie que vous êtes très intelligente, Liana. Toutefois, vous n’êtes pas formée à ce genre de tâches. Nous nous en chargerons.

Logan s’interposa.

— Cela ne vous concerne pas, ni vous, ni elle. Occupez-vous de vos affaires, tous les deux.

Draven lança à Logan un regard compréhensif, mais implacable.

— Je suis navré, mais j’ai reçu des ordres. Vous savez ce que c’est. Un seul homme est en mesure d’arrêter la machine, et je doute qu’il soit décidé à le faire. Il connaît la valeur de ses gens.

— Liana vient tout juste d’intégrer votre équipe, lui rappela Logan.

Draven ricana.

— Elle n’en a pas moins l’étoffe d’un employé de Redstone. Elle l’a d’ailleurs prouvé en prenant votre défense.

Liana sentit ses joues s’empourprer en entendant ce compliment, et davantage lorsque Draven l’accompagna d’un clin d’œil.

— Alvera passera vous voir, ajouta Draven à l’adresse de Logan. Il a quelques questions à vous poser.

Logan haussa les sourcils.

— Et vous pensez que je vais lui confier les détails d’une enquête sur laquelle je travaille depuis plus d’un an ?

— Est-elle encore en cours ?

Draven hocha la tête en voyant la grimace de Logan.

— C’est bien ce que je pensais. Et le fait qu’ils vous l’aient retirée aussi brutalement me pousse à me demander si cela ne faisait pas partie de leurs plans.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— Marcos ignorait que vous étiez policier. Ce n’est donc pas une mascarade visant à le convaincre que vous étiez un flic véreux. Par conséquent, il y a peu d’alternatives.

Logan poussa un long soupir, mais garda le silence.

— Alvera viendra, et il poursuivra son enquête, que vous coopériez ou non. Mais ce serait plus simple de travailler avec lui que contre lui, le prévint Draven.

Le directeur du service de sécurité se dirigea vers la porte, puis il leur jeta un dernier regard par-dessus son épaule.

— Et il en va de même pour vous deux.

Draven avait disparu avant qu’ils aient eu l’occasion de répliquer, et le silence qui s’instaura dans son sillage était chargé de tension, mais aussi d’étonnement.

— Eh bien, fit Liana à mi-voix, sa réputation n’est pas surfaite. Et Redstone Sécurité repose sur ses épaules…

— La motivation ne risque pas de faire défaut à ses hommes.

Elle crut entrevoir une lueur d’espoir. Logan était-il impressionné au point d’accepter leur aide ? De coopérer ? Elle mourait d’envie de lui poser la question, mais elle craignait de le braquer.

— Il travaille avec Josh depuis ses débuts, à l’époque de Redstone Aviation, se borna-t-elle à lui expliquer. On m’a dit qu’il était militaire, et que son meilleur ami était le frère de Josh. Ils se sont rencontrés lorsque John est venu lui annoncer le décès de celui-ci.

— Cela n’a pas dû être un moment facile.

— Il paraît que Josh l’a très mal pris, et que leur entrevue s’est transformée en pugilat.

— Josh Redstone et lui ? Cela devait valoir le déplacement.

— Josh a gagné, repartit-elle en souriant malgré elle, avant de se reprendre. Il devait être fou de douleur ; son frère était la seule famille qui lui restait.

— Et Draven s’est probablement retenu.

— Tu as raison. Il ne voulait sûrement pas blesser le petit frère de son meilleur ami.

— C’est tout à son honneur.

— Depuis ce jour, il a toujours été aux côtés de Josh. Leur amitié est à l’origine de ce qui constitue la pierre angulaire de Redstone : la loyauté.

Lorsqu’elle le vit se rembrunir, elle sut que son sous-entendu ne lui avait pas échappé ; c’est bien cette confiance inébranlable qui faisait terriblement défaut à ses collègues.

— Tu es vraiment à ta place dans ce milieu…

— Merci, répondit-elle, acceptant sa remarque comme un compliment, sans être sûre que c’en soit vraiment un.

— Comment as-tu eu vent de toutes ces anecdotes ? Tu viens d’être embauchée.

— J’ai effectué quelques recherches. Beaucoup, en fait. Et une fois que tu entres ici, tu as l’impression d’être entourée de légendes. Les employés aiment leur entreprise, et ils sont fiers de la faire connaître.

— Oui, je suis au courant de tout ce baratin du style « Redstone est une grande famille »…

— C’est pourtant la vérité ! se récria-t-elle aussitôt.

Redstone ressemblait en fait à ce qu’était censée être la grande famille de la police. Ce que croyait Logan, avant que ses frères d’armes lui tournent le dos. Son amertume et son regard voilé n’avaient pas d’autre fondement.

— Reste en dehors de tout ça, Liana, répéta-t-il doucement.

Et avant qu’elle puisse réagir, il refermait la porte du bureau derrière lui. * * *

Logan était assis dans sa petite BMW, perdu dans la contemplation de l’océan. Il percevait vaguement le bruit des autres véhicules et des passants, les cris des adolescents s’adonnant au beach-volley ou ceux, plus perçants, des enfants qui jouaient sur la plage.

Tout cela lui aurait-il paru plus compréhensible s’il avait dormi plus de deux heures, ces trois dernières nuits ? Il en doutait.

Son portable se mit à sonner. Le nom de Ken Ross s’afficha, l’homme qu’il considérait comme son meilleur ami au sein de la brigade — mais qui ne l’avait jamais appelé depuis sa mise à pied, pas même pour lui demander s’il était effectivement coupable… Il faillit ne pas répondre ; il n’avait pas envie de parler à Ken, ni à qui que ce soit. Il finit par décrocher, juste avant que le répondeur s’enclenche.

— Logan Beck à l’appareil.

— Logan, c’est Ken.

— Tu es sûr que c’est moi que tu cherches ? Je suis peut-être contagieux, tu sais…

— Arrête ton numéro, Logan. Ecoute-moi, plutôt.

— Je n’ai fait que ça toute la journée, et j’en ai assez.

— Crois-moi, mon vieux, j’essaie seulement de te rendre service.

— Vraiment ? Un collègue, un frère d’armes, serait donc prêt à me tendre la main ? La semaine dernière j’y aurais sûrement cru.

— Tu es à cran. Je le serais aussi, à ta place. Mais Logan… ils ont un témoin.

Logan fronça les sourcils. Il n’était pas coupable des forfaits dont il était soupçonné, aussi, comment pouvaient-ils produire un témoin ?

— Qui est-ce ?

— Je l’ignore, mais c’est un type qui était en affaires avec Marcos.

— Génial. La parole d’un type qui fricotait avec notre plus gros trafiquant de drogue a donc plus de poids que la mienne ?

— Tout ce que je sais, c’est qu’ils le qualifient de témoin.

— Qu’a-t-il vu ?

— D’après les rumeurs, tu aurais accepté une enveloppe des mains d’un lieutenant de Marcos, la veille d’une grosse livraison de crack que tu n’as pas signalée, alors que, d’après lui, tu étais au courant.

— Il ment.

— Je ne fais que répéter ce qui circule.

— Et quand cette transaction aurait-elle eu lieu ?

— Je n’en sais rien.

— Tu ne m’aides pas beaucoup.

Ken lui répondit par une insulte bien sentie, et Logan fit un effort pour ne pas laisser son humeur belliqueuse prendre le dessus. Il devait s’estimer heureux que son collègue prenne la peine de l’appeler.

— Excuse-moi, Ken. Je te remercie de m’avoir prévenu.

— Si tu as un alibi, j’espère qu’il est en béton. Et si tu n’en as pas, trouves-en un rapidement.

Logan soupira bruyamment.

— Sans connaître la date exacte, ce n’est pas évident.

— Je vais essayer d’en apprendre davantage, mais depuis que ce gars a fait son apparition, plus grand-chose ne filtre. Ce qui est sûr, c’est qu’ils cherchent à te coincer.

— Je sais. Les requins ne font pas de quartier.

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