Par-delà le danger - Un suspect très séduisant
Chapitre 18
18
« Il se fiche de moi », se dit Liana, complètement déconfite.
Elle détestait ces petits jeux. Logan l’embrassait à perdre haleine et puis, soudain, il redevenait froid et la repoussait.
De toute évidence, il avait regretté son élan vers elle aussitôt qu’il y avait cédé. Alors qu’elle, nouille comme elle l’était, était restée plantée là, espérant une nouvelle volte-face.
Elle se tenait à présent dans le salon, tâchant de rassembler ses pensées, tout en se reprochant de se montrer si sensible. Elle savait qu’elle mettait en péril ce poste pour lequel elle s’était battue, si elle ne l’avait pas déjà perdu. N’importe quel autre patron l’aurait renvoyée depuis longtemps.
Toutefois, aucune autre entreprise ne lui aurait offert son aide…
Quoi qu’il en soit, elle ferait mieux de les appeler pour justifier son départ inopiné. Elle devait bien cela à Lilith, qui s’était montrée plus que tolérante. Elle s’était persuadée qu’elle parviendrait, à force de travail acharné, à réparer les dommages causés par son ancien employeur, mais pour le moment, elle était encore bien loin d’atteindre ce but.
Elle composa le numéro de Redstone, qu’elle avait à peine eu le temps d’enregistrer dans son répertoire. Lilith décrocha, et elle put lui expliquer sans détour qu’elle se sentait incapable de se concentrer sur ses dossiers pour le moment. Sa supérieure accueillit son aveu avec bien plus de compassion qu’elle n’avait le sentiment d’en mériter.
— Ne vous inquiétez pas, la rassura Lilith, nous pouvons vous accorder un délai supplémentaire.
Quelle ironie du sort ! Son refus de collaborer avec JetCal lui permettait aujourd’hui de sauver son poste. Si elle leur avait donné un préavis, elle n’aurait jamais pu commencer aussi rapidement chez Redstone. Du reste, son ancienne chef, qui avait pris part aux manœuvres frauduleuses de l’entreprise, n’avait pas mérité qu’elle fasse preuve de la moindre courtoise.
Contrairement à Redstone, et à Lilith.
— Je suis désolée, répéta-t-elle. Je reviendrai travailler dès que possible, je vous le promets.
— Faites de votre mieux. Mais Redstone Sécurité a pris ce dossier en charge. Il était convenu que vous deviez rester à l’écart. A l’abri.
— Je n’ai rien fait… si ce n’est jouer les chauffeurs de taxi.
— Et les aubergistes, d’après ce que j’ai entendu.
Liana rougit. Elle aurait dû se douter que Tony Alvera en parlerait à Lilith. Et même si, à son grand désespoir, rien ne s’était passé entre Logan et elle, elle savait que les apparences pouvaient être trompeuses.
— Il n’a nulle part où aller, se justifia-t-elle. Il ne peut décemment pas retourner à son ancien appartement.
— Allons, allons, je ne vous demande pas d’explications, lui dit gentiment Lilith, si bien que Liana comprit qu’elle avait réagi de manière exagérée. Soyez prudente. Il s’agit d’une situation très délicate.
— Je le sais.
« Bien plus que vous l’imaginez », ajouta-t-elle in petto.
— Dans ce cas, faites ce qui vous semble juste, Liana.
— Je ne suis pas sûre d’avoir quoi que ce soit à faire dans cette histoire. On vient de me suggérer de m’occuper de mes affaires.
— C’est votre policier qui vous a dit cela ?
— Ce n’est pas mon policier, rétorqua Liana un peu trop fermement.
— Je vois, répondit Lilith — et Liana craignait qu’en effet, sa patronne vît parfaitement tout ce qu’elle taisait. Il se montre déraisonnable ?
— C’est bien pire. Il est plus qu’entêté, c’est une vraie tête de mule.
— Il prend des décisions et s’y tient, coûte que coûte ?
Lilith semblait plus l’admirer que le condamner.
— Pas exactement, marmonna Liana. Il lui arrive de changer d’avis en plein…
Elle s’interrompit avant de dire « en plein baiser ».
« C’est à ta supérieure que tu t’adresses, s’admonesta-t-elle. Et elle en a assez fait pour toi. »
Seulement, il était tentant de se confier à Lilith, presque trop amicale.
— Liana, insista celle-ci, avec une pointe d’inquiétude non feinte dans la voix, soyez prudente. Ne laissez personne vous faire de mal.
Liana faillit répondre qu’il était trop tard, qu’elle était déjà blessée.
— Je vous remercie de votre sollicitude, parvint-elle à articuler, malgré son émotion.
— Vous faites partie de Redstone, désormais. Une grande famille veille sur vous.
A peine avait-elle raccroché que le téléphone se mit à sonner.
— Comment se porte la charmante Liana, ce matin ?
Elle se serait volontiers passée des cajoleries de Tony Alvera.
— Elle est de mauvais poil.
— Oh ! Quel dommage !
— Pourquoi vous montrez-vous donc tous si suffisants et condescendants, aujourd’hui ?
— Aïe ! J’en déduis que notre ami commun, l’inspecteur Beck, ne sait pas te caresser dans le sens du poil ?
« Il ne m’a pas caressée du tout », faillit-elle répliquer. Elle rougit violemment à cette pensée, et fut soulagée que personne ne voie son visage.
— On peut le dire comme ça, finit-elle par répondre.
Elle pensait avoir employé un ton neutre, mais Tony était très perspicace.
— Je m’en suis douté dès qu’il m’a parlé.
— Il t’a appelé ?
— Hier soir. Comment va-t-il aujourd’hui ?
— Eh bien, physiquement parlant, tout semble bien fonctionner.
Très bien, même, se dit-elle, se rappelant combien il avait été émoustillé, ce qui la fit rougir une fois encore.
Tony adopta le ton de la confidence.
— Logan est soumis à d’énormes pressions. Prends garde, Liana, à ne pas te trouver à proximité le jour où il explosera.
— Quelle charmante perspective, ironisa-t-elle.
— Ce n’est qu’un conseil, prodigué en connaissance de cause. Je suis passé par là avant lui.
Liana décela dans sa voix une note douce, inattendue, qui lui fit conclure que, comme Lilith, il s’inquiétait vraiment pour elle.
— Dis-moi, Liana, reprit-il, notre garnement est-il dans les parages ? J’aimerais lui parler.
Il avait retrouvé sa voix habituelle, un peu moqueuse, et il fallut un instant à Liana pour s’y habituer.
— Euh… Pourquoi ne l’as-tu pas appelé sur son portable ?
Elle répugnait à l’idée de retourner dans la chambre d’amis après ce qui s’était passé entre eux.
— J’ai l’impression qu’il est éteint. Je suis redirigé vers sa boîte vocale. Je me suis dit qu’il était peut-être… occupé.
Le sous-entendu ne lui échappa pas.
— Eh bien, oui, c’est un peu ça, marmonna-t-elle.
« Affairé à m’embrasser puis à me rejeter. Quand on dit que les femmes sont versatiles… »
— Dans ce cas, tu peux me le passer ?
— Oui, bien sûr, attends un instant.
Elle longea le couloir, cherchant à chaque pas à retrouver sa contenance. Lorsqu’elle arriva devant la porte, elle pensait avoir regagné assez d’aplomb pour faire face à une situation qui risquait d’être embarrassante.
N’étant pas d’humeur à se montrer courtoise envers lui, elle ne prit pas la peine de frapper, et tourna la poignée. L’instant d’après, elle regrettait amèrement d’avoir fait fi des bonnes manières inculquées par sa mère.
Il était debout à côté du lit, entièrement nu, tenant dans ses mains un jean taché de sang, qu’il venait probablement de retirer. Elle se figea un instant sur le seuil, incapable de détacher ses yeux de lui. Elle savait que ce n’était pas seulement la gêne qui provoquait une vague de chaleur dans tout son être.
Elle devait admettre que dame Nature l’avait plutôt gâté.
Le fait qu’après sa mésaventure, elle pense encore à lui de cette manière l’énerva suffisamment pour qu’elle traverse la pièce d’un air dégagé, avant de lancer négligemment le combiné sur le canapé-lit.
— C’est Tony Alvera, lui dit-elle sèchement.
Il la dévisagea, immobile, sans chercher à dissimuler sa nudité. A vrai dire, il paraissait complètement éberlué, ce qui ne manqua pas de l’amuser, et lui permit de quitter la pièce la tête haute.
Elle avait refermé la porte derrière elle, calmement mais fermement, et était parvenue jusqu’à sa propre chambre avant que ses jambes se dérobent sous elle. Elle se laissa alors glisser au sol, tremblant légèrement.
Elle avait bien fait, songea-t-elle avec détachement. Elle s’était sortie d’affaire sans se ridiculiser, allant jusqu’à feindre l’indifférence. Contrairement à lui.
Il lui aurait été impossible de ne pas remarquer que son entrée ne l’avait pas laissé de marbre. Une fois de plus ? Car il était indéniable que, lorsqu’il l’avait embrassée, il avait déjà été excité.
Et alors ? se dit-elle, essayant de faire preuve d’autant de flegme que lorsqu’elle était face à lui. Ces choses arrivent, lorsqu’un homme embrasse une femme.
Mais pour elle, cette réponse ne suffisait pas. Un simple baiser n’avait pas un tel effet.
Du moins, jusqu’à aujourd’hui.
« Je ne suis pas celui que tu crois… »
Ses mots hantaient son esprit, tout comme l’image de son corps, de ses longues cuisses musclées, de ses fesses hautes et fermes — qu’elle avait déjà eu l’occasion de remarquer ; il aimait en effet porter des jeans assez moulants. Elle savait déjà, pour l’avoir contemplé alors qu’il dormait, qu’il avait un torse large, recouvert d’une toison qui s’égarait peu à peu sur son ventre plat ; elle n’ignorait plus désormais que le reste de son anatomie était tout aussi viril.
Même si le bon sens lui soufflait qu’il aurait pu réagir de la sorte face à n’importe quelle femme, elle ne parvenait pas à se débarrasser de ce petit frisson grisant ressenti à l’idée qu’elle était à l’origine de son excitation.
Elle entendit le chauffe-eau se mettre en marche. Son imagination s’emballa aussitôt — Logan nu dans sa cabine de douche ! — d’autant qu’il n’existait plus aucune part d’ombre dans le tableau qu’elle se représentait.
« Génial, se dit-elle. Je dois donc l’ajouter à la liste des choses auxquelles je dois m’efforcer de ne plus songer. »
La journée allait être longue.
* * *
— Tony avait du nouveau ?
Logan avala une dernière gorgée de café de la tasse en terre cuite qu’il s’était appropriée. Il la reposa doucement sur le comptoir de la cuisine, prenant mille précautions inutiles, et considéra l’objet comme s’il risquait de prendre la fuite à tout moment. Puis il saisit son portable et le ralluma, essayant d’oublier pour quelle raison il l’avait éteint, à un moment où il souhaitait ne pas être dérangé.
Il était un peu surpris que son abonnement n’ait pas été annulé, puisqu’il était pris en charge par la brigade dans le cadre de son opération sous couverture, au même titre que sa BMW. Lang n’y avait certainement pas encore pensé, mais il le réclamerait probablement aussi, car son répertoire, ainsi que son journal d’appels, regorgeaient d’informations sur Marcos et ses hommes. Quoique… Lang était-il assez malin pour s’aviser qu’il avait cette mine d’or entre les mains ? Les malfaiteurs employaient des appareils volés pour entrer en contact avec leurs clients et les autres trafiquants, mais comme il faisait partie du premier cercle, ils avaient fini par lui faire confiance.
Depuis ce matin, depuis ce moment où Liana avait foncé droit vers lui pour lui donner son téléphone, il avait cherché à ignorer la jeune femme. Le fait qu’elle n’ait pratiquement pas cillé face à sa nudité avant de tourner les talons sans un mot lui confirmait qu’il l’avait blessée.
Ou rendue furieuse, s’il en jugeait par le ton froid sur lequel elle venait de poser sa question. Il réfréna son envie de lui présenter ses excuses, car en fin de compte, si elle était exaspérée, elle resterait à bonne distance de lui. Ce qui valait mieux pour tout le monde.
— Il veut que j’aille parler à quelqu’un. Il est en route.
Il n’aima pas l’éclat qui brilla dans ses yeux, aussi s’empressa-t-il d’ajouter :
— Et non, tu ne nous accompagneras pas.
Le froid devint soudain glacial, et elle lâcha :
— Je vois.
« Très bien, se dit-il. Sois en colère, et reste loin de moi. En sécurité. »
— Puisque je te suis parfaitement inutile, j’imagine que je ferais aussi bien de retourner à ce travail que j’ai déserté.
Une fois encore il fut tenté de s’excuser, mais il se retint. Il valait mieux qu’elle continue à lui en vouloir.
— Excellente idée, répliqua-t-il. Dépêche-toi, avant qu’ils te renvoient pour abandon de poste.
A la couleur rosée prise par ses joues laiteuses, il sut qu’il avait fait mouche. Elle quitta la cuisine sans un mot. Puis il entendit la porte d’entrée se fermer — ne lui arrivait-il donc jamais de les claquer, même lorsqu’elle était excédée ? — et le moteur de la petite voiture de sport ronronner. Le léger crissement des pneus, lorsqu’elle effectua un virage pour quitter l’allée de garage et s’engager sur la route, fut le seul signe révélant qu’elle n’était pas aussi imperturbable qu’elle voulait le laisser paraître.
Il avait atteint son but. Elle se rendait au bureau, où elle serait à l’abri de tout danger.
Alors pourquoi ne se sentait-il pas soulagé ?
* * *
Liana tâcha de se calmer. Précipiter sa voiture contre un poteau ne résoudrait rien. Mais elle se sentait… comme une pile électrique, selon l’expression de son père. Et son attention était dispersée dans tellement de directions qu’elle était incapable de se concentrer.
Elle se dit qu’elle devrait appeler sa mère, à qui elle n’avait pas parlé depuis une semaine, car elle lui prodiguerait de bons conseils. Etre séparée d’elle pour Noël serait une épreuve, mais elle avait décidé de rester à son poste, afin de faire bonne impression auprès de son nouvel employeur.
Oui, elle allait se confier à sa mère. Après tout, elle avait vécu aux côtés d’un héros pendant trente ans, et cela n’avait pas toujours été simple… On pouvait même dire qu’à certaines périodes, le tempérament de son mari lui avait rendu la vie impossible.
Comme Liana s’arrêtait à un feu rouge, juste avant de s’engager sur le boulevard où se trouvait le siège de Redstone, un souvenir refit surface dans son esprit — une dispute opposant ses parents, l’une des rares auxquelles elle avait assisté. Comme elle était encore très jeune, les détails lui avaient échappé, mais il s’agissait d’une chose que son père avait dissimulée à sa mère.
J’essayais seulement de te protéger…
Les paroles de son père résonnaient dans sa tête. Il avait maintes fois répété que la sécurité de sa famille passait avant tout. Et cela faisait écho aux mots que Logan avait eus en la repoussant, ces mots qu’elle avait ressentis comme une humiliation.
Reste loin de moi. Cela vaut mieux.
N’était-ce pas ce que voulait dire Logan ? Qu’il ne s’éloignait pas d’elle sur un plan personnel, que ce baiser n’avait rien de stupide, mais seulement qu’il ne voulait pas la mêler à ses problèmes, et qu’il cherchait à la préserver du danger ? Elle avait peut-être tiré des conclusions hâtives, parce qu’elle manquait de confiance en elle…
Si elle avait été sûre qu’il soit encore chez elle, elle aurait fait demi-tour ; elle détestait les malentendus et cherchait toujours à clarifier les choses au plus vite. Mais Tony était probablement déjà passé, et ils devaient être en route vers la mission périlleuse que l’agent de Redstone avait en tête.
A ce moment, un gros 4x4 noir émergea d’une ruelle sur sa droite. Elle écrasa ses freins, priant pour que les voitures qui la suivaient réagissent aussi promptement, parce qu’elle n’avait nulle part où aller.
Elle sentit un impact et entendit un froissement de tôle lorsque la voiture derrière elle emboutit son petit bolide hors de prix. Elle avait réussi à éviter le 4x4, mais n’avait pas été chanceuse pour autant. Choquée par l’accident, elle perçut confusément des cris.
Elle aurait dû se montrer plus attentive, au lieu de se préoccuper des élucubrations de Logan Beck, se dit-elle alors que l’occupant du 4x4 se dirigeait vers elle.
— Je vais bien, dit-elle en hâte quand l’homme ouvrit sa portière.
Puis elle se dit qu’elle aurait dû le laisser s’inquiéter davantage. Quelle idée de s’engager aussi précipitamment sur une avenue à fort trafic !
Le monde sembla s’écrouler autour d’elle lorsqu’une main saisit son bras et la força à quitter son véhicule. Elle leva les yeux. Elle avait déjà vu ce visage. Il lui fallut un instant pour se rappeler où.
Alors, la terreur l’envahit. Comme Ce Jour-Là, huit ans plus tôt.
Mais aujourd’hui, Logan n’était pas là pour jouer les héros.
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