Par-delà le danger - Un suspect très séduisant

Chapitre 7

7

 

 

Riley s’approcha de la fenêtre et regarda au-dehors, comme s’il pouvait y voir les montagnes et non son reflet. Tout son corps vibrait de désir. Derrière lui, Hannah respirait par à-coups.

— C’est une avancée dans l’enquête, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.

Il inspira profondément pour se reprendre. Il était capable de se contrôler, bon sang !

— Elle s’appelait Cara Sandifer, dit-il en se tournant vers elle. Un fermier a trouvé son corps dans un bassin d’irrigation quelques heures après sa mort.

Il revint vers le lit, restant à bonne distance d’Hannah, et ajouta la photo de la boucle au dossier de Cara.

— Tu devrais avertir quelqu’un, suggéra-t-elle. Joe.

Riley acquiesça.

— Il pourra faire circuler l’information dans la région. Nous allons aussi chercher le fabricant pour voir qui vend ce type de boucle dans le Wyoming et en quelle quantité.

Elle s’était assise au milieu du lit, les genoux remontés contre sa poitrine comme pour se protéger, dans la même position qu’à l’hôpital quand les techniciens de l’identité judiciaire s’affairaient autour de son lit.

La compassion l’emportant sur son malaise, il s’approcha d’elle et lui pressa l’épaule.

— C’est une bonne nouvelle. Tu nous as vraiment aidés.

Elle redressa la tête et déplia ses jambes pour s’asseoir en tailleur. Quand elle reprit la parole, sa voix était plus ferme.

— J’espère que vous allez le retrouver. C’est tout ce qui m’importe, tu sais. Trouver ce type et rentrer chez moi sans encombre.

Riley saisit la mise en garde sous-entendue. Elle avait peut-être ressenti l’électricité entre eux, mais n’était pas plus que lui encline à y céder.

Voilà qui allait considérablement lui faciliter la tâche, songea-t-il avec soulagement.

Il se trompait lourdement.

* * *

— Il y a quatre cent cinquante magasins qui vendent des boucles de cette marque, annonça Joe Garrison en soupirant. Tous ont à un moment ou à un autre stocké ce motif. Au moins trente de ces magasins sont dans le Wyoming, et Dieu sait combien dans les Etats voisins.

Hannah le fixa, submergée par la déception.

— Tant que ça ?

— Nous avons demandé à examiner les transactions, mais si cette boucle a été payée en espèces, il n’y aura aucun moyen d’identifier l’acheteur. Nous n’avons plus qu’à espérer qu’il a réglé par carte, ajouta Joe avec un nouveau soupir.

— Eh bien, peut-être aurons-nous de la chance, répondit Hannah qui se voulait optimiste malgré tout.

Elle jeta un coup d’œil en direction de Riley. Son expression était neutre, mais elle commençait à le connaître — tous ses sentiments se lisaient dans ses yeux.

Elle le sentait sceptique, n’osant espérer, mais, comme elle, réticent à baisser les bras. Elle éprouvait pour lui un étrange sentiment de camaraderie, comme s’ils se trouvaient tous les deux opposés au monde entier.

Malheureusement, ce n’était pas de la camaraderie qu’elle voulait éprouver pour Riley Patterson. Si, la nuit dernière, ses tentatives vaines pour trouver le sommeil avaient prouvé quelque chose, c’était que toutes ses bonnes intentions et toutes les leçons du passé ne l’empêcheraient pas de succomber à l’attraction que cet homme exerçait sur elle.

Il lui avait suffi d’entendre le rythme lent et régulier de sa respiration pour éveiller ses fantasmes, et elle s’était tournée et retournée toute la nuit, cherchant sans succès à les refouler.

Elle se souvenait de leurs corps pressés l’un contre l’autre. Son visage anguleux était trop rude pour être considéré comme beau au sens conventionnel du terme. Ses cheveux blond-roux étaient coupés très court, dans un style quasi militaire, et pourtant elle s’imaginait en train d’y enfouir les doigts.

La vision de Craig traversa fugitivement son esprit. Si séduisant, si familier… Elle l’avait trouvé irrésistible, lui aussi.

Et quel succès cela avait été !

— Et les dossiers des membres du personnel ?

La voix de Riley la tira de ses rêveries.

— Jim a téléphoné ce matin, dit Joe. Il a fini par trouver un juge qui accepte de signer le mandat nécessaire. Le problème, c’est qu’il n’est pas autorisé à communiquer les informations à d’autres juridictions, si bien que nous allons devoir attendre que ses hommes aient fini d’éplucher la liste.

— Ça pourrait prendre une éternité ! protesta Riley.

Le soleil matinal qui entrait par la fenêtre de la cuisine où ils se tenaient se refléta sur la fine alliance en or qu’il portait, attirant l’attention d’Hannah. Elle laissa son regard s’attarder dessus en se disant que c’était un rappel bienvenu à la réalité.

Riley Patterson était indéniablement sexy. C’était le genre d’homme capable de donner à n’importe quelle femme l’envie de tout abandonner pour affronter le rude climat du Wyoming rien que pour dormir entre ses bras.

Seulement voilà : bien que veuf, il se considérait toujours comme un homme marié. Son amour pour sa femme le poussait, jour après jour, à traquer un tueur insaisissable qui n’avait laissé derrière lui que de maigres indices. Si son corps réagissait au contact d’une femme, comme avec elle la veille au soir, son cœur, lui, restait hors de portée.

— Je sais que c’est frustrant de ne pas pouvoir obtenir de réponses tout de suite, acquiesça Joe. Mais c’est un progrès considérable, on commence à avancer.

Riley hocha la tête.

— Tu as raison. C’est juste que…

Il se tut et regarda Hannah.

— Peut-être devrais-tu te concentrer sur les autres souvenirs d’Hannah, suggéra Joe.

Des bruits de pas sur la terrasse annoncèrent l’arrivée de Jack, de retour des écuries. Joe referma sa serviette et se leva à son entrée.

— Salut, Jack.

Les deux hommes se serrèrent la main, puis échangèrent quelques mots. Riley saisit cette occasion pour se tourner vers Hannah.

— Je crois que Joe a raison, dit-il en baissant la voix. Nous devons essayer de t’aider à rassembler tes souvenirs de ce qui s’est passé le jour de l’agression.

— Chaque fois que j’essaie de me concentrer là-dessus, tout s’embrouille, avoua-t-elle. Je ne sais même pas ce qui pourrait arranger les choses.

— J’y ai réfléchi…

Derrière eux, Jack s’éclaircit bruyamment la voix.

— On ne peut même pas laisser ces deux tourtereaux une minute sans qu’ils commencent à se dire des mots doux ! Qu’est-ce que je vais faire d’eux, Joe ?

Joe fit un clin d’œil à Hannah sans répondre.

— Eh bien, ils vont avoir un peu de temps libre aujourd’hui, reprit Jack, parce que j’ai l’intention d’aller faire un tour en ville.

Joe lui donna une tape dans le dos et s’adressa à Riley.

— Je t’avertis dès que j’ai du nouveau dans l’affaire dont je t’ai parlé. Profite de ton congé.

— Merci.

Riley raccompagna son supérieur et ami jusqu’à la porte tandis que Jack s’installait sur la chaise qu’il venait de libérer.

— Vous pourriez venir en ville avec moi, suggéra-t-il à Hannah avec un sourire espiègle. Je vous montrerai des endroits à Canyon Creek que Riley ne connaît sans doute même pas.

— Je t’ai entendu ! s’exclama Riley en les rejoignant. Et je peux t’affirmer que je connais Canyon Creek comme ma poche.

Il s’approcha de Jack et mit les mains sur les épaules de ce dernier.

— Je sais même où enterrer un corps pour que personne ne le retrouve…

— O.K., j’ai compris, dit Jack en riant. Je m’en vais.

Il se leva et se dirigea vers sa chambre.

— Il a raison sur un point, déclara Riley en tendant la main à Hannah. Ça nous fera du bien de sortir de la maison.

* * *

La matinée était étonnamment douce pour la saison, et un soleil éclatant réchauffait l’habitacle du pick-up. Hannah se laissa aller contre le dossier et ferma les yeux, savourant la lumière sur son visage et les notes lentes d’un air de blues que diffusait la radio.

Sans les questions incessantes de Riley, elle aurait presque pu se croire en train de passer d’agréables vacances.

— Qu’est-ce que tu faisais avant de prendre la route ?

Elle ouvrit les yeux et lâcha un petit soupir.

— Je suis restée un peu plus longtemps que je ne l’avais escompté chez mes amis. Les truites mordaient, et nous avons décidé d’en prendre pour leur déjeuner. Au lieu de m’en aller en fin de matinée, j’ai mangé avec eux et ne suis partie qu’au début de l’après-midi.

— Tu étais à environ vingt miles du parc de Grand Teton quand tu t’es rangée sur le bas-côté, c’est ça ?

— Oui, d’après le shérif Tanner. Je n’en suis pas sûre.

Riley fronça les sourcils.

— Pourrais-tu reconnaître l’endroit, si tu le revoyais ?

— Je ne sais pas. Peut-être. C’était assez isolé, et il n’y avait pas d’accotement à proprement parler. Je me suis rangée juste après une intersection, dans une espèce de petit coin rocheux.

Elle se tourna vers lui.

— Ça aiderait, si on le retrouvait ?

— J’imagine que le shérif a déjà essayé, mais… oui. Peut-être que ça stimulerait ta mémoire, à défaut d’autre chose.

— Avec un peu de chance…

A vrai dire, elle n’avait guère envie de recréer le cauchemar de ce jour-là. Pourtant, si cela pouvait les mener jusqu’au tueur, elle y était prête.

— Où habitent tes amis ?

— Dans la région de Pavillion.

— Je connais, acquiesça-t-il. Tu pourras retrouver la maison ?

— Tu veux qu’on aille là-bas ? Pourquoi ?

— Je veux commencer à l’endroit d’où tu es partie, à l’heure où tu es partie. Plus nous pourrons nous rapprocher des circonstances de ton trajet, mieux ce sera.

Il plongea la main dans sa poche, sortit son portable et composa un numéro.

— Joe, c’est Riley.

Il exposa en quelques mots son plan à son supérieur tandis qu’Hannah regardait le paysage qui s’étalait devant eux. Au départ, ils avaient envisagé d’aller déjeuner en ville, histoire de prendre l’air. A présent, ils roulaient vers l’est, en direction de Canyon Creek. Ils traversaient une étendue de prairies entrecoupée de petits lacs et de rivières. Chevaux et bovins ponctuaient les prés verdoyants, bien que Riley lui ait dit que la saison des pâtures touchait à sa fin.

— Des nouvelles de Jackson ? s’enquit-il.

Il pinça les lèvres en écoutant la réponse.

— Oui, je sais que je t’ai parlé il y a une demi-heure… Oui. A plus tard.

— Toujours rien ? demanda Hannah quand il eut mis fin à la communication.

Il secoua la tête.

— Les gars du labo vont regarder ce qu’on leur a envoyé. Mais ils ont d’autres cas à traiter.

Frustrée, elle se tassa sur son siège. Il était beaucoup plus facile de s’accommoder des lenteurs de l’identité judiciaire quand on n’était pas directement concerné par les résultats, songea-t-elle. Mais les autorités du Wyoming travaillaient sans doute aussi vite que possible.

— Nous allons toujours en ville ?

— Oui. A quelle heure es-tu partie de chez tes amis ?

— Vers 14 heures.

— Bon. Nous avons le temps de trouver une voiture, de déjeuner, et d’être à ton point de départ avant 14 heures.

— Une voiture ?

— Tu conduisais une Pontiac G6. Je vais essayer d’en emprunter une au garage de voitures d’occasion. Je connais le propriétaire, Lewis.

Dix minutes plus tard, ils arrivaient en ville. Hormis le style western des bâtiments et le vaste ciel bleu du Wyoming, Canyon Creek n’était pas très différent de Gossamer Ridge. Les signes amicaux des passants et conducteurs qu’ils croisaient lui rappelaient ceux qu’elle voyait quotidiennement là-bas. Dans les petites villes, tout le monde se connaissait.

Ce qui signifiait, bien sûr, qu’elle attirait nombre de regards inquisiteurs lorsque les gens se rendaient compte que Riley Patterson n’était pas seul à bord de sa Chevy Silverado.

— La même histoire que pour Jack ? demanda-t-elle alors qu’ils se garaient dans le parking du garage.

Il la regarda, perplexe.

— La même histoire ?

— Les gens vont vouloir savoir qui je suis.

Il fronça les sourcils.

— Bon sang ! Tu as raison.

— On pourrait raconter que je suis ta cousine ou…

— Non. Maintenant que Jack sait que tu es là, il ne va sûrement pas se priver d’en parler. Et les gens seront tellement contents de me voir avec une femme qu’ils vont tout faire pour nous laisser en paix.

Sa voix était teintée d’une amertume qui serra le cœur d’Hannah.

Pourtant, elle comprenait ce qu’il ressentait, plus qu’il ne le soupçonnait.

— Tout le monde attend que mon frère tombe amoureux de nouveau, dit-elle doucement. Et ça fait huit ans, maintenant.

Il se figea, la main sur la poignée de la portière.

— Huit ans ?

— Que sa femme a été assassinée.

* * *

— La femme de ton frère a été assassinée ? répéta Riley, l’estomac noué.

Le visage sombre, Hannah hocha la tête.

— Il y aura huit ans en février. Elle a été agressée sur le parking de l’entreprise où elle travaillait — elle était restée tard et sa batterie de voiture était à plat. Elle attendait qu’un autre de mes frères vienne la chercher. Quand il est arrivé, il était déjà trop tard.

— Je suis désolé.

— Mon frère a été anéanti. Par certains côtés, il l’est toujours.

Des larmes brillaient dans ses yeux.

— Alors, tu vois, je sais qu’il est pénible d’entendre les gens dire qu’il faut aller de l’avant. J’ai vu mon frère supporter ça des années durant.

— La police a découvert le coupable ?

A peine Riley eut-il posé la question qu’il sut qu’il ne voulait pas connaître la réponse. Les trois ans qui venaient de s’écouler avaient été un cauchemar. L’idée de passer huit ans sans savoir qui avait gâché sa vie était pour ainsi dire insoutenable.

— J. D. n’a pas cessé de chercher non plus, murmura Hannah d’une voix étranglée.

— Dans ce cas, tu comprends.

Elle hocha la tête, prit une profonde inspiration et lui fit face.

— Raconte aux gens ce que tu veux. Je suivrai.

Il aurait aimé que les choses soient aussi simples. Malheureusement, l’arrivée de Jack avait tout compliqué. Pris de court, il avait lâché la première explication qui lui était venue à l’esprit pour justifier la présence d’Hannah. Maintenant, les dés étaient jetés ; il devait continuer dans la même voie.

— Nous pourrions dire la vérité à Jack, suggéra Hannah, comme si elle avait lu dans ses pensées.

Il secoua la tête.

— Non.

— Tu n’as pas confiance en lui ?

Regrettant de ne pouvoir lui répondre sans l’ombre d’une hésitation, il se frotta le menton en cherchant ses mots.

— Jack est quelqu’un de bien. Il ne ferait de mal à personne délibérément. Mais c’est aussi le genre de type qui pense que les samedis soir sont faits pour rouler sous la table, et je sais par expérience qu’il ne peut pas tenir sa langue quand il a bu.

Elle fronça les sourcils.

— Je vois.

— Il faut qu’on s’en tienne à notre histoire.

Il fit mine d’ouvrir la portière, mais Hannah posa la main sur son bras.

— Je reste dans la voiture.

— Ça ne fera que retarder l’échéance.

— Je sais, mais songes-y : quand je serai partie, tu pourras juste dire que ça n’a pas marché entre nous, et on te laissera tranquille le temps que tu te remettes de ta déception.

Elle lui sourit, les yeux pleins de malice à l’idée de tourner leur mensonge à leur avantage.

Son humour était communicatif. Riley lui rendit son sourire.

— Tu as l’esprit retors. Ça me plaît.

Hannah éclata de rire.

— Quand on a six frères, on apprend à s’adapter.

Il sourit de nouveau, surpris de constater à quel point il appréciait la complicité entre eux. La complicité était l’une des choses qu’il avait le plus aimées durant son mariage avec Emily — le fait d’avoir quelqu’un à qui raconter ses secrets, avec qui se protéger du monde extérieur, froid et indifférent.

Pourtant, alors qu’il entrait dans les bureaux du garage, l’idée lui vint qu’une trop grande complicité avec Hannah Cooper n’était peut-être pas une bonne chose, après tout.

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