Par-delà le danger - Un suspect très séduisant

Chapitre 20

20

 

 

Liana se pelotonna sur le sol froid. Si elle n’avait pas porté un pantalon en lainage et l’un de ses pulls en alpaga, tricoté par ses soins, elle aurait été frigorifiée.

Elle trouvait superficiel de penser à ses vêtements, mais c’était la manière dont l’esprit réagissait face à une situation trop effrayante. Du moins, le sien. Lorsque le braqueur avait lancé son assaut, huit ans plus tôt, elle s’était dit qu’elle aurait dû porter autre chose que ce T-shirt, et ce jean, son préféré, mais qui était fort élimé. Ce n’était pas une tenue dans laquelle elle souhaitait mourir.

La douleur pulsa dans sa main droite. Ses ongles s’étaient cassés lorsqu’elle avait essayé d’échapper à Franco. Dès qu’elle l’avait reconnu comme l’homme qui avait jeté à Logan la liasse de billets enveloppés dans la une du journal, elle avait su qu’elle courait un grave danger.

Elle avait rué, griffé, hurlé, distribué des coups de poing, mais un second homme, encore plus imposant, était venu prêter main-forte au malfrat, et elle avait vite été maîtrisée.

Il lui avait bandé les yeux, à sa grande surprise ; pourquoi tant de précautions, alors qu’elle avait déjà vu son visage ? Allait-il la tuer parce qu’elle était en mesure de l’identifier ? C’est ce qui se passait dans toutes les séries policières qu’elle avait vues à la télévision.

Elle songea ensuite que c’était peut-être délibéré, qu’il souhaitait qu’elle sache qui la retenait prisonnière. Sa motivation profonde lui échappait, mais elle essayait de se raccrocher à cet espoir ténu, afin de conserver son calme et ne pas s’effondrer.

Lorsque les deux hommes l’avaient fait entrer dans ce bâtiment, l’écho de leurs pas lui avait indiqué qu’il était soit très vaste, soit haut de plafond. Elle avait aussi perçu une odeur de peinture fraîche, puis une autre, un peu plus subtile à distinguer : celle de la fumée. Y avait-il eu un incendie dans ce lieu et avait-on appliqué une couche de peinture pour masquer les dommages ?

Probablement l’un des labos de chimie de Marcos qui avait explosé, s’était-elle dit amèrement.

Elle avait compté ses pas, afin d’avoir une vague idée de la taille de la bâtisse, sans trop savoir pourquoi ; elle partait du principe que toutes les informations étaient bonnes à prendre, même si elle ignorait encore comment les exploiter.

Elle avait échoué là, dans une pièce de trois mètres sur trois — elle l’avait parcourue de long en large — sans fenêtre, et dont la porte de bois grinçait. Des émanations de produits chimiques lui piquaient les yeux. Au moins un des hommes se trouvait encore à proximité, car elle entendait d’occasionnels bruits de pas. Cela faisait un moment qu’elle n’avait plus entendu de voix, depuis la dispute qui avait éclaté entre ses geôliers, qui s’écharpaient pour déterminer lequel des deux devait la surveiller. Ce qui confirmait qu’un seul était encore présent.

Les odeurs chimiques aggravaient le mal de tête qui la torturait depuis qu’elle s’était cognée contre la carrosserie du 4x4, lorsque ses ravisseurs l’avaient fait pénétrer de force dans le véhicule. Elle aurait tout donné contre un antalgique et quelques heures de sommeil.

« Dormir ? Ce n’est pas le moment, s’admonesta-t-elle. Tu es effrayée ? Qui ne le serait pas ? Apprends à dompter ta peur. Agis. »

Elle mit un terme à son autocritique, et se releva. Elle savait quelles parties de son corps la feraient souffrir plus tard ; le bras par lequel ils l’avaient agrippée, ses jambes égratignées lorsqu’elle avait donné des coups de pied à ses kidnappeurs, et ses genoux, sur lesquels elle avait atterri lorsqu’ils l’avaient jetée dans cette cellule. Mais elle décida de faire abstraction de toutes ces douleurs, qui paraissaient minimes comparées à l’intensité de sa migraine. Elles se rappelleraient à elle plus tard, si elle survivait à cette épreuve ; en attendant, mieux valait serrer les dents et les ignorer.

Quand elle avait parcouru la pièce, elle avait bien évidemment testé la porte, qui s’était révélée, sans grande surprise, verrouillée. Incapable de distinguer quoi que ce soit dans cette pièce sombre qui avait tout l’air d’un débarras, elle s’était assise au sol, près de la porte, espérant que son crâne arrêterait de pulser et qu’elle pourrait de nouveau réfléchir.

Mais elle n’avait plus de temps à perdre en se plaignant. Et maintenant que sa vision s’était adaptée, le réduit ne semblait plus si sombre. De fines bandes de lumière apparaissaient autour du cadre de la porte, avec un rai plus large au ras du sol. Elle distinguait même la forme des étagères sur le mur opposé.

Elle se dirigea vers elles. S’il avait fait plus clair dans la pièce, elle aurait pu voir si des objets qui pouvaient lui être utiles s’y trouvaient.

Elle entreprit une recherche méthodique, du bout des doigts. Celle du bas était vide. La suivante contenait deux longs morceaux de bois, étrangement lisses à l’une des extrémités. Elle les mit de côté, considérant qu’ils ne pourraient servir que d’arme de dernier secours.

Sur la troisième se trouvaient quelques chiffons ainsi qu’une grande bâche en plastique, pliée. Elle dut se hisser sur la pointe des pieds pour atteindre la dernière, et eut la satisfaction d’y dénicher une longue pièce métallique en forme de V — une sorte d’équerre. Elle était solide et, plus intéressant encore, avait une arête acérée.

A côté se trouvaient deux grandes boîtes rondes en métal, qui, d’après ses investigations aveugles, ressemblaient fort à des bidons de peinture : elle reconnut les crénelures tout autour du couvercle ainsi que quelques coulures séchées le long de la paroi. Tout s’emboîta : les bâtons servaient à remuer la peinture, le carré de plastique à protéger les sols, et les chiffons au nettoyage des ustensiles.

Elle poursuivit sa quête. Près de ces pots s’en trouvait un autre, fin et rectangulaire. Elle le déboucha pour le renifler. Etait-ce un solvant ? De la térébenthine ? Quelque chose de ce genre. Si elle avait eu une allumette, ou le briquet gravé aux initiales de son père, datant de ses années dans la marine, elle aurait été en mesure de déclencher un incendie. Bien sûr, elle aurait aussi couru le risque de finir grillée, admit-elle non sans humour.

S’ils avaient voulu la tuer, ils l’auraient déjà fait. Cette conclusion la rassura ; elle ignorait encore à quoi elle leur servait, mais pour le moment, elle se trouvait en relative sécurité. Ils ne semblaient pas la considérer comme une menace, puisqu’ils ne l’avaient pas fouillée avant de l’enfermer. Mais que valait-elle à leurs yeux ?

C’était forcément en rapport avec Logan, puisqu’elle n’avait rien à voir avec Marcos, et que Logan était le seul point commun entre eux deux. Il lui fallut un long moment de réflexion avant que les mots prononcés par Franco sur le parking lui reviennent en tête.

— Alors, Cruz, tu as trouvé une nouvelle copine ?

Ils croyaient donc qu’elle était la petite amie de Logan.

Dans une réflexion douce-amère, elle admit qu’elle aurait aimé leur donner raison. Bien. Dans quel but avaient-ils enlevé la fiancée supposée de Logan ? Pour lui faire faire marche arrière ? Pour l’empêcher d’ébruiter un secret, que, d’après eux, il avait découvert ?

C’était la seule explication plausible, mais s’il était détenteur de tels éléments, il s’en serait probablement déjà servi pour laver sa réputation. Puis elle se rappela que d’après les commentaires de Logan à son sujet, Marcos n’avait rien d’un grand stratège. Il ne poursuivait donc peut-être pas de but particulier, et cherchait simplement à se venger.

Elle devait passer à l’action. Mais comment ? Elle se sentait impuissante, ce qu’elle détestait. Si elle avait eu ce fameux briquet en sa possession, elle aurait sûrement pris le risque d’allumer un feu…

Puis une idée lui vint : elle savait qu’elle n’était pas en mesure d’incendier le bâtiment. Eux l’ignoraient.

* * *

Ils détenaient Liana.

Un nœud lui tordait l’estomac, aussi Logan s’affala-t-il au fond du siège passager de la berline de Tony Alvera. Il se sentait désarmé pour la première fois depuis le début de toute cette histoire.

Il retenaient Liana, la douce, l’innocente, la courageuse, la fidèle Liana, et c’était sa faute. Il aurait dû trouver un moyen pour la laisser à l’écart de tout ça…

— La culpabilité, observa Alvera, est une émotion peu constructive.

— Facile à dire, marmonna Logan.

— Pas vraiment. C’est une leçon difficile à accepter, ça oui. Mais une fois qu’on l’a apprise, on l’oublie rarement.

Logan lui jeta un regard en coin. Quel qu’ait été le parcours d’Alvera, le sien semblait simple en comparaison. Un jour, il se montrerait assez curieux pour lui poser la question. Mais aujourd’hui, il n’y avait de la place que pour un problème dans son esprit.

— Draven m’a dit que ça s’est produit ici, reprit Alvera en prenant une avenue sur la droite, qui menait au quartier général de Redstone. Selon son informateur, tous les témoins ont donné la même version des faits. Un 4x4 noir a surgi d’une ruelle et s’est placé juste devant son véhicule. Elle a dû freiner brusquement, et le conducteur qui la suivait n’a pu l’éviter. Il l’a percutée, et, dans la confusion, les types du 4x4 sont sortis et se sont emparés d’elle.

Son estomac se retourna en entendant ces mots, et il pesta intérieurement contre Alvera. Comment pouvait-il conserver un ton aussi impassible ? Le visage de Tony exprimait pourtant autre chose ; sa mâchoire était crispée, et ses lèvres pincées. Les mots prononcés par l’agent, lors de leur première rencontre, lui revinrent alors à la mémoire : « Elle fait partie de Redstone. Sa sécurité, c’est mon affaire. »

— Nous l’avons laissée tomber, reconnut Logan à mi-voix.

— Oui, admit Alvera, dont le timbre glacial rassura presque Logan.

Ils atteignirent le lieu de cet accident qui n’en était pas un. La dépanneuse était encore sur place, et Logan eut un pincement au cœur en avisant le petit bolide dont Liana était si fière. L’arrière était enfoncé et les roues tordues.

— Est-on certain qu’elle n’a pas été blessée ?

— Les témoins assurent qu’elle avait l’air indemne.

— Sait-on où ils se sont dirigés ?

— Vers l’autoroute.

La lassitude de la voix de Tony confirmait ce que pensait Logan : les nouvelles étaient mauvaises. En effet, une fois sur l’axe principal, le 4x4 pouvait être allé n’importe où.

Logan resta un moment silencieux, perdu dans la contemplation de cette route empruntée par les ravisseurs de Liana, et les mots de Tony manquèrent de le faire sursauter.

— Tu tiens vraiment à elle, n’est-ce pas ?

Il ne prit pas la peine de nier, pas maintenant, alors qu’il était peut-être trop tard.

— Depuis toujours.

— Alors lançons-nous à sa recherche sans tarder. Comment souhaites-tu procéder ?

Logan secoua la tête. Il ne devait pas laisser le malaise le submerger. Il devait raisonner en flic, un flic en mission, ayant peu de temps pour l’accomplir.

— J’ai besoin de cette liste de points de rendez-vous, pour commencer.

— Espérons qu’ils ne sont pas allés trop loin, cela nous permettra de circonscrire un périmètre restreint.

— Je n’ai pas beaucoup d’espoir à revendre, ces jours-ci, commenta-t-il amèrement.

— Heureusement que Redstone en est un immense réservoir, dans ce cas.

* * *

Pour ces ordures, je suis un moyen de pression sur Logan, songeait Liana. Elle n’était pas sa petite amie — le pincement au cœur qu’elle ressentit à cette pensée lui montra clairement qu’elle s’était laissée prendre dans un piège sans échappatoire — mais il ne voudrait pas moins la tirer des griffes de Marcos coûte que coûte.

Il avait failli mourir en la sauvant, huit ans plus tôt, et elle n’avait aucune raison de croire qu’il agirait différemment aujourd’hui. Il avait beau clamer qu’il n’était plus cet homme, que ces années passées à côtoyer la lie de la société l’avaient radicalement changé, elle savait qu’il n’en était rien. Au fond de lui, il restait le même ; seul l’extérieur avait été abîmé, endurci par son travail et la trahison de ceux sur qui il aurait dû pouvoir compter.

Les hommes de Marcos devaient avoir un moyen de le joindre, un numéro de portable datant de l’époque où ils pensaient qu’il faisait partie des leurs. Ils allaient l’appeler, et lui annoncer qu’ils l’avaient enlevée. Et comme il demanderait à lui parler, ils l’avaient laissée en vie. Son analyse de la situation tourna court après cela ; elle ignorait tout bonnement comment raisonnaient ces gens-là. Lui laisseraient- ils la vie sauve, ou se débarrasseraient-ils d’elle immédiatement après ?

La seule chose dont elle était certaine était qu’elle détestait rester inactive, à attendre que les autres décident de son sort. Après tout, elle était la fille d’un héros.

Et amoureuse d’un autre héros ?

Les mots résonnèrent à ses oreilles comme si elle les avait prononcés à voix haute. Etait-elle assez stupide pour tomber amoureuse de Logan Beck ? Etait-ce la raison pour laquelle il la déconcertait, et l’énervait sans arrêt ?

« Concentre-toi ! », s’ordonna-t-elle.

Elle prit une décision. Attrapa le morceau de métal, saisit le pot de solvant, et prit une grande inspiration. Puis elle frappa contre la porte.

— Hé ! Je dois aller aux toilettes !

Les détails pratiques qui désamorçaient une situation tendue avaient produit leur effet sur Logan ; elle espérait qu’ils fonctionneraient aussi bien maintenant. Des bruits de pas se rapprochèrent.

— J’ai besoin d’aller au petit coin, tout de suite !

— La ferme !

L’homme ajouta une litanie d’insultes incluant une description d’elle qui, à défaut d’être exacte, n’en était pas moins intéressante. Comme il refusait d’ouvrir la porte, elle n’avait plus le choix.

— Très bien, clama-t-elle, vous l’aurez cherché !

Elle s’accroupit et versa du solvant sur le sol, s’aidant de l’un des bâtonnets pour diriger le flot sous la porte.

Un autre juron fusa, puis le son d’un reniflement se fit entendre.

— Qu’est-ce que vous faites, là-dedans ?

— Vous avez déjà subi un incendie, alors pourquoi pas un deuxième ?

A sa grande surprise, sa voix paraissait presque joyeuse. Confiante.

— Dernière chance avant que j’utilise mon gentil petit briquet ! Je suis bien contente de ne pas avoir arrêté de fumer.

Certes, elle n’avait jamais fumé de sa vie, mais il n’en savait rien. Elle pria toutefois pour qu’il n’ait pas remarqué qu’elle ne sentait pas le tabac lorsqu’il l’avait maîtrisée.

La serrure cliqueta, et Liana se recroquevilla dans le coin le plus sombre du débarras, afin que l’homme soit contraint d’entrer dans la pièce pour la voir.

La poignée tourna et la porte s’ouvrit. Elle resserra ses doigts autour de son arme de fortune. Malheureusement pour elle, il s’agissait du second homme, le plus imposant. Puis, réfléchissant à toute allure, elle se dit que c’était peut-être une chance.

Elle inspira profondément, et le laissa faire un pas en avant. Puis deux. Au troisième, tandis qu’il plissait les yeux pour la repérer dans l’obscurité, elle passa à l’action.

Son seul espoir consistait à utiliser la taille de l’homme contre lui. Usant de toutes ses forces, elle fit décrire un arc de cercle à la pesante équerre métallique et frappa l’homme de plein fouet dans le genou. Le son produit par l’impact fut effroyable. Il hurla et tomba lourdement à terre lorsque son autre pied glissa sur le solvant.

Elle ne s’attarda pas pour lui porter un second coup. Serrant son arme fermement, elle sauta par-dessus son geôlier. Une main se referma cruellement sur sa cheville, et la peur l’envahit. Aussitôt, elle assena la barre métallique sur le poignet de son assaillant. Il poussa un cri déchirant, et elle retrouva sa liberté.

Elle se mit à courir.

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