Par-delà le danger - Un suspect très séduisant
Chapitre 7
7
Le téléphone se mit à sonner sur le bureau de Liana alors qu’elle venait d’envoyer un email à Lilith, avec copie à Ian, concernant ses dernières découvertes. Elle pivota sur son fauteuil pour décrocher, s’attendant à entendre la voix de l’une de ces deux personnes ; fraîchement arrivée dans l’entreprise, elle n’avait pas encore eu l’occasion de développer son réseau de relations professionnelles.
Son cœur fit un bond dans sa poitrine lorsqu’elle reconnut Tony Alvera. Avait-il du nouveau ?
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle.
— Je voulais te prévenir que ton protégé se trouve au cabinet médical de Walker Street.
Son pouls accéléra davantage.
— Que fait-il là-bas ? Est-il blessé ?
— Pas vraiment. Il s’est un peu amoché la main en arrangeant le portrait au gars des AI qui le filait, et qui est en train de se faire faire quelques points de suture.
— Oh ! Va-t-il être arrêté ?
— Ça m’étonnerait, car c’est l’autre type qui a frappé le premier. Beck l’a mis au tapis d’un crochet du droit, un coup de toute beauté. A mon avis, l’autre est bien trop piteux pour aller porter plainte.
— Tu as assisté à la scène ?
— Oui, et si c’est nécessaire, je témoignerai, pour dire qu’il a été provoqué, mais je préférerais me tenir à l’écart. Mieux vaut ne pas ébruiter le fait que Redstone s’intéresse à cette histoire.
— Je comprends.
— En revanche, il va avoir besoin d’un chauffeur.
— Pardon ?
— Le type des AI n’a rien trouvé de mieux que de confisquer son véhicule. Il lui avait été fourni dans le cadre de son enquête, alors ils ont décidé de le lui reprendre.
Cette manœuvre lui parut si mesquine qu’elle ne put retenir un soupir d’écœurement.
— Tu veux venir le chercher ? proposa Alvera.
— Moi ? s’étonna-t-elle. Il faudrait plutôt appeler sa femme, non ?
— Certainement, s’il en avait une.
— Mais il était fiancé, alors j’en ai déduit que…
— C’était il y a huit ans, si je ne m’abuse.
Elle crut percevoir une pointe d’amusement dans sa voix, et elle se sentit passablement candide d’avoir imaginé que des fiançailles débouchaient forcément sur un mariage, et que celui-ci serait à toute épreuve…
— Elle l’a quitté avant même sa sortie de l’hôpital.
— Alors qu’il était convalescent et qu’il avait besoin de soutien ?
Elle avait beau savoir que ses propos, une fois encore, devaient paraître bien naïfs, elle ne concevait pas que l’on puisse tout bonnement abandonner, au pire moment, celui avec qui on pensait faire sa vie.
— D’après mon informatrice, sa fiancée s’est subitement avisée qu’elle n’était pas faite pour vivre avec un policier. Elle ne lui a jamais rendu visite à l’hôpital. Mais tu devrais le savoir, puisque tu y passais beaucoup de temps.
Qu’il le sache la surprit.
— C’est vrai, je ne l’ai jamais rencontrée.
— Tu n’es sans doute pas au courant, mais beaucoup de personnes ont apprécié ce que tu as fait pour lui. Rares sont ceux qui s’investissent autant, juste pour remercier un officier d’avoir fait son travail.
Elle était incapable d’expliquer ce qui l’animait à l’époque. Ce n’était pas vraiment un choix raisonné de sa part ; elle ressentait simplement le besoin d’être présente à ses côtés.
— C’est pourtant bien naturel, pour quelqu’un qui vous a sauvé la vie. On n’oublie jamais. Lorsque mon père est mort, six des huit passagers qu’il avait sortis de l’appareil en flammes sont venus à son enterrement.
— Pas étonnant que tu sois fascinée par les héros…, dit Alvera dans un soupir.
— A vrai dire, j’en tire une certaine fierté, rétorqua-t-elle, un peu lasse d’entendre sans cesse les mêmes remarques à ce sujet. Tu penses qu’il a vraiment besoin de moi ?
— D’après les éléments que j’ai rassemblés, il a l’air plutôt seul au monde. Il a bien une sœur, mais elle habite quelque part dans l’Est.
Liana ressentit une vague douleur dans la poitrine. Huit ans plus tôt, il avait une fiancée, une famille, un métier qui le passionnait. Aujourd’hui, tout cela semblait s’être volatilisé.
— Je peux m’en charger, ajouta Alvera, mais comme je te l’ai dit, je préférerais rester dans l’ombre, autant que possible. En outre, tu parviendras peut-être à lui faire entendre raison… Tu avais raison : c’est une tête de mule.
Elle jeta un regard à sa montre. Il était presque midi ; elle pouvait donc se permettre de prendre sa pause-déjeuner avec un peu d’avance.
— Je serai là dans dix minutes.
Elle laissa un message sur le répondeur de Lilith avant de quitter le bâtiment. Elle ne se sentait pas franchement en mesure de convaincre Logan de quoi que ce soit, mais elle allait essayer. Et puis, cela lui faisait plaisir de lui apporter une aide active ; elle s’était sentie impuissante jusqu’alors, coincée dans un bureau, tandis que l’homme qui lui avait autrefois sauvé la vie cherchait désormais à sauver la sienne.
Elle retrouva Alvera à l’extérieur du cabinet médical.
— Le gars des AI n’a encore appelé personne.
— Mais tu penses qu’il va le faire ?
— C’est peu probable. Il s’est fait griller si facilement qu’il doit être dans ses petits souliers, à l’heure qu’il est. A sa place, je garderais profil bas.
— Mais l’hôpital va déclarer l’incident à la police, n’est-ce pas ?
— Pas s’il s’agissait d’une querelle personnelle, et non d’une agression, et qu’aucun d’eux ne veut porter plainte contre l’autre.
— Mais savent-ils qu’ils sont tous deux inspecteurs de police ?
— Oui, et cela devrait jouer en leur faveur. D’autant que c’est Beck qui a emmené son adversaire se faire soigner.
Elle écarquilla les yeux.
— Quoi ?
— Il a dû rechigner à laisser l’autre à terre, mordant la poussière.
Elle contint un soupir. Parfois, elle avait du mal à comprendre les gens. Logan venait d’emmener chez le médecin un type qui cherchait à ruiner sa vie, et qui de plus l’avait agressé physiquement ?
— Liana, ajouta Alvera, il a toujours une âme de flic. Chez certains, c’est ancré au plus profond d’eux, quoi qu’il arrive.
Même si elle restait perplexe, elle se dit que c’était probablement ce qui en faisait un héros : rester juste, quoi qu’il vous en coûte.
Elle passa les portes de la clinique et regarda autour d’elle. Elle le remarqua aussitôt, assis dans un coin, les coudes sur les genoux, la tête baissée. Il avait du sang séché sur la main droite, au niveau des jointures. Evidemment, il n’avait pas demandé à recevoir de soins. Il paraissait complètement abattu. Son cœur se pinça si violemment qu’elle eut du mal à respirer.
Il ne leva pas la tête lorsqu’elle s’assit sur la chaise voisine de la sienne. Elle attendit un instant avant de prendre la parole.
— Que fais-tu encore là ?
Il resta impassible quelques secondes, puis il se tourna vers elle et la dévisagea.
— Et toi ?
— J’ai entendu dire que tu avais besoin d’un chauffeur.
— Comment es-tu au courant ?
— On m’a téléphoné.
— Je n’ai demandé à personne de t’appeler.
— Je sais.
Il plissa les yeux.
— C’est Alvera, n’est-ce pas ?
Il était inutile de nier.
— Oui.
— Il est ici ?
— Il l’était, tout à l’heure.
— Il me filait encore le train ?
Elle acquiesça.
— Il a tout vu. Il se manifestera s’il le faut, mais il préférerait que ta brigade ignore son implication dans ton affaire. Cela pourrait compromettre l’efficacité de son travail.
Logan ricana.
— Je ne vois pas comment il pourrait m’aider.
— Tu n’as rien à perdre en laissant Redstone te prêter secours.
— Que fais-tu ici ? demanda-t-il de nouveau, mais cette fois avec une pointe d’agressivité.
— Je te l’ai dit, j’ai appris qu’ils avaient confisqué ton véhicule.
— Il ne m’appartenait pas, et je savais qu’ils finiraient par le reprendre.
— Ne devrais-tu pas faire examiner ta main ?
— Non, ça va. Maintenant, réponds à ma question : que fais-tu ici ?
Il était temps de tomber les masques.
— Je ne supportais pas de tourner en rond dans mon bureau, alors que tu te débattais dans une mer de problèmes.
L’expression de son visage se fit plus amène.
— Pourquoi ?
La manière dont il la regardait rendit toute explication impossible à formuler.
— Tu ne me dois rien, ajouta-t-il doucement. Je ne faisais que mon boulot.
— Je te suis pourtant redevable.
— Non, Liana, c’est faux.
— Tu as ton avis sur la question, et j’ai le mien. Accepte-le.
Elle aperçut un léger mouvement sur son visage, comme s’il réprimait un sourire. Une lueur d’espoir naquit en elle.
— As-tu toujours été aussi entêtée ?
— Non, c’est un phénomène assez récent. Il se peut que tu déteignes sur moi… Que dirais-tu de sortir de là ?
— Tu veux dire, avant que le ciel me tombe sur la tête ?
— C’est à peu près ça.
Il hésita, tout en l’observant de cette manière qui la mettait mal à l’aise. Mais elle pouvait forcer un peu la chance. Comptant sur le fait qu’il était par nature un gentleman, il rechignerait à paraître impoli aux yeux d’une femme. Si elle ne parvenait pas à lui faire accepter leur aide, elle réussirait au moins à lui faire quitter cette pièce. Aussi se leva-t-elle brusquement.
— Allons-y. Mon ticket de stationnement n’est valable que quinze minutes.
Comme elle l’avait espéré, ce détail pragmatique suffit à faire pencher la balance en sa faveur. Elle fit deux pas en direction de la sortie, et elle sentit, plus qu’elle ne vit, qu’il quittait son siège. Elle continua d’avancer, sans se retourner.
Allez, suis-moi, lui intimait-elle in petto.
Lorsqu’elle passa les portes vitrées, et remarqua qu’il lui avait effectivement emboîté le pas, elle retrouva une respiration normale.
Il parut surpris lorsqu’elle appuya sur la télécommande d’ouverture à distance de son véhicule, une voiture de sport rouge, qui bipa sur l’aire de stationnement.
— Joli ! fit-il en examinant le petit bolide.
Elle avait gardé la capote levée au petit matin, car il faisait un peu frisquet en ce mois de décembre, même en Californie ; à présent que le soleil était au rendez-vous et que l’air était plus chaud, elle pouvait la lever, ce qu’elle fit.
— C’est le cadeau que je me suis fait pour célébrer mon embauche chez Redstone, claironna-t-elle.
— Félicitations, dit-il sur un ton qui ne lui plut pas.
— Est-ce du sarcasme, ou de l’envie ?
Il grimaça.
— Excuse-moi… Je suis un peu… aigri, en ce moment. Pourtant, tu sais combien j’aimais mon métier, autrefois.
Son irritation se dissipa brusquement.
— Oui, je sais.
Les souvenirs l’assaillirent. Ceux de ces longues heures durant lesquelles elle lui avait tenu compagnie, alors qu’il se battait pour survivre. Et ces moments où il lui avait dit ce qui l’avait amené à devenir policier, et ce que cela représentait pour lui.
Et voilà où il en était aujourd’hui. Epuisé physiquement et mentalement par ce métier auquel il s’était voué, trahi et traîné dans la boue par ceux en qui il avait placé toute sa confiance.
Alors qu’elle ouvrait la portière, elle le vit recroqueviller son mètre quatre-vingts pour prendre place dans l’habitacle et boucler sa ceinture de sécurité. Au moins, il ne protestait pas, et elle tenta de se satisfaire de cela.
Elle s’était engagée sur la route lorsqu’il prit la parole.
— Où allons-nous ?
Elle lui lança un regard évasif et haussa les épaules.
— Je n’en ai pas la moindre idée.
Il fronça les sourcils.
— Il est plus important de savoir ce qu’on laisse derrière soi, en ce moment, s’empressa-t-elle d’ajouter.
Elle le vit esquisser un sourire, ce qui lui mit du baume au cœur. Il était rassurant de constater qu’elle parvenait parfois à le dérider.
— Où veux-tu que je t’amène ? s’enquit-elle.
Il s’enfonça dans son siège.
— N’importe où.
— Chez toi ?
Cette fois, son sourire parut crispé.
— Je ne suis plus sûr de savoir où c’est.
Elle s’inséra dans l’artère principale, qui débouchait sur l’océan — mais elle pourrait à tout moment changer de destination, s’il le décidait. En attendant, ils se contenteraient se suivre le flot de la circulation, tout en discutant.
— J’ai cru comprendre que le type qui te filait n’était pas particulièrement doué.
Il la regarda brièvement.
— Ce ne sont généralement pas les foudres de guerre qui sont affectés aux AI. Et ceux qui sortent du lot n’y restent pas longtemps. Lang, lui, espère y faire carrière.
— Sans blague, commenta-t-elle.
— Leur fonction est honorable ; et lorsqu’un flic est véreux, il est normal qu’ils interviennent. Mais ils ne devraient pas s’obstiner à chercher des irrégularités là où il n’y en a manifestement pas.
— Comme dans ton cas.
Elle gardait les yeux rivés sur la route, et manœuvrait en souplesse au milieu du trafic, faisant abstraction du regard qu’elle sentait posé sur elle.
— Comment peux-tu en être si certaine ? Huit années se sont écoulées. Beaucoup de choses ont pu se produire dans l’intervalle.
— Bien sûr, mais le cœur reste le même.
Il expira profondément.
— Si seulement mes collègues partageaient ton opinion !
— Je préfère ne pas te dire ce que je pense d’eux.
Alors qu’elle ralentissait à l’approche d’un feu rouge, il se tourna complètement vers elle.
— Je t’écoute. Ne te gêne pas pour moi.
Elle secoua la tête.
— Non. J’essaie de limiter les grossièretés.
Cette fois, il sourit franchement. Elle avait oublié combien son sourire pouvait être radieux, et elle se demanda si lui avait oublié comme c’était agréable.
— Toi, madame Parfaite ? Tu dis des gros mots ?
Madame Parfaite ? C’est ainsi qu’il la voyait ? Quand le feu passa au vert, elle fit de son mieux pour ne pas écraser l’accélérateur.
— Même madame Parfaite, à l’âge vénérable de trente-trois ans, a appris à jurer, lui signala-t-elle.
Elle croyait avoir conservé un ton badin, mais il grimaça.
— Je suis désolé… J’avais oublié qu’il s’agissait d’un sujet sensible.
Elle se rappela ce jour, à l’hôpital, lorsqu’il lui avait demandé de lui faire la conversation, simplement pour lui occuper l’esprit, alors qu’il essayait de réduire les doses d’analgésiques qu’on lui administrait. Elle avait beaucoup de mal à parler de la pluie et du beau temps, mais elle avait tenté de lui complaire, et ainsi lui avait avoué, entre autres choses, son exaspération face à ce sobriquet et les préjugés qui l’accompagnaient.
— C’est d’ailleurs l’une des raisons qui m’ont incitée à me montrer grossière, parfois, rétorqua-t-elle, en prenant soin, cette fois, d’adopter un ton léger. Il n’y a rien de pire que d’être jugée sur l’image que l’on donne, surtout lorsqu’on paraît lisse et sans défaut, une parfaite innocente, par des gens qui ignorent tout de vous.
— Tu ne devrais pas les laisser t’affecter. Ton apparence, qui t’ennuie aujourd’hui, a un avantage de taille : tu seras encore belle à quatre-vingt-dix ans.
Décontenancée par la profondeur de son compliment, elle se tourna brusquement vers lui, bouche bée. Il la regardait comme s’il n’avait rien dit d’extraordinaire. Elle était bien contente d’être au volant, tout à coup ; cela lui épargnait de fixer Logan avec la candeur d’un poisson rouge.
Elle se concentra donc sur sa conduite avec bien plus d’attention que nécessaire, tout en tâchant de ne pas se demander pourquoi ce que Logan pensait d’elle lui importait tant. Elle fut soulagée d’entendre sonner son téléphone.
D’un coup d’œil jeté sur l’écran, elle reconnut un numéro émanant de Redstone, et elle décrocha sans une hésitation.
— Liana ? C’est Tony Alvera. Il est avec toi ?
— Oui.
— J’ai du nouveau. Pouvez-vous me retrouver au café Chez Sheila ?
Elle ne connaissait pas bien Alvera, mais quelque chose dans sa voix la mit mal à l’aise.
— Pas de problème. Nous serons là dans, disons… cinq minutes.
— Parfait.
Elle raccrocha.
— C’était Alvera ?
— Oui. Il veut te voir. Il dit qu’il a du nouveau.
Logan se raidit dans son siège.
— Cela ne me dit rien qui vaille.
Elle partageait secrètement son avis, même si elle détestait les conclusions hâtives.
— Nous serons vite fixés. Il n’est pas du genre à tourner autour du pot.
Il garda le silence jusqu’à ce qu’ils soient arrivés sur le parking du café.
— Il est là-bas, dit alors Logan.
Une berline bleu foncé était garée dans un coin désert du parking. Quand elle se tourna vers lui, il haussa les épaules.
— C’est le véhicule qu’il conduisait quand il me filait. Gare-toi à sa hauteur, sur sa gauche.
C’était la première fois qu’il prononçait une phrase pouvant être considérée comme un ordre. Elle en fut presque heureuse, car elle y vit le signe qu’il redevenait combatif. En souriant, elle s’exécuta.
La vitre du conducteur se baissa lentement, sans un bruit, et Tony Alvera se tourna vers eux. Il n’avait pas l’air très joyeux, et cela remplit Liana d’appréhension.
— Alors, il paraît qu’il y a du nouveau ? lança Logan.
Alvera acquiesça.
— Oui. A propos du type qui a affirmé aux AI que tu as reçu de l’argent de Marcos.
— C’est un fieffé menteur, grogna Logan.
— C’était, corrigea Alvera.
— Quoi ?
— Il a été assassiné.
OceanofPDF.com