Par-delà le danger - Un suspect très séduisant

Chapitre 8

8

 

 

Cette fois, il allait sombrer pour de bon, songea Logan.

Quelqu’un était déterminé à lui faire boire la tasse, et manifestement, il n’y avait pas grand-chose à y faire.

— En fin de compte, c’était une bonne idée de mettre une raclée à ce clown, déclara Alvera. Quelle ironie du sort ! Le meurtre a été perpétré pendant que tu t’occupais de Lang. Du coup, celui qui cherchait à te faire tomber devient ton alibi !

Logan eut un rire nerveux.

— Tu penses qu’il va jouer franc-jeu ? Qu’il va reconnaître qu’il me suivait, au lieu de prétendre que le civil qui nous a identifiés se trompe ?

— Cela reviendrait à admettre qu’il t’a perdu de vue, et qu’il est incapable de mener une filature basique.

Alvera marque un point, se dit Logan. L’ego fragile de Lang nécessitait une constante stimulation, bien souvent fondée sur l’autoévaluation fantasmée de ses prouesses. Ce gars n’avait jamais semblé se rendre compte de ses plus criants défauts.

— Tu devrais le remercier de t’avoir agressé, ajouta Alvera.

— Ouais, marmonna Logan. Sans ça, je serais déjà incarcéré pour meurtre. Et le type assassiné avait beau avoir plus d’ennemis que je serais capable d’en compter, c’est moi qui me serais retrouvé sur la sellette.

— Ce qui n’est pas à exclure. Ils ont peut-être décidé de te harceler jusqu’à ce que tu craques.

Il savait qu’Alvera avait raison. Rien ne les empêchait de le placer en détention préventive, le temps de vérifier son alibi, même si celui-ci était fourni par un membre de leur brigade.

— Tu es un ancien flic ? demanda-t-il à Alvera.

Ce dernier ricana.

— Absolument pas, mais disons que j’ai passé pas mal de temps en leur compagnie.

Logan se doutait que ces relations n’avaient rien d’amical ; il n’avait pas manqué de remarquer de légères décolorations sur sa peau, à divers endroits où des tatouages témoignant d’une appartenance à un gang avaient pu apparaître autrefois. De plus, son air téméraire laissait supposer qu’il avait besoin de ces soudaines poussées d’adrénaline, et qu’il aimait vivre dangereusement. Cette combinaison explosive était surprenante chez un homme qui avait décidé de faire carrière dans une entreprise privée.

Bien sûr, il s’agissait de Redstone. L’espace d’un instant, il se demanda ce qu’on pouvait ressentir en travaillant pour une entreprise dont le fondement repose sur la loyauté et l’entraide, comme dans les romans de cape et d’épée, et où tous les employés se mobilisent sans poser de questions pour épauler un nouveau venu.

Il jeta un regard à Liana, qui avait gardé le silence, après avoir retenu un cri en apprenant que le témoin des Affaires Internes avait été éliminé. Elle s’était toujours montrée perspicace, et il savait qu’elle avait déjà envisagé toutes les conséquences de cet acte.

Elle plongea alors ses yeux dans les siens avec le même aplomb que ce jour-là, à la banque. Même si elle paraissait douce et innocente, elle était aussi intelligente, courageuse, et déterminée. Elle l’avait déjà prouvé. Et son dévouement était sans faille ; durant ces journées où il avait été cloué sur un lit d’hôpital, craignant de mourir, puis celles où la douleur était si insoutenable qu’il avait eu peur de survivre, sa voix apaisante avait été pour lui la dernière ligne à laquelle s’accrocher.

Et lorsqu’elle prit la parole, il reconnut la même intonation :

— Vas-tu enfin accepter notre aide, Logan ?

Certes, sa fierté lui intimait de refuser. Mais le niveau de l’eau montait inexorablement. Alvera avait de toute évidence des sources fiables, et il était talentueux dans son domaine. Sans compter que la voix de Liana, qui l’avait déjà sorti des limbes, exerçait sur lui un pouvoir presque irrésistible.

— Tu préfères compter sur ce clown pour te sortir de là ? renchérit Alvera, sachant parfaitement qu’il venait de toucher un point sensible.

Il ne lui ferait pas ce plaisir. Il imaginait déjà Lang se pavanant dans toute la brigade, savourant son triomphe après avoir fait tomber Logan Beck, l’ancienne vedette du comté.

La vérité apparut enfin devant ses yeux : il était coincé, fichu pour de bon. La fierté était un luxe qu’il ne pouvait plus se permettre, et sa foi envers ses collègues avait fait long feu. Il ferait mieux de saisir cette main qu’on lui tendait.

Mais il n’était plus sûr d’avoir encore envie de se battre. * * *

— Comment t’es-tu introduit dans le réseau ?

Liana patientait, silencieuse. Logan avait-il entendu la question d’Alvera ? Il n’avait montré aucune réaction.

Ils avaient pris place dans le véhicule d’Alvera, le roadster de Liana manquant d’espace. Sans la moindre hésitation, elle s’était installée à l’arrière ; elle préférait les laisser discuter entre professionnels, se satisfaisant d’être mise dans la confidence.

Elle s’était placée derrière Alvera afin de mieux observer Logan, lequel était affalé au fond du siège et arborait le même air qu’au cabinet médical, à la fois épuisé et abattu. Cette vision lui fit mal au cœur.

— Tu sais, je préférerais aller perdre mon temps ailleurs, reprit Alvera sur un ton étrangement doux, contrastant avec la dureté de sa remarque.

— Logan, je t’en prie, insista Liana, craignant que l’agent de Redstone décide finalement d’abandonner.

Logan poussa un long soupir.

— Je suis vraiment désolé, marmonna-t-il. Cela va à l’encontre de mes principes.

— Nous en sommes conscients. Mais combien de temps vas-tu te montrer loyal envers des gens qui ne le sont pas en retour ?

— Elle a raison, l’appuya Alvera. Ils t’ont jeté en pâture aux médias, et tu continues à jouer les grands seigneurs ?

Lorsque Logan répondit enfin à la première question d’Alvera, Liana eut la sensation qu’il l’avait fait non parce qu’il était devenu raisonnable, mais plutôt parce qu’il n’avait plus la force de leur tenir tête, et l’idée qu’il puisse baisser les bras lui sembla insupportable.

— Je me suis fait placer en cellule, comme si je venais de me faire arrêter, afin d’y approcher l’un des lieutenants de Marcos. Nous avons sympathisé, et c’est ainsi que tout a commencé.

Alvera opina.

— Tu penses qu’un proche de Marcos t’a démasqué ?

Logan haussa les épaules.

— Ce n’est pas exclu. Mais rien ne le laisse supposer.

— Dans ce cas, quelqu’un de la brigade t’aurait piégé ?

Logan garda le silence. Son expression, lorsqu’il se tourna vers Alvera, montrait que cette éventualité le mettait mal à l’aise. Liana se demanda si cette hypothèse l’avait déjà effleuré, et s’il ne l’avait pas tout bonnement refoulée.

Il ferma les yeux un instant, et elle comprit qu’il devait maintenant affronter cette réalité.

— Peut-être, dit-il d’une voix brisée.

— Quels chiens ! s’écria Alvera. Est-ce que tu es prêt à coopérer avec moi ?

Un moment s’écoula avant que Logan lui demande :

— Comment comptes-tu procéder ?

— Je veux des noms. Tes contacts dans le réseau. Tout ce qui s’est passé, quand, quels marchés ont été conclus, quelles livraisons ont été effectuées… sans oublier ceux qui peuvent t’avoir soupçonné d’être une taupe. Tu connais la chanson.

— Et que vas-tu faire de ces informations ?

— Ce que les AI ne font pas. Je veux découvrir qui est à la tête de cette conspiration.

Liana retint sa respiration. Alvera venait de lui faire prendre conscience qu’il ne s’agissait pas simplement de fausses accusations à l’encontre de Logan. Quelqu’un avait sciemment œuvré dans le but de le discréditer.

Voyant que Logan se taisait, Alvera se crispa dans son siège.

— Je vais me chercher un café. A mon retour, sois prêt à me fournir des réponses, sinon je jetterai l’éponge, une bonne fois pour toutes.

Il claqua la portière sans ménagement.

— Quel caractère de cochon ! grogna Logan.

Sa remarque ne manqua pas d’exaspérer Liana.

— Sa réaction me semble plutôt normale, rétorqua-t-elle. Il fait tout ce qu’il peut pour t’aider, et tu lui mets des bâtons dans les roues !

Il haussa les sourcils.

— Tu sors tes crocs ?

— Oui. Et toi, tu as perdu les tiens ?

Il détourna le regard. Elle venait de faire mouche.

— Peut-être, dit-il au bout de quelques secondes. Ou alors, je ne vois plus l’intérêt de m’en servir.

Elle ne put s’empêcher de s’inquiéter pour lui. Il semblait soudain capable de gestes… inconsidérés, irrévocables, destructeurs. Autodestructeurs, qui sait ?

— Logan… murmura-t-elle.

Il se tourna vers elle. Elle ignorait ce qu’il lisait dans ses yeux, ou sur son visage, mais il finit par baisser le regard. Lorsqu’il prit enfin la parole, sa voix était rauque et tendue.

— Qu’attends-tu de moi, Liana ?

— Je veux que tu te battes !

Elle-même parut étonnée par la force de son exclamation.

Il planta son regard dans le sien.

— Pourquoi ? Quelle importance cela peut-il avoir pour toi ?

— Parce que tu comptes pour moi.

— Liana, écoute-moi. Je sais que tu te sens redevable envers moi, mais tu as tort.

— Il ne s’agit pas que de moi. C’est la société qui ne te traite pas à ta juste valeur.

Il fronça les sourcils.

— De quoi parles-tu ? Est-ce une espèce de combat idéologique ?

— D’une certaine façon, admit-elle. Tu es un héros, de la même trempe que mon père, et j’estime que la manière dont tu es malmené est injuste.

L’expression de Logan se radoucit, mais le signe d’encouragement qu’elle avait cru y déceler disparut lorsqu’il ouvrit la bouche.

— Tu es vraiment innocente. La vie est injuste, Liana. Elle l’a toujours été, et le sera toujours.

Piquée au vif, elle répliqua aussitôt :

— Epargne-moi ce ton condescendant. Je ne suis pas une petite fille, ni une idiote. S’il y avait une justice en ce monde, mon père serait encore en vie, et tu ne serais pas dans un tel pétrin.

Sa véhémence le désarçonna.

— Liana…

— La vie, c’est une chose. Mais lorsque quelqu’un est trahi par ceux en qui il a placé sa confiance, c’est une question de personnes. De personnes qui font de mauvais choix. Et on peut lutter contre elles.

Il recula pour mieux la regarder, puis ses yeux se perdirent dans le vide, comme si elle venait de lui ouvrir de nouvelles perspectives.

Elle n’osa ajouter un mot. Si ses paroles le faisaient réfléchir…

Lorsque Alvera revint, peu après, une tasse fumante à la main, elle faillit laisser échapper un grognement. Sans nul doute, ses propos avaient eu un impact sur Logan, mais cela suffirait-il, ou se montrerait-il aussi borné que précédemment ?

Alvera s’assit et prit une longue gorgée de café avant de demander :

— Alors, qui a gagné ?

Son ton était badin, comme si la réponse lui importait peu. Au fond, songea Liana, son travail resterait le même, si ce n’est qu’il aurait moins d’outils à sa disposition si Logan refusait de coopérer.

Logan eut alors un soupir sonore.

— Liana, dit-il, sors de cette voiture. Tu n’as pas besoin d’entendre ce qui va suivre. Moins tu en sauras, moins tu seras en danger.

Alvera se tourna vers elle, et lui fit un clin d’œil discret, semblant la désigner victorieuse dans ce combat des esprits.

Mais elle n’en avait pas fini pour autant.

— Je n’irai nulle part.

— Liana, s’il te plaît, la conjura Logan.

— Je suis à l’origine de tout ceci, et je n’ai pas l’intention de me faire mettre sur la touche maintenant. Je ne bougerai pas.

Le visage de Logan se crispa, comme s’il semblait changer d’avis.

— Tu as déjà perdu le premier round contre elle, tu veux vraiment prendre une deuxième raclée ? commenta Alvera.

— C’est dangereux pour elle de se trouver impliquée là-dedans.

— Elle fait partie de Redstone. Sa sécurité, c’est mon affaire.

— En tant que représentant de la loi, je me dois d’assurer celle de tous mes administrés.

— Eh bien, nous sommes sur la même longueur d’onde.

— Mais elle…

— N’apprécie guère qu’on parle d’elle comme si elle n’était pas là, intervint Liana avec fermeté. Bouclez-la, tous les deux.

Les deux hommes écarquillèrent les yeux, et se tournèrent vers elle.

— Je ne suis pas une enfant, répéta-t-elle. Et je refuse d’être traitée ainsi, sous prétexte que vous êtes armés, et que la testostérone vous fait dire n’importe quoi. Je n’ai pas suivi les mêmes formations que vous, et je serais incapable d’assommer quelqu’un d’un coup de poing, mais j’ai un cerveau, et quelques compétences qui pourraient s’avérer utiles.

Les deux hommes échangèrent un regard ; elle avait éveillé leur curiosité. Elle poussa son avantage.

— Savez-vous que si vous effectuez une recherche sur internet en

associant Marcos et la 49e Rue, vous obtenez des résultats assez surprenants ? Par exemple, vous débouchez sur un blog crypté listant une succession d’entrées incongrues qui, une fois analysées, ressemblent étrangement à une série de dates et de lieux…

Logan plissa les yeux.

— Pardon ?

— Je me demande si elles pourraient correspondre à celles des livraisons que vous avez mentionnées…

— Eh bien…, fit Alvera, sans attirer pour autant l’attention de Liana, dont les yeux restaient braqués sur Logan.

— Certains de ces lieux sont des entrepôts, reprit-elle. C’est peut-être là que se déroulent ces fêtes monstrueuses durant lesquelles on peut se procurer tout un tas de substances illégales ? Vous êtes-vous demandé comment ils mettaient les gens au courant ? Vous pensiez peut-être qu’ils placardaient des affiches sur les murs ?

— Tu as cette liste ? demanda Logan, dont la voix, pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, était empreinte d’une tension extrême.

— Oui.

— Je la veux. Ainsi que tout ce que tu as pu dénicher.

Liana comprit alors que c’était la voix d’un inspecteur venant de mettre le doigt sur un élément crucial pour faire avancer son enquête. Elle était parvenue à ses fins, en ranimant la flamme qu’elle avait crue éteinte à tout jamais.

Logan Beck était de retour parmi les vivants.

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