Par-delà le danger - Un suspect très séduisant

Chapitre 3

3

 

Logan jura tout bas. Comment avait-il pu être si stupide ? Au même instant, il sentit, plus qu’il ne vit, un mouvement sur sa droite, et instinctivement, il s’accroupit et pivota vers le danger potentiel.

L’homme qui se trouvait désormais face à lui esquissa un sourire amusé, tout en levant les mains à hauteur de poitrine, signifiant par là qu’il n’était pas armé.

— Inspecteur Beck, je vous ai sous-estimé, lui dit-il. Je vous présente mes excuses.

Logan l’observa attentivement. Il était à peine plus petit que lui, qui mesurait un mètre quatre-vingts ; la peau mordorée et les yeux noirs, il était certainement hispanique, même s’il parlait sans aucun accent.

— Qui êtes-vous ?

— Tony Alvera.

Ce n’était pas son nom qui l’intéressait, mais l’homme le savait probablement.

— Les Affaires Internes recrutent des privés, maintenant ?

— Je ne travaille pas pour la police.

Logan fronça les sourcils.

— Marcos embaucherait-il des gangsters de plus haute volée ?

— Je prends cela comme un compliment, mais je ne suis pas à la botte de celui-là non plus. Cela dit, si mon chef apprend avec quelle facilité vous m’avez repéré, je risque de ne plus rester très longtemps à son service…, ajouta l’homme sur un ton contrit.

— Et qui est-ce ?

— John Draven. Peu de gens le connaissent, mais cet état de fait lui convient. En revanche, vous avez sûrement entendu parler de son patron.

— Ecoutez, je n’ai pas le temps de jouer aux devinettes. Qui vous envoie, nom de nom ?

— Joshua Redstone.

Il en fallait beaucoup pour le surprendre, mais l’aveu d’Alvera le laissa bouche bée.

— Redstone ? Le milliardaire ?

— Celui-là même.

— Que me veut-il ?

— Rien de mal. Au contraire.

De plus en plus interloqué, Logan secoua la tête.

— Que voulez-vous dire, exactement ?

— Je fais partie du service de sécurité de Redstone.

Logan se redressa. Le plus souvent, les milices privées étaient composées de flics hors d’âge ou à la réputation calamiteuse, ou encore de blancs-becs qui n’auraient jamais tenu plus de deux semaines sur le terrain. Elles n’inspiraient pas franchement le respect.

Redstone Sécurité occupait une place à part. Tous ceux qui avaient eu affaire à eux, que ce soit les policiers locaux, les fédéraux ou les militaires, s’accordaient pour reconnaître l’efficacité de l’équipe que Josh Redstone avait mise sur pied. L’intégrer faisait envie à de nombreux gradés, car Redstone pouvait se permettre de prendre quelques libertés avec les lois, contrairement aux agents du gouvernement.

Mais Logan savait aussi qu’ils ne cherchaient pas la gloire. Plus d’une fois ils avaient réussi là où la police avait échoué, sans pour autant s’en vanter sur la place publique. Lorsqu’ils mettaient au jour des activités illégales au cours de leurs opérations, ils transmettaient leurs informations aux services officiels concernés et leur laissait recueillir les lauriers qui leur étaient dus, tandis qu’ils retournaient à leur mission de protection de l’entreprise. Redstone avait su gagner le respect, voire l’admiration, des représentants de l’ordre, partout où l’entreprise était active, c’est-à-dire dans une vaste partie du monde.

Ce qui le rendit davantage suspicieux. Que venaient-ils faire dans son histoire sordide ?

— Comment puis-je être certain de ce que vous avancez ?

De nouveau, l’homme leva la main, paume en avant, puis il sortit un portefeuille de la poche arrière de son pantalon, l’ouvrit et le tendit à Logan.

Logan examina son badge d’identification. Il reconnut le graphisme gris et rouge de Redstone, ainsi que le logo, un dessin stylisé du prototype de l’avion Hawk 1, dans le coin supérieur gauche. Si la carte était bien au nom de Tony Alvera, aucun titre ou fonction n’apparaissait, seulement l’adresse de Redstone ainsi que quelques numéros d’appel d’urgence.

— Donc, si je prends contact avec le service du personnel de Redstone, on se fera un plaisir de me confirmer que vous travaillez pour eux ?

— Non.

Alvera haussa les épaules.

— Les agents de notre service sont du genre discret. Nous n’occupons pas les mêmes locaux que le reste du personnel, et nos dossiers sont gérés par d’autres employés.

— Ainsi je dois vous faire confiance ?

— A vous de voir.

Les yeux noirs soutenaient son regard sans faillir, ni chercher à l’éviter, francs et sereins. C’était un changement appréciable, après les individus auxquels il avait eu affaire dernièrement. Et cela le poussait à croire qu’Alvera n’était pas l’un d’eux.

— Pour quelle raison Redstone s’intéresse-t-il à moi ?

— L’un de nos employés vous connaît, et nous a demandé de… nous pencher sur votre situation.

— Je ne connais personne chez Redstone.

— Maintenant, si. Il s’agit de Liana Kiley.

Logan écarquilla les yeux. Il ne s’attendait absolument pas à entendre ce nom.

Une image de la jolie rousse aux yeux bleus, et des rares taches de rousseur qui s’égaraient sur son nez, se forma instantanément dans son esprit, comme s’il l’avait croisée la veille et non huit ans auparavant. Une belle fille, charmante et douce, qui, plongée dans une situation cauchemardesque, et malgré une bien compréhensible terreur, avait su garder son sang-froid pour l’aider à mettre un terme à ce désastre.

Liana ?

Il ne l’avait jamais oubliée. Comment aurait-il pu, après ce qui s’était passé ? Ils avaient non seulement vécu côte à côte cette expérience traumatisante, mais elle lui avait aussi tenu compagnie pendant ces longues et douloureuses journées d’hôpital. Ses souvenirs de cette époque étaient quelque peu embrumés — il avait préféré oublier les tortures que lui faisait subir le personnel médical, l’air maussade des médecins et celui, encore plus morose, des cohortes de policiers qui venaient lui rendre visite, certains qu’il allait mourir…

Heureusement, Liana avait été là. Il avait souvent pensé à elle. En fait, de plus en plus depuis le début de sa mission d’infiltration. Plus d’une fois il avait été tenté de reprendre contact avec elle, simplement pour voir comment elle allait. Elle paraissait si innocente, alors que le monde dans lequel il venait de mettre les pieds était si corrompu. Il s’était dit que c’était probablement pour cette raison qu’elle était si présente dans ses pensées.

— Je croyais qu’elle travaillait chez JetCal, dit-il.

— Elle a démissionné lorsqu’ils ont été accusés d’espionnage industriel ayant pour cible Redstone.

— Et maintenant, elle est en poste chez vous ?

— Depuis deux jours, oui.

— Ça lui ressemble bien, fit Logan en souriant.

Alvera sourit à son tour.

— Je ne lui ai parlé qu’une fois, mais effectivement, cela semble correspondre à sa personnalité.

Cette phrase l’irrita, sans qu’il sache exactement pourquoi. Il n’avait aucune raison de se montrer jaloux à propos d’une femme qu’il n’avait pas vue depuis huit ans — depuis cette journée, un mois après sa sortie d’hôpital, où, à la demande de ses supérieurs, elle était venue lui remettre sa médaille. Cet événement avait eu aussi pour but officieux de mettre la brigade à l’honneur, et le fait que la demoiselle secourue soit mignonne et sympathique n’avait rien gâché, loin de là.

Quelle était la valeur de cette distinction, aujourd’hui ? pensa-t-il. Sa médaille aurait tout aussi bien pu être en chocolat, pour ce qu’elle lui servait…

— Qu’a-t-elle à voir dans tout ceci ? s’enquit-il.

— Elle pense que vous êtes innocent. Ou plutôt, elle veut que tout le monde le sache.

Il cligna des yeux.

— Pardon ?

— Elle a lu les journaux, et en a été bouleversée. Or Josh n’aime pas voir ses employés dans cet état.

— Même si cette personne n’a passé que deux jours au sein de l’entreprise ?

— La famille, c’est la famille. Chez Redstone, on ne plaisante pas avec ça. Josh lui a demandé ce qui n’allait pas, elle le lui a expliqué, et me voilà.

— Que comptez-vous faire ?

Alvera haussa les épaules.

— Vous aider, si je le peux.

— Et comment voulez-vous procéder ? Les Affaires Internes sont déjà sur le coup.

— Je peux, pour ma part, mener une enquête en partant du postulat que vous êtes innocent, au lieu de chercher à prouver votre culpabilité.

La simplicité de sa réponse l’émut fortement. Ce soutien était celui qu’il avait espéré obtenir de la famille à laquelle il avait consacré douze années, au mépris de sa vie, et pour laquelle il avait versé son sang. Celle qui, quand il s’était retrouvé dans la tourmente, lui avait tourné le dos. Il était encore sous le choc au moment où ce photographe avait pris le cliché qui s’était étalé en couverture de toutes les feuilles de chou locales.

— Pourquoi ? demanda-t-il. Redstone n’a rien à y gagner.

— Mais l’un de nos employés croit en vous, et notre tâche est de l’épauler. Il ne s’agit pas d’un piège, croyez-moi.

Logan secoua la tête, un peu abasourdi.

— Je ne l’ai pas vue depuis huit ans…

Alvera l’observa attentivement.

— Alors, il est grand temps de lui rendre visite, conclut-il. Vous savez où se trouvent nos bureaux ?

Logan ne put s’empêcher de sourire.

— N’importe quel policier californien le sait. Personne dans cet Etat n’apporte son concours au commissariat local davantage que Joshua Redstone.

— C’est vrai, et bien plus encore. Rejoignez-moi là-bas, devant l’entrée principale.

L’homme prit place dans son véhicule, manifestement convaincu qu’il allait le suivre. Et il avait raison. Logan n’eut pas à réfléchir longtemps pour boucler sa ceinture de sécurité et prendre la direction du siège de Redstone. * * *

Quand elle entendit des pas s’approcher de son bureau, Liana pensa d’abord qu’il s’agissait de Lilith. Mais elle distingua bientôt deux allures différentes, et aucune ne s’apparentait à celle, légère, de sa supérieure.

Elle ne s’attendait pas à revoir Tony Alvera si tôt.

L’agent de sécurité était passé en cours de matinée pour se présenter. Selon ses propres dires, son chef de service n’avait pas hésité une seconde à l’envoyer lui, au lieu de la blonde Samantha Gamble, se frotter au milieu que fréquentait Logan Beck.

Un je-ne-sais-quoi dans son sourire et dans les yeux de Tony lui avait fait surmonter la réticence qu’elle éprouvait habituellement face aux inconnus, si bien qu’elle l’avait un peu taquiné.

— Je ne sais pas, avait-elle lancé, en observant sa peau hâlée et sa barbichette, n’êtes-vous pas trop BCBG pour vous mêler à ce monde ?

Il avait éclaté de rire, et elle s’était demandé combien de femmes avaient déjà succombé à ce numéro de charme.

— Je ne l’ai pas toujours été, avait-il avoué. J’ai des cicatrices qui l’attestent. Josh m’a sorti de la rue lorsque je n’étais qu’un voyou de seize ans, un bon à rien, si ce n’est à finir en prison ou dans le caniveau. Ce jour où j’ai essayé de le dévaliser reste le plus beau de ma vie. J’ignore ce qu’il a alors décelé en moi, avait-il poursuivi sur un ton solennel, mais il m’a sauvé la vie.

Liana, tout en admirant le sourire qui s’étalait sur le visage joliment exotique de son interlocuteur, s’était demandé combien de personnes lui conteraient une expérience similaire avec Josh Redstone.

— Je vous amène quelqu’un, annonça Tony. Mais je crois qu’il est un peu dérouté.

Il entra dans le bureau. Liana avait bien évidemment compris de qui il s’agissait, mais elle ne put s’empêcher de tressaillir en apercevant l’homme qui se tenait derrière Tony.

Lentement, elle se leva de son siège.

Il a tellement changé, se dit-elle, et c’était encore plus vrai maintenant qu’elle l’avait face à elle : à présent ses yeux bleus ne semblaient plus éteints, mais comme hantés.

— Logan, ne put-elle que murmurer.

Alvera déclara qu’il repasserait plus tard, et s’en alla sans qu’ils le remarquent.

Logan avança de trois pas vers elle, et s’arrêta devant son bureau. Il la dévisagea longuement, ce qui la mit mal à son aise. Quand il parla enfin, sa voix était rauque et s’accordait étrangement à l’expression de ses yeux.

— Que se passe-t-il ?

— Que veux-tu dire ?

— Redstone Sécurité me file le train. Et Alvera me dit que tu es à l’origine de cela. Pourquoi ?

— J’essaie de t’aider.

Il eut un rire amer.

— Ne perds pas ton temps.

Elle le dévisagea à son tour, sans dire un mot. Avait-il vraiment baissé les bras ? Ou était-il encore en état de choc, incapable de se défendre pour le moment ? Elle préféra choisir la seconde option ; l’homme qu’elle avait rencontré ce jour-là n’abandonnerait jamais le combat aussi facilement.

— C’est à moi de décider de quelle manière je souhaite le perdre, il me semble.

Il parut surpris de sa réaction ; mais elle aussi avait changé depuis cette journée à la banque.

— Liana, tu ne peux rien faire pour moi.

— Moi, peut-être, mais Redstone Sécurité pourra t’aider.

— Sans doute. Mais ils n’ont aucun intérêt à le faire.

— Apparemment, mes intérêts sont aussi les leurs, rétorqua-t-elle.

Il plissa les paupières.

— D’après Alvera, tu occupes ce poste depuis deux jours seulement.

— Oui. C’est incroyable, n’est-ce pas ?

— Ce n’est pas le meilleur moyen d’entamer une nouvelle carrière que d’entraîner ton patron dans une enquête de corruption sur un policier ripou.

— Tu n’en es pas un.

Il recula d’un pas pour mieux la regarder.

— Tu en as l’air si sûre…

— Tout à fait.

— Liana…

— Je sais que tu es innocent, Logan. Tu n’aurais jamais fait une chose pareille.

Il émit un son qui s’apparentait à un grognement.

— Arrête, Liana. Ne perds pas ton temps, et ne mets pas ta carrière en jeu.

— Es-tu en train de me dire que tu n’as pas besoin d’aide ? Que tu fais confiance aux… Affaires Internes, c’est ça ? Tu comptes sur eux pour te blanchir ?

— Pas vraiment.

— Alors laisse-moi t’aider.

Elle vit un muscle, le long de sa mâchoire, se contracter.

— Non, dit-il sur un ton glacial. N’essaie même pas.

Qu’était-il advenu du héros de ses souvenirs, de l’homme qui avait fait preuve d’un courage dont elle n’avait pas d’autre exemple ? Comment avait-il pu se laisser briser ? Elle espérait que sa fiancée, dont elle avait oublié le prénom, prenait bien soin de lui.

— C’est ma décision, insista-t-elle.

Il la fixa. Elle crut apercevoir, enfin, un éclat au fond de ses yeux. Etait-ce de l’espoir ?

Pour la première fois depuis qu’elle avait compris que Redstone allait bel et bien apporter son soutien à Logan, elle eut la certitude qu’il en avait vraiment besoin.

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