Par-delà le danger - Un suspect très séduisant

Chapitre 13

13

 

Logan regardait John Draven, le directeur de Redstone Sécurité, qui comptait les billets de banque sous l’objectif d’une caméra.

Son jugement sur Draven n’avait pas changé depuis qu’il l’avait rencontré dans le bureau de Liana. Il fallait certainement une poigne de fer pour transformer un simple service de sécurité en une force d’élite connue et respectée partout dans le monde.

Quelque chose dans les yeux de Draven lui faisait penser qu’il avait vieilli avant l’âge, et pourtant il exhalait une telle sérénité, un tel calme, que Logan l’enviait presque. Liana lui avait appris qu’il venait de se marier, et il s’était demandé quel genre de femme pouvait dompter un tel homme, et si elle était à l’origine de cette attitude flegmatique. Si c’était le cas, il l’enviait davantage.

— Cinquante mille, dit Draven à l’intention de la caméra.

Avant cela, il avait lu à voix haute le numéro de série de chaque billet. Il adressa un signe de tête à Alvera, qui le filmait, et celui-ci arrêta l’enregistrement.

Draven leva ensuite les yeux vers Logan, qui se trouvait de l’autre côté de la table.

— Vous avez bien fait de venir immédiatement.

Liana n’était pas présente, Logan s’étant opposé à ce qu’elle apparaisse sur la bande vidéo, ce dont Alvera et Draven étaient tombés d’accord. Il leur posa la question qui lui brûlait les lèvres.

— Comment pouvez-vous être sûr de ma bonne foi ?

— Parce que Liana corrobore vos dires, répondit Draven. Redstone n’embauche pas des menteurs, et ceux qui passent à travers les mailles de nos filets n’y restent pas longtemps. Et puis, Tony vous avait à l’œil.

Logan cligna des paupières ; comment avait-il pu laisser ce détail lui échapper ? Il se tourna vers l’agent de Redstone.

— J’ai changé de voiture, avoua Alvera avec un sourire en coin.

Logan, qui était resté à l’affût de la berline bleu foncé, s’admonesta pour s’être montré si stupide.

— Tony peut témoigner, s’il le faut, que vous vous êtes présenté ici sans tarder. Ils auront du mal à invalider nos preuves.

Logan regarda autour de lui. Que les opérations menées par Redstone Sécurité s’organisent dans un petit hangar de l’aéroport local l’épatait. L’emplacement était stratégique ; Redstone ayant des filiales aux quatre coins du monde, leurs troupes expérimentées et bien équipées pouvaient être amenées à intervenir n’importe où, à n’importe quel moment, et le hangar, relativement isolé, était plus facile à sécuriser, comme le lui avait dit Draven.

— Je pense, reprit celui-ci, qu’il est temps de mettre nos compétences en commun. Tony, tu peux aller chercher Liana ? Quelque chose me dit qu’elle doit être fatiguée de ronger son frein dans le couloir.

— Je n’en doute pas un instant, repartit Alvera. Elle n’est pas femme à accepter d’être mise à l’écart.

— Qu’il est charmant, ironisa Logan tandis qu’Alvera quittait la pièce.

Draven haussa le sourcil gauche, déformé par une longue cicatrice. Logan ne put s’empêcher d’y fixer son regard. Draven s’en aperçut.

— Où l’avez-vous déniché ? s’enquit-il hâtivement, tâchant de masquer son embarras.

— Tony a eu la bonne idée d’agresser Josh Redstone, qui a décidé de l’embaucher.

Logan n’en croyait pas ses oreilles. Draven éclata de rire, mais d’un rire qui semblait un peu rouillé, comme si c’était inhabituel pour lui.

— Je lui ai dit qu’il était fou d’engager un jeune voyou qui l’avait menacé d’un couteau. Mais comme d’habitude, lorsqu’il s’agit de jauger les gens, Josh ne se trompait pas. Tony est l’un de nos meilleurs agents.

— Josh semble œuvrer pour la conversion des âmes.

— Pas du tout. Mais il n’hésite pas à tendre la main à ceux qui ont envie de s’en sortir.

— Comme Alvera.

— Et Tony s’est montré à la hauteur de ses attentes. Il a passé plus d’un an en Amérique du Sud, à remettre de l’ordre dans nos affaires là-bas, et y est parvenu brillamment, alors que j’avais émis de sérieux doutes.

— Un gangster devenu détective privé, marmonna Logan en secouant la tête.

— C’est ce qui fait que Redstone est Redstone, conclut Draven, alors que la porte de la petite salle de conférence s’ouvrait, laissant apparaître l’ex-voyou en question, suivi de Liana, encore contrariée d’avoir été mise sur la touche.

Logan observa Draven, qui contemplait Liana en souriant. S’il avait ignoré que l’homme s’était marié récemment, ce sourire l’aurait autant irrité que le charme sulfureux d’Alvera.

« Et que révèle donc cette attitude à ton sujet, Beck ? Que tu es un triple idiot », lui marmonna une petite voix mordante dans sa tête.

Draven s’adressa à Liana, l’arrachant à ses ruminations.

— Vous ne pouvez vous battre sur tous les fronts, Liana. Ne gaspillez pas votre temps et votre énergie pour des broutilles.

Logan la vit se crisper. Il se dit que Draven était allé trop loin, car elle possédait le tempérament qu’on associait traditionnellement à sa chevelure de feu. Puis, se rappelant combien elle détestait être jugée sur son apparence, il sourit.

— Précieux conseil, répondit-elle, alors que sa colère semblait se dissiper. Nous allons donc concentrer nos efforts sur les vrais problèmes ?

— Tout à fait, dit Draven, tandis qu’Alvera prenait place à côté de Logan. Tony, tu as suivi l’affaire depuis le début. Qu’en penses-tu ?

— Beaucoup de choses, répliqua-t-il en faisant un clin d’œil à Liana, ce dont Logan se serait bien passé.

Elle lui répondit par un sourire, ce qui ne manqua pas d’énerver Logan davantage. Il tenta d’ignorer les sonnettes d’alarme qui le prévenaient d’un danger qui n’avait rien à voir avec ses démêlés judiciaires.

— Pouvons-nous en venir aux faits ? fit-il sèchement, tout en se maudissant de perdre son sang-froid.

— Bien sûr, dit Alvera. Je pense que l’incident de ce matin élimine l’hypothèse selon laquelle c’est un gars de ta brigade qui t’a tendu un piège.

— Pourquoi ? s’étonna Liana.

Alvera se contenta de désigner la liasse posée sur la table.

— C’est juste, approuva Logan. Aucun d’eux n’aurait accès à une telle somme, aussi rapidement, simplement pour me coincer. Et la majorité des policiers ne possède pas tant de liquidités.

— Aucun de tes collègues n’a de fortune personnelle ? insista Alvera.

— Certains, peut-être, mais il faut ajouter à cela le dépôt effectué sur mon compte bancaire, ce qui réduit considérablement le nombre de candidats. Et parmi ces derniers, je n’en connais aucun ayant le profil recherché.

Draven acquiesça.

— Je partage son avis.

— De plus, ajouta Alvera, si un collègue voulait se débarrasser de toi, il lui serait plus facile de te faire abattre.

Liana sursauta.

— Pardon ?

— Il a raison, reconnut Logan, sans oser croiser le regard de la jeune femme. Il avait l’embarras du choix : un appel bidon d’un pseudo indic, un gangster qui tire à la cantonade, que sais-je encore ?

— Sans parler des tirs « amis » accidentels, marmonna Draven.

— Effectivement, admit Logan.

Il se tourna enfin vers Liana. Sa peau était si claire qu’il était difficile d’en juger, mais il eut l’impression qu’elle avait pâli. Il comprenait pourquoi ; dans son monde, les policiers étaient du côté des gentils, et imaginer que sous certains uniformes se dissimulaient de vrais salauds devait la bouleverser. Hélas, si la plupart des représentants de la loi faisaient honneur à leur fonction, les brebis galeuses existaient aussi, comme dans n’importe quelle profession.

Sauf peut-être chez Redstone, pensa-t-il, au point d’en être déstabilisé.

— Ce qui nous ramène à Marcos, dit Draven.

— Qui était notre hypothèse de départ, la plus logique, commenta Alvera.

— Cela ne signifie pas nécessairement qu’elle est la bonne, intervint Liana.

— Non, mais c’est tout de même souvent le cas, surtout dans ce genre d’affaires. Lorsque nous enquêtons sur un crime, nous nous renseignons en premier sur les proches de la victime, dit Logan.

Elle esquissa un sourire, manifestement heureuse de le voir retrouver ses réflexes. Son changement d’expression avait été subtil, presque imperceptible, mais il lui fit chaud au cœur.

« Idolâtrie du héros, se dit-il soudain. Elle n’a pas la moindre idée de celui que tu es vraiment. »

Il s’efforça de reprendre le fil de la conversation, et de ne pas laisser paraître qu’il s’était laissé distraire d’une discussion dont son sort dépendait. Heureusement, Draven semblait ne rien avoir remarqué. Ou plutôt, songea Logan après avoir jeté un regard au directeur de la sécurité, il avait eu la courtoisie de ne pas le rappeler à l’ordre.

— Cela me paraît disproportionné, dit ce dernier, songeur.

— C’est vrai, fit Alvera. La couverture a été révélée, et tu as été mis hors jeu… leur problème était résolu. Pourquoi aller plus loin ?

Liana se tourna vers Logan.

— Tu n’avais pas assez d’éléments pour arrêter Marcos ?

— Bien sûr que si, se récria-t-il.

— Mais le but, suggéra Draven, n’était pas de piéger Marcos, n’est-ce pas ?

Liana écarquilla les yeux.

— Non ?

— Non, confirma Logan. L’objectif était de démanteler toute l’organisation. Il ne suffisait pas de faire tomber une tête. Ils ont une vraie hiérarchie ; quelqu’un d’autre aurait aussitôt pris les rênes.

— Et le remplaçant de Marcos pouvait être un inconnu, ajouta Alvera.

— Exactement. Je ne voulais à aucun prix avoir affaire à un électron libre. La situation était assez instable. Marcos a beau être dangereux et colérique, il est prévisible. Ce qui n’est pas forcément le cas de tout le monde.

— Admettons que je sois Marcos, et qu’un type à qui j’ai accordé ma confiance est en réalité un policier, quelle est ma réaction ? avança Liana.

— Excellente question, concéda Draven.

Logan faillit sourire ; une fois encore, elle raisonnait en professionnelle. Il s’abstint de tout commentaire, craignant de l’irriter. Car pour une Mme Parfaite, elle était dotée d’un sacré caractère. Son regard s’égara un instant sur sa chevelure flamboyante, et il s’efforça de reprendre ses esprits.

— Il le tuerait, proposa Alvera.

Draven opina.

— Mais assassiner un représentant de la loi peut avoir de très fâcheuses conséquences.

— Cela s’est déjà produit, dit Logan. Nous savons qu’ils ont supprimé Getz, même si nous n’avons pas pu le prouver.

— Dans ce cas… pourquoi n’en ont-ils pas fait de même avec toi ?

La légère hésitation de Liana fut le seul indice révélant son malaise. Elle devenait plus forte, pensa Logan. Cela dit, elle le lui avait déjà prouvé.

— Probablement parce que nous avons fait de leur vie un véritable enfer, expliqua-t-il. Nous n’étions pas en mesure de les mettre à genoux, mais nous leur avons livré une guerre sans relâche, les harcelant pour des peccadilles, patrouillant sur leur territoire de manière si systématique qu’ils ont dû changer de quartier. Nous ne les avons pas éliminés, mais nous les avons considérablement gênés dans leurs mouvements.

— Et ce faisant vous avez sûrement réduit leur marge de profit, ce qui n’a pas dû leur plaire, ajouta Alvera.

— Ils ne doivent pas avoir envie de voir ce scénario se répéter, dit Draven pensivement.

Liana semblait de plus en plus perplexe.

— S’il ne peuvent pas te tuer, mais que tu ne représentes plus un danger pour eux, pourquoi s’en prennent-ils à toi ?

— Ils cherchent à le discréditer, dit Alvera. Il faut que ce témoin principal ne soit pas considéré comme digne de confiance.

— Mais je n’ai pas assez d’éléments pour faire tomber tout le monde. Pas encore, marmonna Logan.

— Et pourtant, quelqu’un pense que tu en sais trop. C’est évident, dit Liana.

L’homme qui en savait trop, pensa Logan. Sans trop y croire, il espérait que dans la vraie vie, il y aurait aussi un happy end.

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