Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 9 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 7

7

 

 

Quand Trudy lui décocha un regard surpris, il expliqua avoir vu ses pupilles dilatées.

— Est-ce qu’un abus d’alcool aurait pu provoquer ça ? demanda-t-elle après un instant de réflexion.

— Ça ne me semble pas très vraisemblable, répondit prudemment Clement. Il se peut, bien sûr, que sa tête ait cogné plus fort qu’en apparence. Les blessures crâniennes sont bien souvent difficiles à mesurer avant une véritable autopsie. Une commotion cérébrale pourrait avoir ce genre de conséquences.

— Mais… ? le pressa Trudy en haussant un sourcil interrogateur.

— Mais, poursuivit Clement avec un léger sourire, ma première intuition m’orientait plutôt vers une consommation de drogue.

Trudy songea aux implications, puis soupira.

— Nous devons découvrir ce qu’il a fait hier soir, n’est-ce pas ? Et s’il revenait de soirée, comme semble l’indiquer sa tenue, de quel genre de soirée il s’agissait.

Au cours de sa courte carrière, elle avait rarement été confrontée à des problèmes liés à la drogue – tout en bas de l’échelle de la police, elle était soigneusement tenue à l’écart des affaires de narcotiques. Elle savait toutefois qu’il en circulait en ville – surtout parmi les étudiants et les riches désœuvrés, ce qui semblait être le cas de leur cadavre.

Elle avait constaté la bonne facture de ses vêtements et chaussures. Il portait en outre une montre onéreuse.

— Au moins, il n’a pas été dépouillé, ajouta-t-elle après coup en vérifiant une nouvelle fois le portefeuille, qui renfermait une liasse de billets.

— Vous avez son adresse ? grommela Clement.

Trudy agita sa trouvaille.

— Et le capitaine Jennings m’a chargée de l’enquête préliminaire, déclara-t-elle, les yeux pétillant d’impatience.

 

Terrence James Parker occupait une petite maison mitoyenne près du carrefour menant au très coté village de Wolvercote, à l’opposé de l’entrée d’une autre rue pleine de manoirs du nord oxfordien. Trop loin pour se targuer de vivre dans l’un ou l’autre de ces endroits, sans résider pour autant dans un quartier bas de gamme.

Malheureusement, cette petite rue latérale n’avait pas encore reçu la visite des chasse-neige ; ils durent donc abandonner la Rover un peu plus loin et finir tant bien que mal à pied.

Par chance, le coroner conservait ses bottes en caoutchouc dans la malle de sa Rover ; malgré tout, tous deux avaient les jambes froides et les pieds gourds et moites quand ils remontèrent la courte allée conduisant à l’huis. Les joues de Trudy brûlaient tant l’air était glacial.

Les rideaux de la demeure de brique rouge – agrémentée de charmants ornements crème au-dessus des fenêtres et de la porte – avaient été soigneusement tirés. Trudy appuya sur la sonnette, espérant que son instinct ne la trahissait pas et que la victime vivait bien seule. Si Mr Parker avait été marié, son épouse aurait sans doute signalé sa disparition durant la nuit – ou au moins aux premières heures. Plus vraisemblable encore, elle aurait dû se trouver à la même soirée que lui – auquel cas, où était-elle passée depuis l’accident ?

Aucun bruit n’émana de l’intérieur, mais elle sonna derechef par acquit de conscience. Elle détestait devoir annoncer le décès aux familles des victimes et ne put se retenir de sourire en se tournant vers son ami.

— On dirait qu’il n’y a personne.

— En effet, confirma Clement. Essayons chez les voisins.

Il commençait à faire bien jour, mais Trudy n’était pas certaine que ceux-ci seraient réveillés. Surtout s’ils avaient veillé pour célébrer la nouvelle année.

Elle n’avait cependant guère le choix.

Elle redescendit l’allée, puis se dirigea d’abord vers la maison de droite. Elle abattit le heurtoir et attendit. Son bruit péremptoire était sinistre, même à ses propres oreilles, et elle se demanda ce que pouvaient ressentir les occupants réveillés ainsi par un matin froid et sombre.

Elle frappa une seconde fois et fut récompensée par des bruits de pas descendant l’escalier. Elle imaginait la porte donner sur un couloir où se trouvaient les marches. La personne qui venait leur ouvrir s’annonçait massive.

Le battant pivota brusquement, et une dame bien en chair, vêtue d’une robe d’intérieur de flanelle rose dont elle resserrait les pans autour d’elle, leur décocha un regard assassin. Trudy lui donnait une petite cinquantaine d’années ; ses boucles courtes et châtain résultaient probablement d’une permanente, tandis que ses grands yeux marron étaient légèrement cernés de rouge.

— Oui ? s’inquiéta l’inconnue quand elle eut remarqué l’uniforme de Trudy.

Elle se décomposa un peu plus en avisant l’évidente figure d’autorité qu’incarnait le Dr Ryder, légèrement en retrait sur sa gauche.

— Oh non, ce n’est pas mon Frank, si ? demanda-t-elle avant de déglutir avec peine.

Son visage rond perdit subitement toute couleur, et Trudy s’empressa de la rassurer.

— Non, c’est au sujet de votre voisin, annonça-t-elle, supposant que Frank était un membre de sa famille.

— Oh ! lui !

La femme s’avachit contre l’encadrement de porte avec un soupir de soulagement, puis adopta aussitôt un air contrit.

— Pardon, je ne voulais pas… Alors, que se passe-t-il avec Terry ? Il va bien, n’est-ce pas ?

Elle observa tour à tour la policière et le coroner.

— J’ai bien peur que non, madame, répondit Trudy.

Inutile de tourner autour du pot. Même si livrer des informations sur une enquête en cours était rarement une bonne idée, elle savait que la nouvelle de l’accident se serait répandue comme une traînée de poudre avant midi. Neige ou pas neige ! Et elle avait besoin de l’aide de cette femme.

— Nous essayons d’identifier son plus proche parent. Êtes-vous voisins depuis longtemps, Mrs… ?

— Kirk. Kitty Kirk. Euh, cela doit faire presque quatre ans, maintenant. Que s’est-il passé ?

À présent que sa peur initiale s’était dissipée, la voisine semblait impatiente d’assouvir sa curiosité.

— L’enquête est toujours en cours, Mrs Kirk, répliqua Trudy avec fermeté.

Même si les rumeurs iraient bientôt bon train, elle ne voyait pas l’intérêt d’ajouter une pièce dans la machine.

— Mr Parker est-il marié ?

— Oh non, ma belle, pas lui ! s’exclama Kitty Kirk avec un sourire entendu.

Trudy hocha la tête, prenant bonne note du sous-entendu. Leur victime devait être un homme à femmes. Sans doute pas très pertinent pour l’occasion, mais toujours bon à savoir.

— J’imagine que vous ne connaissez pas l’adresse de ses parents ? s’enquit alors Trudy sans grand espoir.

— Oh ! non, ma belle. Il n’est pas du genre très ouvert. Du moins, pas avec ses voisins, ajouta-t-elle avec un nouvel air qui en disait long.

Trudy soupira.

— Sauriez-vous quoi que ce soit de ses activités de la nuit dernière ? demanda-t-elle encore, en désespoir de cause.

Cette fois, la chance parut lui sourire.

— Oh ! il devait être à cette soirée chic, s’exclama Kitty avec un sourire de guingois. Doris, qui habite trois maisons plus loin, m’a dit qu’il était invité. Ça ne me surprend guère. C’est bien son genre, si vous voyez ce que je veux dire.

Trudy ne voyait pas du tout, mais avait très envie de le découvrir.

— Une soirée chic ? Savez-vous où celle-ci se tenait ?

— Doris m’a parlé d’un des manoirs sur Banbury Road. Chez une veuve, précisa-t-elle avec emphase. Mrs… Oh ! comment s’appelle-t-elle ? Doris a dit que tous les gens qui comptent seraient présents… À l’évidence, je n’en fais pas partie, n’est-ce pas ? Mrs Vander ! glapit-elle subitement, faisant sursauter tant Trudy que Clement. Oui, c’est bien ça. Mrs Vander… Une veuve, comme je disais. Nantie. Pile le genre de Terry, si vous voulez mon avis. Terry est un gentil garçon, mais il vise un peu trop haut, selon moi.

— Je suppose que vous ne connaissez pas son adresse exacte ?

— Non, mais Doris pourra vous renseigner, affirma Kitty d’un air suffisant. Vous voulez que j’aille lui demander ?

— Non, merci, se hâta de répondre Trudy. Il fait un froid de gueux, ici, je ne voudrais pas vous incommoder plus que nécessaire. Si vous vouliez bien juste m’indiquer la maison de Doris ? 

Kitty Kirk lui montra la porte en question avec réticence, puis les regarda repartir vers la rue. Elle les observa jusqu’à ce qu’ils atteignent le bon numéro, et devait encore les épier quand ils frappèrent pour sortir son amie du lit.

Trudy eut la conviction que, dès qu’ils auraient quitté le quartier, Kitty Kirk se précipiterait chez Doris pour comparer leurs impressions.

L’obligeante Doris ne connaissait pas non plus l’adresse exacte, mais put leur dresser une description assez précise de la demeure et de son emplacement sur Banbury Road, si bien que les deux enquêteurs la trouvèrent sans trop de peine. L’adresse était légèrement plus proche de St Giles que de Summertown, soit à environ trois kilomètres du lieu de l’accident.

Il faisait désormais complètement jour. L’édifice était vaste, blanchi à la chaux et peut-être d’époque géorgienne, avec de grandes et larges fenêtres et les proportions simples et élégantes typiques de nombreuses constructions dans ce coin de la ville. L’imposante allée semi-circulaire en gravier avait manifestement été déblayée pour l’événement de la veille, mais les flocons matinaux recouvraient les espaces de stationnement d’une légère couverture blanche.

Tandis qu’ils approchaient de l’imposante porte (en chêne, couleur bleu nuit), Trudy fut certaine d’apercevoir du mouvement à une fenêtre de l’étage.

Cela n’avait manifestement pas échappé à Clement, qui fit remarquer :

— Quelqu’un est déjà debout. Je crois qu’on nous observe.

Trudy se retourna pour admirer le grand jardin plein de lauriers et d’autres persistants, qui ployaient à présent sous le poids de la neige.

— On est à mille lieues, socialement, du domicile de Terry, vous ne trouvez pas ? murmura Clement. D’après ses papiers, avez-vous une idée de ce qu’il faisait dans la vie ?

— Non, répondit Trudy.

Elle se crispa quand la porte s’ouvrit derrière elle.

La femme qui les observait depuis le seuil était petite – guère plus d’un mètre cinquante, estima Trudy. De longs cheveux roux cascadaient sur ses épaules ; elle portait un élégant pyjama de soie noire, sur lequel elle avait jeté un ample déshabillé noir et or assorti, dont elle resserra les pans devant elle. Contrairement à la chaude robe d’intérieur de Kitty Kirk, cet ensemble ne devait pas beaucoup protéger leur hôtesse de l’air glacial.

Néanmoins, quelque chose disait à Trudy que cette femme aurait préféré mourir gelée et élégante plutôt qu’avoir chaud dans une tenue sans chic.

— Ça alors, qu’est-ce que ça veut dire ? s’enquit la femme en considérant avec angoisse l’uniforme de Trudy.

— Navrée de vous déranger… Vous êtes Mrs Vander ? demanda Trudy.

— Oui, Millie Vander.

— Pourrions-nous entrer, s’il vous plaît ? Vous devez être morte de froid.

Trudy effectua un pas en avant pour appuyer sa requête. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle avait le sentiment que cette petite femme rousse n’était pas pressée de les accueillir chez elle, ce qui renforçait la détermination de la policière à conduire cet entretien à l’intérieur.

Millie Vander hésita une seconde, puis s’effaça pour les laisser passer. La température du vestibule était douce, et Trudy se rendit bientôt compte que la demeure était équipée du chauffage central. Elle en avait entendu parler, mais personne de sa connaissance n’avait investi dans un tel équipement. Évidemment, les courants d’air glacials et les feux de cheminée mal adaptés n’étaient pas dignes de l’occupante d’une demeure pareille ! Quoique petite, l’entrée était idéalement proportionnée.

— Je viens de me lever, comme vous pouvez le constater, commenta Millie. Si l’on pouvait faire vite… De quoi s’agit-il ?

Elle lorgna Clement avec curiosité, et Trudy la vit se rengorger légèrement en présence d’un si bel homme. Une habitude qui semblait née d’une vie d’entraînement.

— J’espère que nous ne vous dérangerons pas trop longtemps, Mrs Vander. Je suis l’agent Loveday, et voici le Dr Clement Ryder.

— Bonjour, docteur, répondit aussitôt Millie en tendant une main fine et pâle au coroner, qui la serra avec un sourire.

Trudy remarqua que Mrs Vander portait du vernis à ongles rose. Elle était, de surcroît, copieusement maquillée. Sûrement pas tombée du lit. La maîtresse de maison devait être levée depuis au moins un quart d’heure et était sans doute en train de s’apprêter pour la journée à leur arrivée.

— Nous avons cru comprendre que vous aviez organisé une soirée pour le réveillon d’hier soir, commença Trudy.

— Oh ! pour l’amour du ciel ! s’exclama Millie en rejetant ses longs cheveux roux en arrière avec agacement. Vous n’avez tout de même pas reçu une plainte à cause du bruit ? Ça ne ressemble pas à mes voisins – d’autant que la plupart d’entre eux étaient eux-mêmes présents !

Elle partit d’un rire léger, avant d’adresser un sourire superficiel au Dr Ryder.

En dépit de la gaieté apparente de leur témoin, Trudy fut certaine de déceler chez elle une forme de nervosité. Bien sûr, cela ne signifiait pas grand-chose : la plupart des individus, même les plus respectueux de la loi, éprouvent une certaine inquiétude lorsqu’ils reçoivent une visite inattendue de la part des forces de l’ordre.

— Non, je crains fort que ce soit plus grave que cela. Pourrions-nous discuter dans un endroit plus… ?

Trudy observa le vestibule, dans le coin duquel tictaquait prétentieusement une horloge de parquet ; un téléphone de bakélite noire reposait sur un guéridon en marbre, et un escalier hélicoïdal s’élevait vers l’étage.

— Bon, passons au petit salon, suggéra Millie avec un soupir quelque peu irrité.

Elle tourna les talons et emprunta la deuxième porte sur sa droite. Elle alla directement ouvrir les rideaux pour laisser pénétrer un peu de lumière dans la pièce. Celle-ci était carrée, les murs gris-bleu. Un immense miroir au cadre doré était suspendu au-dessus de la cheminée en marbre. L’air était imprégné d’une odeur de fumée de cigarette. Un grand tapis en peau de mouton s’étalait devant une petite table basse en noyer et un canapé à deux places. Si une partie de la soirée de la veille avait débordé par ici, l’endroit avait été nettoyé dans l’intervalle, ou les invités s’étaient particulièrement bien comportés.

— Je vous en prie, asseyez-vous, leur proposa Millie en désignant le divan et les fauteuils de style reine Anne.

Clement choisit le siège le plus robuste, Trudy jeta son dévolu sur un autre. Après une brève hésitation, leur hôtesse décida de prendre place sur le canapé à deux places. Elle croisa l’une de ses jambes couvertes de soie par-dessus l’autre. Elle portait également des mules rembourrées, ornées de plumes teintes en noir. Sans ses longs cheveux roux et sa tenue (que Trudy jugeait exotique), elle aurait pu ressembler aux vedettes du grand écran d’une ou deux décennies en arrière. Trudy l’imagina avec cynisme nantie d’un fume-cigarette et prononçant des mots d’esprit.

À cet instant, elle paraissait prudente et malheureuse. Ses yeux verts dansaient autour de la pièce sans trouver où se poser.

— À quelle heure votre soirée s’est-elle achevée hier soir ? demanda Trudy en sortant son calepin.

Cet élément si protocolaire fit blêmir Millie sous son fard, et ses sourcils se plissèrent.

— Tout le monde a dû partir avant une heure du matin, à cause de cette horrible neige, bien sûr. Mes hôtes craignaient de ne pouvoir rentrer chez eux… Écoutez, voulez-vous bien me dire de quoi il s’agit ? s’exclama-t-elle avec un agacement manifeste.

Elle agita nerveusement son pied surélevé, manquant de faire tomber son chausson ridicule.

— Je suis désolée de vous l’apprendre, mais nous avons des raisons de croire que l’un de vos hôtes a été victime d’un accident mortel hier soir, expliqua Trudy d’une voix douce. Auriez-vous conservé une liste des invitations, par hasard ?

Millie décroisa brusquement les jambes et se pencha en avant.

— Qui ? s’écria-t-elle en pâlissant davantage. Qui est mort ?

— Aviez-vous convié un dénommé Terrence Parker à votre soirée, Mrs Vander ? s’enquit posément Trudy.

Puis elle vit avec effroi les jolis yeux verts de leur hôtesse se révulser, sa silhouette menue basculer en avant et s’écrouler gracieusement sur le tapis.

Clement fut le premier à réagir, venant s’agenouiller près d’elle. Trudy se leva à son tour, le cœur tambourinant contre sa poitrine. Elle s’était attendue à voir Millie choquée – qui aimerait apprendre que l’un de ses convives s’est tué en rentrant de soirée ? – mais elle n’avait pas imaginé une réaction aussi extrême.

Elle observa avec nervosité le coroner soulever l’une des mains de Mrs Vander, cherchant avec expertise le pouls à son poignet. Elle retint son souffle en attendant son verdict. Si son témoin avait été victime d’une crise cardiaque…

— Elle s’est juste évanouie, annonça Clement avec flegme. Elle devrait bientôt…

Un jeune homme fit alors son apparition, analysa la scène d’un regard et lança d’un ton hargneux :

— Qui diable êtes-vous ? Éloignez-vous de ma mère avant que je vous arrache la tête !

— Calmez-vous, monsieur, intervint sèchement Trudy en s’empressant d’aller se placer entre le Dr Ryder et le nouvel arrivant.

Le jeune homme recula, surpris, ne s’étant pas rendu compte de sa présence. Trudy l’étudia d’un regard clinique : très beau, cheveux noirs, yeux gris, plutôt petit. Dépassant pour sa part le mètre soixante-quinze, elle estimait qu’il lui rendait une bonne dizaine de centimètres. Il recula d’un pas et plissa les paupières pour la scruter d’un air plein de ressentiment.

— La police ? constata-t-il en avisant son uniforme. Qu’avez-vous raconté à ma mère ? Pourquoi est-elle allongée par terre ?

Millie soupira alors en rouvrant les yeux.

— Bienvenue parmi nous, Mrs Vander, déclara Clement, toujours auprès d’elle. N’ayez pas peur.

Il avait à peine accordé un regard au jeune homme, focalisé qu’il était sur cette femme qu’il considérait comme une patiente temporaire.

— Vous avez été victime d’un léger étourdissement, rien de grave. Vous êtes sous le choc. Restez allongée un moment et prenez de grandes inspirations. Quand vous vous sentirez prête, je vous aiderai à vous rasseoir. D’accord ?

Puis, à l’intention du jeune homme qui hésitait dans l’embrasure de la porte, il ajouta sèchement :

— Votre mère est un peu secouée. Allez lui préparer du thé sucré. Maintenant ! ordonna-t-il alors que le fils de Millie continuait de le dévisager d’un air ébahi.

Celui-ci rougit, furtivement enlaidi par la colère qu’il éprouva à ce ton péremptoire. Il finit cependant par obtempérer de mauvaise grâce et se replier dans le couloir.

Trudy ne s’était pas rendu compte qu’elle était si nerveuse jusqu’au moment où elle sentit ses épaules s’affaisser de soulagement.

Une fois le fils sorti, elle put reporter son attention sur Millie, qui entreprit de se mettre sur le côté et de s’appuyer sur ses bras pour s’asseoir.

Trudy se précipita pour l’aider à s’adosser contre le canapé ; quand Clement lui adressa un signe de tête, ils placèrent tous deux une main sous ses aisselles et la hissèrent sur le siège. Elle était si légère qu’ils n’eurent pas à fournir beaucoup d’efforts.

Trudy constata que, en dépit de son maquillage, Millie était blanche comme un linge.

— Vous… vous avez dit que Terry… que Terry était m-mort ?

Sa voix s’étiola sur la dernière syllabe.

— Nous ne l’avons pas encore authentifié formellement, Mrs Vander, mais cela semble très vraisemblable, répondit Trudy avec une compassion sincère. Une voiture a été retrouvée accidentée tôt ce matin. Une Riley.

Elle indiqua le numéro d’immatriculation noté sur son carnet mais, vu son air hébété, il était manifeste que Millie n’était pas en état de confirmer ou d’infirmer qu’elle le reconnaissait.

— Le permis de conduire du conducteur indiquait Terrence James Parker. Était-il arrivé à votre soirée en Riley, Mrs Vander ?

— Oui, oh oui, c’est bien ça, confirma-t-elle, désespérée.

— J’en déduis que c’est un bon ami ? insista doucement Trudy. Le connaissez-vous depuis longtemps ?

Millie prit une longue inspiration tremblotante et ferma les yeux un instant. Puis elle carra les épaules et pinça les lèvres. Trudy reconnut là les dignes attitudes d’une femme tentant de reprendre contenance. Un long silence tendu s’écoula, puis la maîtresse de maison repoussa les cheveux de son visage et se tint le ventre.

— Non, pas vraiment, répliqua-t-elle enfin.

Désormais, Trudy était sûre de déceler une certaine prudence chez son témoin.

— Je l’ai rencontré l’année dernière… Non, pardon, nous sommes le premier janvier désormais, alors l’année d’avant. Pardonnez-moi, j’ai du mal à… Oh ! Jasper, merci.

Elle riva ses yeux sur son fils tout juste revenu, comme l’aurait fait la victime d’un naufrage en apercevant un navire au loin. Elle attrapa de ses mains tremblantes la tasse qu’il lui tendait, et Trudy ne fut pas surprise d’entendre le tintement de la porcelaine sur la soucoupe quand elle l’avança devant elle.

Au grand étonnement de Trudy, son fils alla s’asseoir près de Millie, saisit délicatement la tasse et l’aida à la porter à ses lèvres.

— Allez, petite mère, bois un coup et dis-moi ce qui se passe…

Il jeta à Trudy un regard féroce, puis un autre, plus réfléchi, à Clement.

— Oh ! Jasper, il s’est produit une chose t-terrible. T… L’un de nos invités a eu un accident en rentrant hier soir. Oh ! mon chéri, il est mort.

Trudy vit alors une expression extraordinaire animer les traits du jeune homme. Le sentiment qui l’avait provoquée était à n’en pas douter profond et puissant, mais elle fut incapable de l’identifier. La colère ? La peur ? L’espoir ? La culpabilité ? Peut-être un mélange de tout ça, ou tout à fait autre chose.

— Quoi ? De qui s’agit-il ? Qui est mort ?

Mais ce n’était pas à sa mère que Jasper s’adressait, plutôt à Trudy. Son visage était désormais parfaitement posé, même si ses yeux gris semblaient s’être assombris d’un ton.

— Mr Terrence Parker, répondit simplement Trudy.

Jasper cilla à deux reprises, et les enquêteurs, qui le scrutaient de près, virent ses lèvres s’ourler en un léger sourire.

— Vraiment ? demanda Jasper d’un ton égal.

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