Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 15 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 13

13

 

 

Le fait que la victime de l’accident semblât avoir eu des pieds d’argile ne plut guère au capitaine Jennings. Au sommet de la colline, Trudy et Clement s’étaient séparés pour regagner leurs bureaux respectifs et, dès son arrivée au commissariat, la policière était allée faire son rapport à son supérieur.

— Ce n’était donc pas un brave type, grommela le capitaine quand elle eut terminé de parler. Mais je ne vois pas quel lien cela peut avoir avec les circonstances.

Si l’accident était purement accidentel, ajouta-t-il par-devers lui. Mais dans le cas contraire ?

La barbe, il n’avait pas le personnel pour gérer ce genre de complications ! Les effectifs étaient déjà si réduits qu’il ne pouvait pas mettre un deuxième officier sur cette affaire, qui se révélerait sans doute n’être qu’un banal accident de la route.

Si d’autres que l’agent Loveday et ce satané fouineur de coroner avaient été responsables de l’enquête, il aurait estimé que les chances étaient en sa faveur et tout laissé tomber. Toutefois, ces deux-là avaient le don de transformer de discrètes taupinières en véritables montagnes. De quoi lui donner des aigreurs d’estomac.

Il lui fallait d’autres faits. Mais, avec les retards accumulés, ceux-ci ne risquaient pas d’atterrir sur son bureau par enchantement. Si quelque chose de douteux se tapissait bel et bien sous l’affaire Parker, ses supérieurs lui tomberaient sur le râble pour avoir laissé tant de temps s’écouler avant de mettre le doigt dessus !

— Pardieu, vous allez donc devoir continuer de creuser, capitula-t-il en faisant mine de ne pas remarquer l’expression de ravissement qui éclaira le visage de Trudy. Seulement jusqu’à l’obtention du rapport d’autopsie, hein, ajouta-t-il en se rembrunissant. Ou celui de l’expert automobile. Nous verrons bien si le véhicule a été trafiqué. Vous avez bien lancé les analyses, n’est-ce pas ?

— Oui, chef, confirma-t-elle, sachant à quel point il aurait été ravi de la prendre en défaut sur une démarche si évidente. Mais ils m’ont dit que cela allait prendre du temps. Ils n’ont même pas pu trouver de dépanneuse avant…

— Oui, oui, l’interrompit Jennings avec impatience. Bon alors, qu’est-ce que vous attendez ? N’est-ce pas la fin de votre service ? la pressa-t-il d’un ton irrité.

— Si, chef, confirma Trudy.

Elle eut la sagesse de décamper avant qu’il ait pu ajouter quoi que ce soit.

Une fois dehors, elle se rendit compte qu’elle avait omis de lui demander si elle pouvait continuer de solliciter le Dr Ryder. Ce qui signifiait qu’il ne le lui avait pas interdit, non ?

 

À cause de ces fichues chutes de neige, la première édition de l’Oxford Tribune ne fut livrée que dans l’après-midi au Raven’s Rest, bed & breakfast de Summertown.

La femme qui occupait alors la chambre 4, dans l’angle de l’étage supérieur, découvrit l’article consacré à la mort de Terry Parker, victime d’un accident de la route, assise sur le bord de son lit.

Elle eut envie de pleurer. Ou d’éclater de rire. Car quand la vie vous joue de sales tours, il faut bien avoir le sens de l’humour, n’est-ce pas ? En l’espèce, elle avait surtout envie de laisser libre cours à sa rage. De trépigner et de casser des objets, de frapper du pied en déchirant quelque chose – n’importe quoi – en petits morceaux.

Naturellement, elle ne fit rien de tout cela. Au contraire, elle se força à lire l’article une seconde fois, méticuleusement, avant de fermer les paupières un moment et de prendre de profondes inspirations.

Âgée de vingt-huit ans, elle était convaincue – et à raison – d’en paraître beaucoup moins. Ses épais cheveux châtain foncé étaient coupés de façon jeune et moderne ; elle portait des habits qu’elle avait confectionnés elle-même, en s’inspirant des plus récents magazines de mode. Comme elle était bonne couturière, on l’admirait souvent pour ses tenues. Elle marchait et se tenait élégamment, veillait à toujours s’exprimer d’une voix claire et posée.

En conséquence, rares étaient ceux qui l’imaginaient être la fille d’un conducteur de camion de livraison de charbon à Tunbridge Wells. Une jeune femme issue d’une morne HLM, ayant quitté l’école à quatorze ans avant de tomber enceinte à dix-huit, victime de sa trop grande naïveté et de sa confiance en autrui.

Phyllis Raynor avait travaillé très dur et consciencieusement pour gommer ces deux traits de caractère au fil des années. Elle avait par ailleurs suivi de nombreux cours par correspondance afin de se préparer à une carrière de secrétaire, et avait lu quantité d’ouvrages pour découvrir les usages du monde.

Elle avait veillé à se faire des amis qui ignoraient tout de ses origines modestes, apprenant à leurs côtés les règles et astuces de la classe moyenne qui leur venaient si naturellement. Elle avait aussi écouté les patrons des maintes entreprises pour lesquelles elle avait travaillé, découvrant que la politique de bureau pouvait être aussi impitoyable que celle de Whitehall. L’une des nombreuses choses qu’elle avait apprises de ses professeurs involontaires était que ceux qui réussissaient dans la vie ne faisaient pas de cinéma et ne laissaient aucun obstacle les détourner de l’objectif qu’ils s’étaient fixé.

Ainsi, elle refusait de s’apitoyer sur son sort comme elle aurait pu le faire plus jeune. Elle possédait désormais une assez bonne maîtrise d’elle-même pour ne pas céder à la colère. Elle resta donc assise sur son lit, froide et calme, et s’efforça de réfléchir. Où la menait ce dernier rebondissement du destin ? Et comment pouvait-elle en tirer profit ?

En se présentant à Oxford la veille du nouvel an, elle avait en tête un plan bien établi. Un plan simple, dont elle était objectivement convaincue qu’il se révélerait efficace. Ce n’était pas comme si elle avait bousculé le cours les choses ou s’était précipitée, mal préparée. Il lui avait fallu un long moment pour repérer sa proie, et elle ne comptait pas gâcher ce dur labeur en se laissant gagner par l’impatience. Non, elle avait observé, patienté, s’assurant de la configuration du terrain avant de passer à l’action. Pour couronner le tout, elle avait déterminé à quel instant frapper pour bénéficier du meilleur avantage psychologique.

Mais on avait parfois beau couvrir tous les angles et tout élaborer à la perfection, prendre en considération toutes les permutations envisageables, on ne pouvait pas lutter contre la poisse.

Cette satanée poisse. Elle semblait l’avoir subie toute son existence.

Allait-elle donc rentrer chez elle la queue entre les jambes, guère plus avancée qu’à son arrivée ? Tout ça à cause de ce fichu Terrence Parker ?

Non, se jura-t-elle. Cela n’arriverait pas.

Très bien, songea-t-elle alors. Où et comment pourrait-elle donc trouver l’argent qu’elle était déterminée à obtenir ? Elle avait investi trop de temps, d’énergie et d’émotions pour laisser ce dernier tour du destin s’interposer entre elle et le butin qu’elle convoitait. Il lui fallait ce nouveau départ, nom de nom. Elle s’imaginait déjà dépenser cette fortune, peut-être même vivre à l’étranger. S’offrir du parfum français hors de prix, se prélasser sur une plage de la Méditerranée, sans plus avoir à se soucier d’économiser sur tout.

Elle se leva pour faire les cent pas, balayant impatiemment la pièce de ses yeux marron. Elle avait payé d’avance pour trois jours de séjour supplémentaires, et sa mère gardait volontiers Vicky pendant les vacances, elle n’était donc pas pressée de rentrer.

Peut-être aurait-elle donc le temps d’élaborer un plan B.

D’un autre côté, elle devait tenir compte de tous les risques éventuels. C’était une chose de viser la timbale sans se mettre en danger quand on savait ce qu’on faisait, c’en était une autre d’improviser et de s’en remettre au hasard.

Allait-elle décamper ?

Ou tenir bon et chercher un autre angle d’attaque ?

Elle lut pour la troisième fois l’article du journal, mais les faits étaient toujours aussi sommaires. Ce qui signifiait qu’elle n’était probablement pas en danger pour le moment. Terry n’avait sans doute parlé d’elle à personne. En tout cas, pas à cette dinde imbécile qu’il s’était imaginé épouser.

Subitement, Phyllis Raynor s’arrêta de marcher et pensa à Millicent Vander. Elle ne l’avait pas revue depuis le réveillon du nouvel an organisé par Millie ; une soirée à laquelle elle s’était volontiers invitée, fougueuse et pleine d’espoirs.

Millie Vander, si fière de sa chevelure rousse et de son charme de « Vénus de poche ». L’hôtesse par excellence, si bien élevée et dorlotée pendant toute son existence.

Oh oui, Phyllis en savait un bout sur Millie. Veuve d’un riche mari qui lui offrait tout ce qu’elle désirait. Et, avant cela, née de parents nantis et très respectables ayant toujours cédé à tous ses caprices.

Les femmes comme elle finissaient par vieillir sans jamais savoir ce que c’était de se battre pour obtenir quoi que ce soit. Les femmes comme elle s’attendaient à ce que leurs moindres désirs leur soient servis sur un plateau d’argent. Un beau jeune homme, par exemple.

Ah là là, Terry n’avait-il pas tiré le gros lot avec cette généreuse bienfaitrice ?

La tête qu’il avait faite quand il l’avait aperçue, elle, Phyllis, à cette soirée, valait son pesant d’or !

Phyllis sentit un rictus poindre sur ses lèvres et s’empressa de recouvrer son habituel air placide et légèrement blasé. Elle ne devait jamais laisser tomber le masque, elle l’avait appris à ses dépens. L’image qu’elle présentait au monde était son armure, et une jolie jeune « dame » pouvait toujours espérer certaines choses des hommes, et de la société en général, qu’une gamine issue de la classe ouvrière ne se verrait jamais proposer. Ne révèle jamais la harpie qui est en toi, se morigéna-t-elle.

Elle se dirigea vers la fenêtre et contempla le jardinet enneigé de la maison d’hôtes.

Fichue neige ! Quand cesserait-elle enfin ? se demanda-t-elle avec aigreur. Ce temps-là commençait réellement à lui taper sur le système ! Chaque fois qu’elle sortait, elle avait le nez gelé et les extrémités du corps transformées en glaçons !

Elle soupira et se détourna de la croisée. Elle pensait encore à Millie Vander – sauf que son sourire était désormais très différent.

Le plan concernant Terry avait certes viré au fiasco, mais tout n’était peut-être pas perdu pour autant.

Une femme incapable d’interroger une intruse à sa propre soirée pour ne surtout pas faire d’histoires ni causer de situation embarrassante devait être de celles qui seraient prêtes à payer une somme rondelette pour ne pas voir leur linge sale déballé en public, non ?

Et une femme sans courage, mais avec beaucoup d’argent, était précisément ce dont Phyllis avait besoin en ce moment. En réalité, l’ironie de la chose était presque poétique, quand on y réfléchissait bien. Dire que Terry avait prévu de se marier pour l’argent, et que cet argent allait finalement trouver son chemin jusqu’à elle…

Elle n’avait plus qu’à imaginer la meilleure façon de procéder, voilà tout. Une séduisante veuve d’âge moyen et aux poches pleines pouvait passer pour une cible évidente, mais parfois… Bref, on n’était jamais trop prudent.

Par ailleurs, elle avait surpris le regard dans l’œil de Millicent Vander lorsque Phyllis et Terry avaient eu leur petite « conversation » dans le couloir déserté, juste avant minuit. Bien sûr, il était alors furieux contre elle et lui tenait le bras de façon tout sauf amoureuse, mais Millicent n’en avait pas eu conscience. Et elle ne se trouvait pas assez près pour entendre que les mots qu’il lui avait glissés à l’oreille étaient des menaces, pas des douceurs !

Non, leur hôtesse avait simplement vu deux personnes rougies par l’émotion, prises dans une étreinte électrique, et en avait tiré la conclusion la plus vraisemblable. Le genre de conclusion que la plupart des femmes soucieuses de leur beauté déclinante et de leur âge certain auraient tirée en voyant « leur » homme aux bras d’une rivale plus jeune.

Et l’œil de cette matrone avait alors été furieux, brûlant et venimeux.

Phyllis ne commettrait pas l’erreur de la sous-estimer. Elle savait mieux que quiconque qu’une femme méprisée était aussi dangereuse qu’une bête blessée.

Elle allait devoir faire preuve de prudence. Une chose était cependant certaine : quoi qu’il advienne, elle ne quitterait pas Oxford sans avoir empoché une somme d’argent considérable.

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