Réception funeste à Oxford
Chapitre 25
25
— Je suis navrée, mais je ne me rappelle sincèrement pas votre nom.
Millicent tendit le bras vers la table basse qui la séparait de sa visiteuse inattendue et attrapa un briquet et une boîte en argent massif gravée.
— Cigarette ? proposa-t-elle en ouvrant le coffret, qui aurait suffi à payer les factures de Phyllis pendant un certain nombre d’années.
Celle-ci en accepta une avec froideur et laissa son hôte la lui allumer. Il lui était déjà arrivé de se servir de l’extrémité incandescente d’une cigarette pour brûler quelqu’un avant de prendre ses jambes à son cou, échappant ainsi à une situation potentiellement délicate. Elle ne s’attendait pas à devoir faire usage d’un artifice aussi grossier cette fois, mais fumer lui permettrait au moins de s’occuper les mains. Car, malgré sa conviction d’avoir l’avantage, elle n’était pas totalement rassurée.
— Vous pouvez m’appeler Irene, répondit Phyllis.
Il s’agissait en réalité de son second prénom, qu’elle n’avait jamais aimé et n’employait que lorsqu’elle préférait demeurer discrète.
— Et que puis-je faire pour vous, Irene ? s’enquit Millie en s’asseyant avec précaution sur le bord du fauteuil en face d’elle.
À l’instar de sa fille, elle percevait une menace évidente et, à l’instar de sa fille, elle souhaitait en savoir plus.
Bien que jouissant de ce que la plupart de ses contemporains qualifieraient d’une vie facile, Millie avait toujours su défendre ses intérêts pour obtenir ce qu’elle désirait. Certes, cela avait souvent impliqué d’user de ses charmes pour manipuler les hommes de sa vie. Toutefois, elle avait également étudié dans une école pour filles huppée, où elle avait appris auprès de ses pairs bien des tours qui auraient effarouché un rat d’égout – ainsi que les bonnes manières et le français, naturellement.
Si la vie lui avait enseigné une chose, c’était que le savoir était le pouvoir. Connaître son ennemi s’avérait souvent très utile.
Phyllis, qui scrutait son aînée avec attention, perçut l’instant où ses prunelles vertes de chatte se durcirent ; elle comprit alors, à son grand désarroi, qu’elle n’obtiendrait peut-être pas – ou pas si facilement – ce qu’elle espérait. De toute manière, rien de ce qui vaut la peine dans la vie ne vient aisément, songea-t-elle avec un sourire empreint d’ironie.
— C’est au sujet de Terry, commença-t-elle avec douceur.
Millicent opina lentement.
— Évidemment, convint-elle sur le même ton.
— Il était à moi, ajouta Phyllis sur le ton de la conversation.
Elle tira avec désinvolture sur sa cigarette et regarda distraitement la fumée s’élever vers le plafond quand elle la recracha.
— Je vous demande pardon ? s’étonna Millie, sincèrement surprise.
— À moi, répéta posément Phyllis, tout en contemplant avec calme le bout rouge de sa cigarette. Vous n’auriez pas dû y toucher.
— Je crois que vous vous méprenez, repartit Millie d’une voix tout aussi calme que celle de la femme qui lui faisait face. Je n’ai jamais posé les mains sur lui, je peux vous l’assurer.
Phyllis partit alors d’un rire bruyant.
— Ce n’est pas ce qu’il m’a affirmé. Et, d’après ce qui m’est revenu, ce n’est pas non plus ce que pensent vos amis. Vous étiez pratiquement fiancés.
Millie battit des cils.
— Je n’ai pas la moindre idée de ce que Terry a pu vous dire, répliqua-t-elle sans se laisser démonter, mais vous ne devriez pas écouter tous les ragots. Nous étions amis, rien de plus. Il n’était pas toujours… fiable – disons plutôt qu’il était doté d’un étrange sens de l’humour. Je pense qu’il vous faisait marcher, vous savez, s’il a laissé entendre qu’il pouvait exister quelque chose de sérieux entre nous.
Les yeux verts et froids soutinrent les iris marron rieurs. Les deux femmes souriaient.
— Ah ça, il n’était effectivement pas fiable, je suis bien d’accord.
Phyllis laissa un ange passer avant d’ajouter d’un ton calculé :
— Tant comme mari que comme père.
Dans le couloir, Juliet sentit la main de son jumeau lui serrer l’épaule.
À l’intérieur du salon, Millie se figea un instant, puis se renversa lentement sur son siège. Elle avait clairement pâli, ce qui n’avait rien d’étonnant ; en réalité, elle se sentait un peu nauséeuse et groggy.
Elle possédait cependant assez d’expérience pour n’en rien laisser paraître – ou pour ne pas l’avouer.
— Je suis navrée de l’apprendre, se força-t-elle à déclarer d’un ton neutre. Ce qui prouve que je ne connaissais pas si bien Terry. J’ignorais qu’il était divorcé. Je vous adresse mes plus sincères condoléances, ajouta-t-elle poliment. Étant veuve moi-même, je sais ce que ça fait de perdre un être aimé.
Les yeux de Phyllis s’embrasèrent. Cette matrone de la haute société ne manquait décidément pas de sang-froid. Et si, en un sens, elle admirait son courage – le respectait, même –, elle savait également que cela ne suffirait pas.
— Oui, je sais, convint Phyllis. Une veuve très respectable.
Elle appuya légèrement, mais distinctement, sur ce dernier mot.
Millie sentit son cœur s’emballer, à présent que la nature de la menace ne faisait plus guère de doute.
Voilà donc ce qu’était ce petit jeu : du chantage.
Elle soupira et croisa élégamment les jambes.
— Cela a dû vous faire un choc d’apprendre la mort de votre ex-mari, dit Millie d’un ton décontracté. Il ne m’a pas dit vous avoir invitée à la soirée, ajouta-t-elle gentiment, sans quoi je me serais présentée.
Rappeler discrètement à cette arriviste qu’elle n’était pas la bienvenue au réveillon ne ferait pas de mal, songea Millie avec amertume. À présent que les premières passes d’armes étaient accomplies et que le véritable affrontement avait commencé, Millie laissa une distance bienvenue et un calme alerte l’envahir. Elle connaissait ces sensations, les ayant déjà ressenties à d’autres moments stressants de son existence. Et elle les chérissait toujours. Même si elle aimait à croire qu’elle vivait sa vie selon son cœur, elle s’en remettait toujours à sa tête lorsqu’il était question de survie.
— Oh ! il ne m’a pas invitée, reconnut Phyllis tout en partant d’un petit rire désinvolte pour montrer qu’elle n’éprouvait aucune honte à s’être imposée. En réalité, il était plutôt contrarié de me voir ici. D’ailleurs, ajouta-t-elle en épiant Millicent tel un chat posté devant un trou de souris, qui a dit qu’il s’agissait de mon ex-mari ?
Pendant un instant, Millie ne sembla pas comprendre ce que Phyllis venait de dire. Puis elle écarquilla les yeux, stupéfiée par l’ampleur de cette révélation, qui la frappa comme un ouragan.
— Oui, confirma Phyllis en observant les dégâts provoqués par la bombe qu’elle venait de lâcher. Celui qui a passé tout ce temps à vous courtiser, à vous flatter, à vous promettre la lune, à vous jurer que vous étiez l’amour de sa vie et plus encore – celui-là était un homme marié. Le père de notre adorable Vicky.
Phyllis tendit le bras pour planter méchamment sa cigarette dans un gros cendrier en agate verte.
— Il nous a laissées tomber alors que Vicky avait à peine trois ans, dit-elle d’un ton sévère où perçait l’amertume. Il a simplement disparu – pouf –, nous abandonnant un jour, sans soutien financier d’aucune sorte. (Phyllis secoua la tête.) J’ignorais où il était, quand il reviendrait ou même s’il reviendrait un jour. Ce n’est jamais arrivé, de fait, ajouta-t-elle avec un rire grinçant. Cette ordure n’avait aucune intention de s’encombrer d’une femme et d’une enfant pour le restant de ses jours. Sans mes parents, Vicky et moi serions sans doute… eh bien… Vous ne vous sentez pas concernée, hein ? ajouta-t-elle platement.
Elle adopta la posture figée de Millicent Vander en se renversant dans son fauteuil avant de croiser les jambes avec élégance.
Une imitation malveillante visant à blesser et saper son aînée, qui le remarqua cependant à peine. Millie était, pour l’heure, muette de stupeur – et à peine capable de goûter l’injure.
Percevant la grande vulnérabilité de sa rivale, Phyllis n’attendit pas pour porter le coup de grâce.
— C’était un vrai salaud. Il n’avait absolument aucune morale. Vous savez, ajouta-t-elle, radoucie, je n’aurais pas été étonnée qu’il aille jusqu’à vous épouser, quitte à être bigame. Pas étonnée du tout.
Elle poussa un nouveau soupir étudié.
— C’était un escroc, voilà tout. Né de rien, lui non plus – j’espère que vous ne vous êtes pas laissé abuser par son accent petit-bourgeois. Mais il s’habillait avec goût, il faut lui reconnaître ça. Quoi qu’il en soit, je me demande ce que penseront tous vos amis quand ils le découvriront, ajouta-t-elle d’un ton langoureux. Pas vous ?
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