Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 5 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 3

3

 

Les premiers invités à la fête du nouvel an de Mrs Millicent Vander se présentèrent à sa porte à 20 heures pile.

Millie ne s’en formalisa pas. Les Wainwright n’étaient pas du genre à respecter le quart d’heure de politesse, mais elle s’y était préparée. Ils avaient été ses voisins durant toute sa vie maritale, et elle connaissait leurs petites manies. Ils n’étaient pas non plus des plus sophistiqués, mais l’on pouvait difficilement organiser une soirée sans convier ses voisins immédiats, non ? Ce n’était pas convenable.

Elle les invita à entrer directement dans le vaste séjour, où des tables croulaient sous la nourriture. Elle servit à Mary un snowball, son cocktail préféré, en se demandant comment l’on pouvait aimer l’advocaat. Ce faisant, elle désigna de sa main libre le bar où étaient alignées les bouteilles d’alcool, indiquant à l’époux de Mary qu’il pouvait faire son choix. À l’instar de George, William préférait le brandy ou le cognac aux mélanges – et, à l’instar de George, il préférait se servir ses doses lui-même. George avait toujours cru que, ainsi, son épouse ne se rendrait pas compte de sa consommation ! Paix à son âme.

Après quinze minutes d’une conversation assez ennuyeuse, d’autres convives se mirent à arriver, et Millie se détendit légèrement. En dépit du temps, l’immense majorité des invités vivaient dans un périmètre assez proche pour venir à pied ; les autres avaient trouvé divers moyens d’arriver jusqu’à elle, la régalant d’anecdotes traitant de skis, de raquettes et même d’un tracteur agricole.

Elle rit gaiement, circulant entre ses hôtes, badinant, exhibant sa nouvelle robe tout en veillant à ce que les verres demeurent bien remplis, guettant toujours du regard un individu en particulier.

Celui-ci arriva peu après 21 h 30.

Jasper Vander fut le premier à le repérer et jura doucement dans sa barbe. Culminant à un petit mètre soixante-sept, Jasper maudissait régulièrement la faible corpulence de sa mère, regrettant de ne pas avoir plutôt hérité du mètre soixante-dix-huit, plus viril, de son père. Pendant toute sa scolarité, on l’avait affublé de sobriquets comme « nabot » ou « minus », et son aigreur l’avait vite rongé de l’intérieur.

Des adultes perspicaces de son entourage s’étaient parfois demandé si sa petite taille était la cause de sa personnalité désagréable, mais la plupart des gens se contentaient de ne pas s’interroger à son sujet et de l’éviter autant que possible.

Seules sa mère et sa jumelle l’aimaient sincèrement. Ce qui n’inquiétait pas le moins du monde Jasper. Beau, intelligent et drôle, il avait surtout le mérite d’être issu d’une famille aisée. Un seul de ces avantages aurait suffi à lui permettre de se tailler une place de choix dans ce monde, ce qui le contentait amplement.

Délégué de classe (quelques ruses bien senties et un peu de jugeote lui avaient permis de s’assurer cette position prestigieuse) et capitaine de l’équipe de cricket, il était doté d’une silhouette gracieuse et élancée de danseur de ballet. Il compensait son manque de talent athlétique par une agressivité sans pareille.

Par ailleurs, il ne manquait pas de succès auprès du sexe opposé, bénéficiant de la chevelure brune de son père (et non de l’atroce tignasse rousse de sa mère), ainsi que des grands yeux gris de feu George Vander et d’une belle mâchoire carrée. La mise élégante, il passait presque autant de temps que sa mère à choisir ses vêtements.

Son esprit vif et affûté lui valait une égale mesure d’approbations et de reproches (en fonction du public présent), et il considérait l’une et l’autre réaction comme une victoire.

Ce soir-là, cependant, il n’éprouva pas la moindre pointe d’optimisme en remarquant l’arrivée de Terrence Parker ; il plissa les paupières et dissimula son ricanement en faisant mine de siroter une gorgée de son cocktail à la dernière mode, un mélange bleu qui lui semblait avoir un goût de paraffine.

Il vit sa jumelle observer, elle aussi, l’approche du nouvel arrivant. Les lèvres rouges de Juliet s’ourlèrent en un sourire prédateur qui donna à son frère l’envie d’éclater de rire. Il pourrait toujours compter sur cette bonne vieille Juju pour l’aider à abattre sa proie.

 

Terry Parker se mêla à la foule bruyante d’invités, un sourire décontracté aux lèvres. Il n’avait d’yeux que pour l’hôtesse, attendant l’instant où elle le repérerait et se dirigerait droit vers lui, les prunelles illuminées par un plaisir gratifiant.

— Terry ! Je commençais à craindre que tu ne parviennes pas à venir ! Le temps est toujours aussi horrible ? La neige s’était remise à tomber, la dernière fois que j’ai regardé. J’espère que tu n’es pas arrivé dans l’un de tes engins de mort ? le taquina-t-elle.

Il sourit.

— J’ai laissé la Jaguar Type E au garage, promis, répondit-il – ce qui n’était pas loin de la vérité. Au lieu de quoi, j’ai pris une Riley monstrueuse. Vieille, moche comme un pou, mais aussi lourde et fiable qu’un tank. Satisfaite ?

— Très, répondit Millie en lui saisissant le bras pour l’entraîner vers le bar.

Return to Sender, le dernier tube d’Elvis Presley, tournait sur la platine, le volume réglé au plus haut.

— Que puis-je t’offrir à boire ? Un cocktail à la mode ou un verre de mon meilleur porto ?

 

Les enfants pleins de ressentiment de Millie Vander n’étaient pas les seuls à scruter de près les discrets amoureux, ce soir-là.

Patsy Arles les épiait, elle aussi, avec avidité. Âgée de dix-huit ans, Patsy en faisait peut-être un peu moins, ce qui avait souvent provoqué chez elle une profonde amertume. Elle mettait cela sur le compte de ses longs cheveux ondulés, d’un blond tirant sur le roux, mais son visage en forme de cœur et ses grands yeux bleu-gris n’aidaient pas. Elle se disait souvent qu’elle ressemblait davantage à un chiot quémandant une friandise qu’à une femme fatale, mûre et bien roulée, capable de briser des cœurs.

Ses idoles étaient les actrices sensuelles et souvent scandaleuses de l’âge d’or hollywoodien : Myrna Loy, Rita Hayworth et aujourd’hui, bien sûr, Marilyn.

Elle était sortie de l’école trois ans plus tôt ; elle en avait toujours sérieusement pincé pour Juliet Vander qui, seulement âgée d’un an de plus, avait toujours incarné, aux yeux adorateurs de Patsy, la quintessence de tout ce qu’elle n’était pas : des cheveux noirs sublimes, des yeux de chat d’un vert éblouissant, une silhouette menue et harmonieuse, un air entendu qui semblait pousser les autres à se retourner sur son passage. Elle jouissait en outre d’une certaine fortune familiale, d’une langue assassine capable de mettre à sa botte n’importe quel adolescent, et de la réputation de jouer avec le feu. Sans jamais se faire prendre par les responsables de l’école, évidemment.

Juliet était la fille que tout le monde voulait connaître ; et, bien entendu, elle ne vous accordait jamais la moindre attention. Distante, étonnamment solitaire, Juliet était une reine !

Ainsi, Patsy avait eu du mal à en croire sa chance lorsque, subitement, Juliet était venue la trouver pour lui proposer d’assister à la soirée guindée offerte par sa mère pour le réveillon. Tout le monde savait que Mrs Vander organisait les meilleures fêtes du nord d’Oxford, se dit Patsy en se gorgeant d’orgueil dans le manoir des Vander. Sa propre mère s’efforçait toujours de faire bonne figure, mais elle ne possédait pas l’allant de Mrs Vander. Ni de ses relations. En réalité, elle n’était parvenue que de justesse à faire entrer Patsy dans l’école prestigieuse de Juliet – grâce à un gain inespéré aux

Premium Bonds 1 !

Pour autant, Patsy n’avait su tirer profit de cette chance pour obtenir de bons résultats scolaires – contrairement à Juliet, qui réussissait tous ses examens avec un rictus satisfait et sans jamais réviser. Patsy savait qu’elle n’était pas le bouton le plus rutilant du tiroir. Néanmoins, rien de tout cela n’avait plus d’importance, songea-t-elle joyeusement en chérissant tel un diamant la cause de ce bonheur secret. Elle était présente à cette incroyable soirée, et Juliet Vander – Juliet Vander ! – s’était confiée à elle et l’avait entraînée dans une véritable aventure. Comme toutes ses héroïnes du grand écran, elle allait pouvoir vivre le danger, l’excitation, l’idylle, le frisson. Enfin pouvait-elle dire adieu à son existence banale et barbante. Car, dès qu’elle aurait accompli le service requis et serait devenue la meilleure amie de Juliet, impossible de prédire ce que l’avenir lui réserverait.

Elle espérait seulement ne pas tout gâcher ! Cela paraissait relativement simple. Un peu… « risqué » peut-être, comme disait leur professeur de français, mais pas vraiment difficile. Tant qu’elle parvenait à garder son calme…

Elle contempla Terry Parker avec un mélange de nervosité et de voracité. Elle savait bien sûr combien Juliet le détestait – Jasper et elle n’avaient pas mâché leurs mots pour décrire ce que ce petit Casanova prétentieux (selon Jasper) tramait, et il fallait bien reconnaître que c’était un peu fort ! Brosser ainsi dans le sens du poil Mrs Vander, infiniment plus âgée que lui, dans le seul but de s’insinuer dans sa vie pour l’épouser en même temps que sa fortune !

Mais pas s’ils parvenaient à l’empêcher ! Patsy était déterminée à ne pas décevoir Juliet. Ils allaient le prendre à son propre jeu ! Elle se sentait presque comme Grace Kelly dans un film d’Hitchcock.

Patsy vit leur proie sourire à Mrs Vander et se sentit gênée pour sa nouvelle amie quand la mère de Juliet lui sourit en retour. D’un côté, raisonna-t-elle avec mélancolie, comment en vouloir à Mrs Vander ? Terry était très bel homme, même si jamais elle ne l’avouerait à Juliet ou à Jasper ! Il devait dépasser le mètre quatre-vingts de plusieurs centimètres. (Elle aimait tellement les hommes grands, sans doute parce qu’elle mesurait elle-même plus d’un mètre soixante-quinze. C’était toujours gênant d’avoir à baisser la tête pour soutenir le regard d’un garçon…) Et entre cette chevelure brune luxuriante et ce regard de braise marron foncé… Oh là là !

Elle se reprit brusquement et se détourna. Nul ne devait la surprendre à le dévisager. Juliet lui en voudrait de trahir quoi que ce soit.

Plus tard, en revanche, quand le douzième coup de minuit aurait retenti et que chacun rentrerait chez soi, elle accomplirait ce qu’elle était venue accomplir. Son cœur s’emballa, et elle s’efforça de ravaler son anxiété. Tout allait bien se passer. Juliet, Jasper et elle avaient tout bien planifié. Et Jasper, à l’instar de sa jumelle, était brillant. Ils avaient maintes et maintes fois répété les étapes de leur plan, afin de s’assurer que Patsy en mémorise chaque détail. Ce qu’elle avait réussi à faire, vraiment ! Elle connaissait son rôle… et celui-ci était à la fois magnifique, excitant et particulièrement osé. Voire un peu dangereux…

Du haut de ses dix-huit ans, Patsy Arles sentit un frisson de terreur la parcourir, et une petite voix au fond d’elle lui siffla qu’elle était complètement dépassée par les événements.

Elle croisa alors le regard de Juliet, la vit hocher la tête en lui décochant un sourire de connivence, et son cœur s’emplit de fierté. Elle fit taire cette petite voix. L’opération se révélerait sans doute particulièrement simple, au bout du compte ; elle se faisait du souci pour rien.

Et puis, Grace Kelly ne se montrerait pas aussi froussarde, si ?

 

Peu avant 23 heures, quelqu’un s’incrusta dans la soirée, dévora sans vergogne quelques canapés, savoura un excellent cru français hors de prix et déambula d’un air affable, se faisant çà et là des amis.

Millie Vander fut peut-être initialement la seule à s’étonner de ce comportement, car elle ignorait à qui elle avait affaire au juste. Et, naturellement, elle était bien trop polie pour s’en enquérir. À l’évidence, l’un de ses invités s’était permis de convier un tiers, et avait omis de l’avouer à son hôtesse – peut-être était-il trop gêné ou trop éméché pour le faire.

Par ailleurs, Millie savait qu’il aurait été parfaitement déplacé de faire une scène pour un simple imprévu. Dans cette époque moderne, les soirées n’étaient-elles pas considérées comme ratées si elles ne suscitaient pas un peu de scandale ?

 

Si Patsy Arles avait les nerfs en pelote et le sang trop chaud, l’autre femme qui surveillait Terry Parker si intensément ce soir-là était aussi froide que la neige qui tombait dehors et se sentait très calme.

Elle n’éprouva qu’une vague répugnance quand leur hôtesse clairement énamourée posa une main possessive sur son bras tout en sirotant prudemment son cocktail au champagne, avant de susurrer quelques paroles à son oreille attentive.

Il lui semblait que Terry Parker passait un bon moment. Rayonnant, il envisageait sans doute un avenir radieux, à dilapider la fortune de cette sotte…

Son esprit dériva vers d’autres pensées plus sombres… et elle se mit à ruminer.

Cependant que minuit se rapprochait inéluctablement, l’assemblée déjà bruyante se fit plus tapageuse. Quand le compte à rebours fut enfin lancé, chacun se tint la main en levant les bras au rythme du décompte.

— Huit, s’écrièrent-ils gaiement, sept, six, cinq…

Les jumeaux, Juliet et Jasper, chuchotaient dans un coin. L’« invitée vedette » – une artiste locale – avait manifestement un peu trop bu, mais, en grande dame, elle semblait bien tenir l’alcool. Il était de notoriété publique qu’elle avait un jour soûlé Dalí (ou quelqu’un de presque aussi célèbre ?), au point que celui-ci se serait retrouvé couché sous une table à Budapest (ou était-ce au Luxembourg ?).

La plupart des invités naviguaient dans un agréable brouillard. Pour tous les convives, la soirée avait été un franc succès. La nourriture était délicieuse, les boissons abondantes et variées, la musique un savant mélange de grands orchestres, de jazz et d’artistes modernes, si populaires auprès de la jeunesse d’aujourd’hui.

À minuit pile, les serpentins fusèrent, les bouchons de champagne sautèrent, les hôtes s’embrassèrent et Auld Lang Syne fut entonné avec une dose parfaite de nostalgie. Oui, tous ceux qui auraient des raisons de repenser à cette soirée estimeraient qu’ils y avaient passé d’excellents moments.

Il était donc fâcheux que, plus tard, tous les convives fussent soupçonnés d’avoir participé à l’exécution simple, nette et précise d’un meurtre presque parfait.

 

1. Obligations souscrites auprès de l’État qui, au lieu de rapporter des intérêts, offrent chaque

mois une chance de l’emporter à la loterie.

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