Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 24 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 22

22

 

Geoffrey Thorpe, debout à l’entrée de la petite cabane de jardin de Terrence Parker, jetait des coups d’œil angoissés à la ronde. Il savait que son associé conservait la clé de son domicile dans un arrosoir en acier galvanisé depuis que Terry avait dû s’en servir l’été précédent. Les circonstances leur avaient imposé d’improviser une réunion chez son ancien partenaire, et Terry s’était alors rendu compte qu’il avait oublié son trousseau au bureau. Geoffrey se rappelait lui avoir reproché de laisser un double si accessible, mais il se réjouissait désormais de sa désinvolture.

Il poussa un soupir de soulagement en constatant que l’arrosoir était toujours présent. Il regarda à nouveau autour de lui, rassuré par les fenêtres vides et les rideaux immobiles qui donnaient sur le jardin. Malgré tout, il se sentait affreusement exposé. Ce n’était pas la première fois depuis le décès de Terry Parker qu’il le maudissait d’être une telle plaie. Il récupéra rapidement la clé, traversa tant bien que mal l’épaisse couche de neige virginale qui recouvrait la pelouse et gagna la porte de derrière, qui donnait sur la cuisine. Il introduisit alors la clé dans la serrure et poussa très délicatement le battant.

N’ayant pas repéré de présence policière autour de la maison, il était relativement sûr de pouvoir opérer sans crainte.

Il commença par fouiller à l’endroit le plus évident – le bureau, petit, mais confortable, aménagé à l’avant de la maison, et que Terry désignait toujours comme sa « bibliothèque », à cause des étagères qui en longeaient les murs. À l’intérieur de la table en noyer, il mit la main sur de nombreux documents – factures, relevés bancaires, et même le passeport de Terry –, mais pas sur ce qu’il cherchait.

Tâchant de réprimer un sentiment de panique croissant, il parcourut les rayonnages, mais ne trouva rien dissimulé entre ou derrière les tomes.

Il passa à l’étage, où il découvrit la chambre d’amis, seulement meublée d’un lit et d’une armoire. Il entreprit ensuite de fouiller la chambre principale. Dans la table de chevet, il ne trouva qu’une vieille version poche d’un roman d’Edward Wallace, ainsi qu’une lampe électrique et un flacon d’aspirine. Un réveil portatif reposait sur le meuble – du genre qui se pliait pour être remisé dans un petit étui carré en cuir rigide pour les voyages.

Le placard de la salle de bains n’abritait que du dentifrice, une brosse à dents et un nécessaire de rasage.

Il fouilla sous le matelas. Il souleva les quatre coins du tapis d’Axminster pour regarder dessous. Il palpa toutes les poches des vêtements suspendus dans la garde-robe.

De plus en plus paniqué, il retourna à la cuisine – en dernier ressort –, mais n’y découvrit que des conserves diverses, une boîte de corn-flakes à moitié vide près de l’égouttoir, et l’habituel assortiment de couverts dans le tiroir dédié.

Aucun signe du morceau de papier qu’il convoitait désespérément.

Il s’appuya un moment à l’évier, les mains tremblantes, tâchant de réfléchir. Il avait déjà fouillé le bureau de fond en comble, et le document ne semblait pas non plus se trouver chez Terry. Où avait-il omis de chercher ?

Il espérait surtout que la police n’avait pas encore mis la main dessus. Mais auraient-ils la moindre raison d’examiner les biens de la victime d’un accident de la route ? Il espérait que non. Car s’ils découvraient ce…

Un accident de la route ! Bien sûr ! Geoffrey Thorpe laissa échapper un soupir de soulagement. La voiture de Terry ! Voilà où il avait dû le cacher. Terry ne possédait pas de véhicule à lui, préférant conduire pendant des semaines l’un ou l’autre de leurs produits, mais il avait ses autos préférées.

Geoffrey se rendit à la salle d’exposition, pestant contre la circulation rendue difficile par le climat, quoiqu’il fût (exceptionnellement) soulagé que ce temps atroce empêchât l’ouverture des concessionnaires. Il n’aurait plus manqué qu’un employé curieux s’intéresse à ses faits et gestes. Il gagna donc l’immense hangar glacial, en quête des voitures ayant eu les faveurs de Terry. Toutefois, les boîtes à gants comme les vide-poches étaient désespérément vides.

Ne restait donc plus que la voiture ordinaire dans laquelle Terry avait trouvé la mort. Celle qu’il utilisait le plus souvent, quand il n’avait besoin d’impressionner personne. Avait-il laissé le papier quelque part dans la Riley ?

Une nouvelle vague de découragement s’abattit alors sur Geoffrey Thorpe. Il fallait absolument qu’il récupère ce fichu document compromettant et le détruise.

Comment diable allait-il pouvoir s’y prendre ?

 

Duncan Gillingham peina à croire en sa chance quand il passa devant le café de Port Meadow, non loin du commissariat de Trudy, et la vit assise à l’intérieur. Pourquoi l’établissement se nommait-il ainsi alors qu’il se trouvait si loin du célèbre point de vue du même nom ? Il n’en avait pas la moindre idée, mais cela ne l’intéressait guère. Il était simplement heureux de voir Trudy Loveday en personne, installée à une table près de la fenêtre.

Il sentit son cœur s’emballer, comme chaque fois qu’il l’apercevait. Il n’était jamais bien sûr de comprendre pourquoi il réagissait de la sorte. Peut-être à cause de l’uniforme ? Ou parce qu’elle était irascible et lui tenait tête comme peu de femmes de sa connaissance.

Il poussa la porte du café, heureux d’en inspirer l’air chauffé. Toutes ces températures négatives le faisaient tousser.

 

Trudy, sentant une présence masculine se rapprocher d’elle, releva la tête en s’attendant à trouver Vincent. Ils étaient convenus de se rejoindre là, avant de quitter le domicile du Dr Ryder, afin qu’il puisse confirmer ou infirmer l’alibi de Geoffrey Thorpe.

Clement avait dû retourner au bureau pour prendre connaissance des urgences et s’assurer que rien ne requérait son attention immédiate. Il avait rechigné à partir, mais Trudy lui avait promis de le tenir au courant de tout. Comme il n’avait pas prévu de travailler le lendemain, un samedi, ils pouvaient espérer disposer encore d’une journée pleine avant que le couperet tombe et que le capitaine Jennings confie l’affaire à quelqu’un d’autre.

Elle esquissait déjà un sourire quand elle se rendit compte que ce n’était pas Vincent qui se glissait sur le siège en face d’elle. Elle considéra Duncan en cillant et se rembrunit.

Son couvre-chef était posé à côté de son couvert, et elle leva automatiquement la main pour s’assurer que les barrettes maintenant son chignon en place étaient bien attachées. Elle était dotée d’une épaisse tignasse châtain et bouclée dont elle tirait parfois une certaine vanité, mais qui pouvait aussi s’avérer encombrante et difficile à dompter. Exactement comme l’homme en face d’elle ! Elle fut rassurée de constater que sa coiffure était bien ordonnée.

— Que me vaut cet honneur discutable ? s’enquit-elle d’un air abattu.

Duncan lui décocha un sourire engageant.

— Est-ce une façon de saluer quelqu’un qui cherche à vous aider ? Avez-vous oui ou non reçu des tonnes d’appels utiles après mon article demandant à toute personne disposant d’informations sur votre chauffeur mort de se faire connaître ? demanda-t-il en ouvrant de grands yeux verts innocents.

Elle eut une désagréable impression de déjà-vu, Millie Vander ayant employé le même artifice peu de temps auparavant.

— Vous auriez dû indiquer le numéro de l’accueil, rétorqua-t-elle sèchement.

Elle vit le sourire de Duncan s’étirer et peina à conserver son calme. Elle savait qu’il aimait lui taper sur les nerfs, alors pourquoi diable le laissait-elle faire ?

— Alors, qu’est-ce qu’on mange de bon, ici ? demanda-t-il assez fort pour attirer l’attention de la serveuse, qui vint se poster près de lui, stylo et carnet en main.

Cette femme entre deux âges, au visage replet et agréable, donnait l’impression d’exercer cette profession depuis si longtemps que ses pieds ne souffraient même plus de la fatigue.

Comprenant qu’il serait vain de ferrailler avec lui, Trudy souffla sur sa tasse de thé. Elle avait décidé d’attendre l’arrivée de Vincent avant de commander à manger et s’en trouva soudain soulagée. Avec un peu de chance, le fils du coroner arriverait en retard et cet insupportable fouineur l’aurait déjà laissée en paix.

Jetant son dévolu sur un toast au fromage, Duncan demanda également à la serveuse (en lui décochant un clin d’œil) de remplir la théière de Trudy, ce qui fit de nouveau soupirer la policière.

— Alors, avez-vous du nouveau à m’apprendre sur notre automobiliste mort ? demanda-t-il mollement quand la serveuse se fut éloignée.

— N’est-ce pas déjà de l’histoire ancienne ? répliqua Trudy. Vous devez avoir des articles plus intéressants à écrire, non ?

Jusqu’à présent, rien n’avait filtré dans la presse sur le caractère pas tout à fait ordinaire de l’accident, et elle ne risquait pas de révéler quoi que ce soit, ne serait-ce que par un tressaillement de paupière.

Elle espérait juste que Vincent n’éventerait rien s’il arrivait à l’heure.

— Il n’y en a que pour le climat, geignit-il d’un air morose. On parle du temps à la télévision, à la radio, en une de tous les journaux… On commence tous à en avoir marre. Allez, n’avez-vous vraiment rien d’intéressant à me mettre sous la dent ? insista-t-il d’un ton enjôleur.

Trudy ne se laissa pas amadouer.

— Avec ce satané virus qui circule, je dois abattre le travail d’au moins trois personnes, répondit-elle.

Elle exagérait à peine : quand elle ne se consacrait pas à l’affaire Parker, le capitaine lui imposait des heures supplémentaires tous les jours de la semaine.

— Et si vous écriviez un article sur nos héroïques fonctionnaires confrontés à la neige et à la maladie ?

Duncan lui rit au nez.

— Comme si mon rédacteur en chef allait accepter ça ! pouffa-t-il.

— Eh bien, faites comme d’habitude quand il ne se passe rien : inventez ! le taquina-t-elle. Trouvez un chat à moitié gelé en haut d’un arbre et appelez les pompiers, ou…

Cette fois, quand la porte s’ouvrit, ce fut bien sur Vincent. Malheureusement pour Trudy, il n’était pas en retard.

Il retira son bonnet de laine en entrant dans le café, et les lumières de l’établissement firent ressortir les reflets plus clairs de ses cheveux. Il regarda autour de lui, la repéra, puis considéra d’un air perplexe l’homme qui l’accompagnait.

Conscient d’avoir perdu l’attention de Trudy, Duncan se retourna brusquement sur sa chaise pour voir qui elle regardait de la sorte. Il n’eut pas du tout l’air ravi de découvrir le beau jeune homme bien bâti qui se dirigeait vers eux.

— Vincent, voici Duncan Gillingham, journaliste à l’Oxford Tribune, expliqua aussitôt Trudy sans laisser à l’un ou à l’autre le temps d’ouvrir la bouche. Comme d’habitude, il est venu me harceler pour que je lui livre un sujet d’article, ajouta-t-elle d’un ton entendu.

Elle put cependant constater, à son grand soulagement, que Vincent avait déjà compris le message. Il hocha imperceptiblement la tête avant de sourire à Duncan.

— Bonjour.

Le reporter s’avachit un peu plus sur sa chaise, sans tenter de l’avancer sous la table pour laisser la place au nouveau venu de s’installer à côté.

— Ça fait du bien de se mettre un peu au chaud, commenta Vincent d’un ton aimable.

Il retira son lourd pardessus et le suspendit sur un dossier, révélant son pantalon en velours côtelé marron et un chandail en points de torsade de couleur crème. Cela le mettait un peu trop en valeur au goût de Duncan, qui coula un regard soupçonneux vers Trudy.

— Bon, qui est-ce ? Un témoin ? Un criminel ? Un agent de la brigade des stupéfiants ? déclara-t-il d’une voix traînante et volontairement provocatrice.

Sans surprise, Vincent se hérissa immédiatement, mais il feignit d’être amusé.

— Rien d’aussi passionnant, je le crains. Juste un ami, ajouta-t-il en adressant un sourire timide à Trudy. Je ne suis pas en retard, au moins ?

— Non, le rassura la policière en lançant un regard appuyé – et lourd de sens – à Duncan.

Malheureusement, la serveuse reparut alors avec le repas de celui-ci, et Trudy se résigna à l’inévitable.

— Vous voulez commander ? proposa-t-elle à Vincent avec un soupir las.

Elle opta pour la soupe de tomates, quand Vincent choisit un œuf brouillé sur un toast. Ce satané Duncan prit un malin plaisir à bavarder pendant tout le repas, évoquant tant ses articles de presse les plus saugrenus que des ragots calomnieux sur le maire actuel ou le nom des favoris aux courses, quand celles-ci reprendraient enfin, que Vincent prétendit faire l’effort de mémoriser.

Il était évident – même aux yeux de la serveuse – que les deux hommes ne pouvaient pas se supporter, et la femme décocha à Trudy un clin d’œil amical et approbateur quand la policière croisa son regard. Cela lui faisait du bien de voir, par une journée aussi morne et déprimante que celle-ci, une jolie jeune femme (qui plus est en uniforme de police !) courtisée par deux hommes aussi charmants. Ce qui, selon elle, n’était que justice.

Trudy, pour sa part, laissa ses deux compagnons se disputer en attendant patiemment son heure. Tôt ou tard, même Duncan finirait par se lasser de ce petit jeu et partir.

Ce qu’il fit effectivement, mais seulement après que leurs assiettes eurent été débarrassées et leurs tasses vidées.

— Bon, je vais vous laisser, annonça le journaliste en se levant pour boutonner son manteau. Agent Loveday, pourrais-je juste vous dire un mot dehors ? J’ai besoin d’une citation pour l’édition du soir.

Trudy voulut lui répliquer de se mettre sa citation où elle pensait, mais la raison l’emporta. Si elle n’obtempérait pas, elle le savait tout à fait capable de lancer quelque chose de scandaleux devant Vincent.

— D’accord, soupira-t-elle. Vous voulez bien commander des petits pains briochés ou quelque chose de sucré ? ajouta-t-elle en souriant à l’intention de Vincent. Je ne sais pas trop quand j’aurai l’occasion de manger de nouveau.

Duncan ne perçut à quel point il était crispé qu’en se dirigeant vers la porte ; il se maudit alors d’être aussi bête. Se laisser miner par un Adonis de seconde zone. Il méritait une bonne leçon !

Une fois dehors, dans l’air gris et mordant, il se tourna vers Trudy et lui sourit jovialement.

— Vous raclez les fonds de tiroir, c’est ça ? persifla-t-il en désignant la vitre du café d’un geste du menton.

— Pardon ? rétorqua Trudy d’un ton à peu près aussi glacial que la température ambiante.

— Le don Juan à l’intérieur. Il doit avoir au moins trente ans. Un peu âgé pour vous, non ?

Trudy ouvrit la bouche pour lui répondre que cela ne le regardait pas, puis se ravisa. Elle le regarda droit dans les yeux et demanda :

— Quel âge avez-vous, Duncan ?

Il blêmit légèrement, inspira sèchement et éclata de rire.

— Un point pour vous, ma chère policière. Un point pour vous !

Au fond de lui, il était toutefois prodigieusement agacé. Pourquoi laissait-il cette fille l’atteindre ainsi ?

— Et comment va votre fiancée ? ajouta Trudy d’un ton doucereux, non contente d’avoir remporté la première bataille. Vous devez toujours épouser la fille du propriétaire de votre journal, n’est-ce pas ? (Elle le vit serrer les dents, mais n’était pas d’humeur à le laisser s’en tirer à si bon compte.) Combien de temps cela fait-il, maintenant ? Sûrement plus de deux ans, si mes calculs sont exacts.

Mais, en s’entendant prononcer ces paroles, elle comprit qu’elle avait commis une erreur.

Premièrement, en quoi cela la concernait-il ? Plus inquiétant encore, pourquoi y avait-elle songé ? Cela impliquait que, au moins inconsciemment, cela la travaillait. Mais elle n’eut pas le temps d’explorer les causes de cette pensée troublante que Duncan se penchait vers elle, le regard flamboyant.

— Ce sont effectivement de longues fiançailles, grogna-t-il. Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi j’étais si peu pressé de me présenter devant l’autel ?

Cette fois, quand Trudy ouvrit la bouche, aucun son n’en sortit. Elle le dévisagea de longues secondes, totalement déconcertée. Puis, en le voyant arborer ce sourire satisfait qui la mettait hors d’elle, elle s’efforça de se reprendre.

— Cela ne me regarde pas, parvint-elle à répondre.

Elle tourna alors les talons et posa la main sur la poignée de porte du café.

— Vraiment, Trudy ? répliqua Duncan juste avant qu’elle se faufile à l’intérieur.

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