Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 26 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 24

24

 

Tandis que l’agent Trudy Loveday s’attaquait avec zèle à sa montagne de travail, Phyllis Raynor quitta la maison d’hôtes le Raven’s Rest pour s’acquitter d’une autre sorte de tâche. Une tâche que ses fort respectables parents ouvriers auraient probablement qualifiée de « sale » s’ils en avaient eu vent.

Pour affronter les trottoirs, désormais transformés en tunnels creusés dans la neige après les chutes incessantes de ces derniers jours, elle s’équipa d’un lourd manteau et s’enroula une écharpe autour du cou. Les réverbères éclairaient les rares piétons qui osaient s’aventurer dans la pénombre prématurée de cet après-midi hivernal ; malgré tout, elle était soulagée de l’anonymat que lui conférait son épaisse tenue de saison.

Quand elle eut réussi à se frayer un chemin jusqu’à l’entrée de la vaste et impressionnante demeure dans laquelle Terry Parker avait passé ses dernières heures sur Terre, elle la considéra d’un air pensif. Elle l’avait évidemment déjà vue au réveillon, mais se sentait alors trop nerveuse pour lui prêter l’attention qu’elle méritait. À présent, elle pouvait admirer le solide bastion en pierre des Cotswold qui affichait à la fois une fortune discrète, mais considérable, et une respectabilité typique de la haute société. Elle devait reconnaître cela à Terry : quand il cherchait l’opulence, il ne faisait pas les choses à moitié.

Elle jeta un dernier regard à la route sombre et déserte derrière elle, puis pénétra dans la propriété pour s’avancer jusqu’à l’huis. Là, elle prit une longue inspiration, carra les épaules et sonna.

Elle était presque aussi tendue qu’à l’occasion de sa précédente visite. D’un autre côté, beaucoup de choses se décideraient au cours de l’heure à venir. Cette nouvelle configuration lui serait-elle plus profitable ? Était-il plus sûr de miser sur Millie Vander ? Certes, elle avait moins de levier contre Millie que contre Terry, mais Millie avait probablement beaucoup plus à perdre – vu le genre de femme qu’elle était.

Bien sûr, Phyllis avait veillé à l’éviter lors de la soirée (ce qui n’avait pas été chose facile, car l’autre femme était – au moins en théorie – son hôtesse !). Cependant, d’après ses souvenirs concernant cette séduisante rousse, Millie avait semblé être la coqueluche de ses convives.

Elle ne paraissait pas être du genre à goûter au scandale ou au ridicule. Phyllis ne l’espérait pas, en tout cas. Elle allait bien sûr devoir naviguer à vue mais, dans l’ensemble, elle estimait avoir d’assez bonnes chances de réussite.

La porte s’ouvrit, la tirant brusquement de sa rêverie. Une jeune femme assez charmante et à la moue boudeuse la contempla en plissant les yeux.

— Oui ? s’enquit-elle d’un ton péremptoire.

— J’aimerais parler à Mrs Vander, je vous prie, répondit aimablement Phyllis, sans s’offusquer de l’impolitesse de son interlocutrice.

Elle l’avait déjà aperçue lors de la soirée et supposait donc qu’il s’agissait de la fille de Millicent Vander. Elle savait pertinemment que la dernière proie de Terry était la mère de jumeaux.

La jeune femme représentait toutefois une complication dont Phyllis se serait volontiers dispensée, aussi espérait-elle parvenir à se débarrasser d’elle assez rapidement. Elle préférait qu’aucun témoin n’assiste à la petite conversation qu’elle comptait avoir avec la dernière conquête de Terry ni aux négociations qui s’ensuivraient sans doute.

— C’est de la part de qui ? demanda Juliet d’un ton un peu moins insolent.

Elle venait à son tour de remettre Phyllis. Lorsqu’elle avait demandé à Jasper, au soir du réveillon, qui était cette inconnue, elle avait été à la fois amusée et surprise de découvrir qu’il l’ignorait. Elle pouvait généralement compter sur son jumeau pour faire la connaissance de n’importe quelle beauté en jupe – quel que soit son âge. La femme sur le palier devait au bas mot approcher les trente ans.

— Une amie de Terrence Parker, répondit Phyllis avec un nouveau sourire, sans se laisser démonter par le regard implacable de son interlocutrice.

— Mère ne veut recevoir personne, rétorqua Juliet avec raideur.

Elle commença à fermer la porte. Pour une raison qui lui échappait, elle n’aimait pas l’allure de cette visiteuse ; par ailleurs, les amis de Parker n’étaient, par définition, pas les siens.

— Oh ! mais je vous garantis qu’elle souhaitera me voir, affirma Phyllis en bloquant le battant.

Juliet s’obstina elle aussi.

— Vous étiez à la soirée du réveillon, déclara-t-elle d’un ton accusateur.

— Vous croyez ? Vous êtes la femme de chambre ? Auquel cas, vous feriez bien de…

Juliet fut incapable de laisser passer l’injure et mordit à l’hameçon, ainsi que Phyllis l’avait espéré.

— Non, je ne suis pas la fichue femme de chambre ! Et comme je vous l’ai dit, mère ne veut recevoir personne. Elle ne se sent pas bien.

Elle ajouta ce mensonge pour faire bonne mesure.

— Oh ! la pauvre. J’imagine que la mort de Terry l’a terriblement contrariée. Mais, vous savez, elle tiendra vraiment à me recevoir, insista Phyllis sans se laisser éconduire.

Une fois de plus, Juliet se sentit perturbée. Quelque chose dans le ton de cette femme – un air entendu – la hérissait et lui faisait froid dans le dos. Elle semblait atrocement sûre d’elle-même. Pourquoi cherchait-elle tant à s’entretenir avec sa mère ? Elle était sûre et certaine que Millie ne connaissait pas cette femme : elle le lui avait affirmé au cours du réveillon. Ils avaient même ri tous les trois quand Jasper avait assuré à leur mère, un peu désarçonnée, qu’une fête ne pouvait être considérée comme réussie sans la présence d’au moins un intrus.

Si une part de Juliet avait envie de lui claquer la porte au nez – percevant ici une forme de danger –, une autre part d’elle, plus raisonnable, estimait qu’il serait peut-être bon de découvrir au moins ce que voulait cette visiteuse.

D’autant plus que la police furetait au sujet de la mort de Terry Parker. Même si elle était raisonnablement sûre que Jasper et elle ne risquaient rien, le doute subsistait. Après tout, cette femme était venue à la soirée. Avait-elle pu voir ou entendre une chose susceptible de les compromettre ?

Elle s’écarta, laissant Phyllis pénétrer dans le vestibule.

— Très bien. Attendez ici une minute, ordonna-t-elle, avant de se diriger vers le salon tandis que Phyllis retirait calmement ses gants et déroulait l’écharpe qui lui ceignait le cou.

Observer l’antichambre amusa Phyllis. C’était ici que Terry l’avait attirée pour leur ultime tête-à-tête, l’arrachant presque de force à la soirée. C’était aussi ici, juste devant l’horloge comtoise, qu’il avait collé son nez au sien, les traits déformés par la colère et la haine, pour lui intimer de déguerpir avant de tout gâcher. Il avait semblé si furieux qu’elle n’avait pu se retenir de l’embrasser avec fougue et passion. Elle savait que cela l’énerverait davantage, d’autant qu’il ne serait pas en position de faire une scène.

Après ce geste de mépris, il l’avait littéralement jetée dehors, lui promettant de discuter gros sous plus tard.

Le dernier exemple d’une longue série de promesses qu’il n’avait pas tenues, songea-t-elle avec amertume.

 

En entrant au salon, Juliet constata d’un coup d’œil que Jasper était vautré près de la TSF à écouter de la musique pop, tandis que leur mère était installée à sa table préférée devant une partie complexe de réussite. Perdre son temps avec les cartes était l’un des passe-temps favoris de Millie auquel Juliet ne voyait pas d’intérêt.

— Mamounette, une femme bizarre est venue te voir, déclara-t-elle, les yeux rivés sur son frère.

En entendant cette déclaration provocatrice, celui-ci redressa subitement la tête et pivota face à elle ; Juliet lui adressa une grimace d’avertissement.

Lentement, il éteignit la radio en la scrutant d’un air perplexe et interrogateur.

— Comment ça, une femme bizarre ? demanda Millie.

Elle portait ce soir-là une longue robe en laine chaude de diverses nuances de pourpre et de rose. Elle avait coûté une fortune, et cela se voyait. Les mules à hauts talons – couvertes de plusieurs couches de plumes roses – qu’elle portait aux pieds produisaient un bruit insupportable sur le parquet dès qu’elle se déplaçait.

— Juliet, j’aimerais vraiment que tu fasses un effort quand tu parles. Comment s’appelle-t-elle, ma chérie ? la réprimanda gentiment sa mère.

— Je n’en ai aucune idée – elle a bien pris soin de ne pas donner son nom, répliqua sa fille d’une voix traînante. Mais je l’ai reconnue : c’était l’intruse de la fête.

Voilà comment tous décrivaient l’événement, désormais : la fête. Les Vander pourraient organiser autant de soirées qu’ils le souhaiteraient dans les années à venir, la Saint-Sylvestre de 1962 resterait à jamais la fête.

Une fois de plus, Juliet contemplait son frère plutôt que sa mère. Elle s’évertuait à lui faire silencieusement comprendre qu’il y avait anguille sous roche, si bien qu’elle ne vit pas Millie blêmir et déglutir avec difficulté.

— Eh bien, fais-la entrer, ordonna la maîtresse de maison d’une voix faible. Bonté divine, elle doit se dire que nous avons des manières de Néandertaliens ! ajouta-t-elle avec un petit rire forcé.

Millie se leva de sa table, les genoux flageolants, et s’approcha du miroir suspendu au-dessus de la cheminée ; elle s’assura que ses mèches rousses étaient parfaitement ordonnées et son maquillage convenable. Son rythme cardiaque accéléra au point qu’elle se força à prendre de profondes respirations.

Il lui fallait rester calme et garder les idées claires. Si elle pouvait se reprendre en main et transformer cette rencontre en une simple visite de courtoisie imposée, tout irait bien.

— D’accord, répondit Juliet d’un ton sarcastique.

Elle reparut un instant plus tard, accompagnée de Phyllis.

— Mrs Vander, merci de me recevoir, dit aussitôt la visiteuse en se dirigeant droit vers sa proie, la main tendue. (L’autre femme n’eut d’autre choix que de la serrer.) J’ai longuement hésité avant de venir, mais étant donné les… euh… circonstances, concernant Terry…

Elle haussa légèrement les épaules et ouvrit grand les mains dans une démonstration universelle d’impuissance.

— Je me suis dit qu’il valait mieux que je me déplace.

Jasper s’approcha alors, et Phyllis coula un regard agacé dans sa direction. Décidément, les deux morveux tenaient à être de la partie ! Elle devait pourtant saper la confiance de Millicent Vander, la mettre mal à l’aise, la contrarier, pour la rendre vulnérable à la pression. La présence rassurante de ses enfants n’était donc pas tolérable.

— Je pense qu’il vaudrait mieux que nous nous entretenions en privé, reprit Phyllis un ton plus bas en regardant Millicent droit dans les yeux.

Celle-ci battit des paupières en se remémorant la dernière fois qu’elle avait vu Terry avec cette femme, leur étreinte chargée d’émotion dans le couloir, le baiser appuyé qu’ils avaient échangé…

Le souvenir de cette trahison lui revint en même temps que la déferlante de sentiments qu’elle avait éprouvée alors ; cet instant de stupéfaction bien vite suivi de désespoir, de jalousie, de blessure d’amour-propre et, enfin, d’un accès de colère si puissant qu’il l’avait presque fait basculer.

Cela avait en tout cas suffi à la renvoyer dans la gaieté et le bruit du salon bondé pour ne pas subir ce spectacle un instant de plus. Jamais de sa vie elle n’avait éprouvé pareille humiliation, à la fois choquante et dévorante.

Ainsi, comme elle l’avait fait cette fois-là, elle écrasa ses sentiments en une boule compacte qu’elle dissimula derrière un visage souriant et un cœur endurci.

— Très bien, Mrs… euh ?

Mais Phyllis était bien trop maligne pour cela. Elle fit plutôt un pas en avant et désigna une chaise.

— Verriez-vous un inconvénient à ce que je m’asseye ?

— Bien sûr que non.

Les bonnes manières de Millicent avaient aussitôt repris le dessus. Quelles que fussent les circonstances, elle ne pouvait s’autoriser le moindre manquement à l’hospitalité. Elle entendait presque sa nourrice la seriner au sujet des responsabilités incombant à une bonne maîtresse de maison.

— Les enfants, allez donc vous dégourdir les jambes et laissez-moi discuter avec… mon invitée.

— Nous n’avons plus dix ans, mère, ricana Jasper, agacé.

Il lorgna l’inconnue avec un mélange d’hostilité et d’admiration. Elle était après tout fort séduisante et ne le laissait pas indifférent.

— Allons, Jasper, laissons-les, intervint Juliet en le foudroyant du regard.

Son jumeau ouvrit la bouche pour répliquer, puis avisa le furtif signe de tête de sa sœur et soupira. Il avait l’habitude de se fier à Juliet en pareilles circonstances : celle-ci se trompait rarement lorsqu’il s’agissait de juger les personnes de son sexe.

— Bon, d’accord. Comme si vos ragots m’intéressaient, de toute façon, fit-il d’une voix traînante confinant à la sophistication grossière.

Il enfonça les mains dans ses poches et quitta la pièce d’un pas traînant, sur les talons de sa jumelle.

Juliet, cependant, fit volte-face aussitôt qu’ils eurent atteint le couloir. Elle se plaqua un doigt sur les lèvres pour lui intimer de se taire, attrapa la poignée et fit mine de claquer fermement le battant. Toutefois, elle ne retira pas la main de la poignée et, quelques instants plus tard, l’abaissa tout doucement pour entrebâiller la porte d’à peine un centimètre.

Ce n’était pas grand-chose, mais cela suffisait. Enfants, ils avaient souvent épié les conversations des adultes (un excellent moyen d’apprendre des leçons très édifiantes), et Jasper ne mit qu’une seconde à comprendre. Comme à l’époque, Juliet mit un genou à terre et colla l’oreille à l’ouverture. Jasper, debout au-dessus d’elle, en fit autant un peu plus haut.

Ils n’essayèrent pas d’échanger le moindre murmure, sachant qu’ils se feraient surprendre à coup sûr. Au contraire, ils se contentèrent d’écouter avec application, réservant leurs commentaires pour plus tard, lorsqu’ils se retrouveraient seuls dans la chambre de l’un ou de l’autre.

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