Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 20 sur 35

Pages du PDF

Réception funeste à Oxford

Chapitre 18

18

 

— L’infidélité ? Vous avez raison, c’est effectivement bien ennuyeux, commenta Clement sans sourciller. Et lequel des deux en était accusé ?

— Oh ! lui, ça ne fait aucun doute, répondit l’artiste en frissonnant de rire autour du verre plaqué contre ses lèvres. Il me semble avoir entendu prononcer le nom Vicky. Et je peux vous assurer que cela n’a pas plu à notre ami. Le don Juan de Millie voulait à tout prix faire évacuer cette femme avant qu’elle crache le morceau devant tout le monde. Il n’arrêtait pas de lui promettre qu’ils en parleraient le lendemain.

— Qu’ils parleraient de quoi ?

— Hélas, je ne peux pas vous en dire plus. Ils ne sont pas entrés dans les détails. C’est-à-dire que notre intruse a multiplié les sous-entendus, tentatives d’intimidation, suggestions et menaces explicites, sans jamais rien spécifier.

— Mais Terry Parker a-t-il saisi la nature de la menace ?

— J’en ai bien l’impression ! répondit Katherine Morton dans un nouveau gargouillis. Si je n’avais pas déjà eu du vent dans les voiles, j’aurais été plus attentive. Je ne m’attendais sûrement pas à m’amuser à une soirée de Millie Vander ! Bon, ensuite ? Vous m’aviez promis… quoi, de la tragédie, de la mort et autre chose dans le genre ? Nous avons déjà traité la rumeur et le mystère, passons donc à la tragédie, suggéra-t-elle avec délectation.

Clement se pencha pour ramasser l’Oxford Tribune.

— Avez-vous lu les journaux dernièrement ?

— Ah ! Sûrement pas ! ricana Katherine. Je passe directement aux bandes dessinées, puis aux mots croisés. Les prétendues nouvelles ne le sont jamais vraiment.

— Ah, dans ce cas, vous avez manqué la partie sur la mort. Celle du don Juan de Millie.

L’espace d’un instant, Katherine Morton se figea ; puis elle vida son verre d’une lampée et déclara platement :

— Il est donc mort.

— Vous ne semblez pas surprise, fit remarquer Clement.

Elle haussa les épaules.

— La mort n’est pas très surprenante en soi, si ? Des gens meurent sans arrêt.

Clement eut l’impression que l’étincelle dans son regard d’artiste s’était définitivement éteinte, quand elle se pencha pour allumer une nouvelle cigarette, plus par habitude qu’autre chose.

— Nous avons trouvé son corps dans sa voiture accidentée le jour du nouvel an, l’avisa Clement. Nous pensons qu’il est mort peu après avoir quitté le domicile de Millie ce soir-là. Ou tôt le matin, plutôt.

Trudy, qui guettait sa réaction, vit Katherine observer le buffet avec insistance. Allait-elle se servir une nouvelle triple ration de whisky ? Quelle quantité pouvait-elle boire dans la journée ? Mais peut-être était-elle injuste avec elle, car Katherine se leva sans effort.

— Pauvre vieille Millie, déclara doucement l’artiste. Voir sa grande aventure, son glorieux bras d’honneur à l’existence s’éteindre avant d’avoir véritable commencé… Comme c’est malheureux. Elle ne trouvera sans doute plus jamais le courage de recommencer à « vivre ».

Elle soupira longuement.

— Avez-vous vu Terry quitter la soirée ? s’enquit alors Clement.

Non qu’il fût en désaccord avec les sentiments de Katherine, mais, pour l’heure, il avait d’autres priorités en tête que les soucis de Millie Vander.

— Non.

— Il semble y avoir débat sur le fait qu’il ait ou non été accompagné.

— C’est le cas ? répondit Katherine du tac au tac, malgré sa bouche pleine de whisky.

— Nous n’en savons rien, admit Clement. En tout cas, nous n’avons pas retrouvé d’autre corps que le sien dans l’auto. Y a-t-il autre chose que vous pourriez nous apprendre – au sujet de Millie ou de cette mystérieuse femme ? Connaissiez-vous Mr Parker ?

— Je ne l’avais jamais rencontré avant ce soir-là, répliqua Katherine avant de bâiller une nouvelle fois. Millie est bien trop barbante pour qu’on s’y attarde, et la seule chose que je sache de cette femme mystère, c’est qu’elle a les mêmes goûts que moi pour les déshabillés.

Clement s’étrangla, désarçonné pour la première fois depuis qu’il avait mis les pieds dans le repaire de l’artiste.

— Pardon ?

— Oh ! je ne vous l’ai pas dit ? Je l’avais déjà croisée en ville, expliqua Katherine en détournant à contrecœur le regard du buffet vers Clement, le gratifiant d’un sourire félin et paresseux. Chez Beatrice, sur High Street.

Elle venait de mentionner une boutique de vêtements inaccessibles pour le budget de Trudy, mais celle-ci savait où elle se situait.

— Ça devait être la veille de la soirée, poursuivit Katherine. J’étais en train de chercher un foulard Hermès à mon goût quand j’ai remarqué un peignoir en soie abricot avec le négligé assorti. J’allais m’en saisir pour l’observer de plus près, mais elle m’a devancée. Je le lui ai laissé, ajouta-t-elle avec un sourire magnanime. Ce qui ne serait pas arrivé si je l’avais vraiment voulu, cependant. (Elle fronça pensivement les sourcils.) Maintenant que j’y songe, je n’ai jamais trouvé ce foulard.

— Êtes-vous certaine que cette femme était bien celle qui s’est présentée à la fête ? demanda Clement en coulant un regard vers Trudy, qui le considérait avec un éclat d’excitation dans les prunelles.

À l’évidence, tous deux pensaient la même chose : si cette femme avait acheté de la lingerie, elle avait peut-être payé par chèque. Ou mieux encore, demandé à se faire livrer. Dans un cas comme dans l’autre, ils tenaient peut-être une piste susceptible de les conduire à cette mystérieuse intruse !

— Oh oui, aucun doute là-dessus, affirma Katherine, qui parut une nouvelle fois profondément lasse. Je suis une artiste, je n’oublie jamais un portrait. Les noms, les dates, oui. Pas l’allure des gens. Bien, je crois que nous avons abordé tous les sujets, fit-elle remarquer tristement. La mort, la tragédie, le mystère et la rumeur. À présent, j’ai besoin d’un autre verre. Vous êtes sûrs de ne pas en vouloir un ?

 

— Espérons qu’ils aient déblayé les trottoirs de High Street et que la boutique Beatrice soit ouverte ! s’exclama Trudy avec impatience quand ils eurent regagné la voiture.

Ils étaient en veine, car Clement parvint même à laisser la voiture à un endroit où elle n’entravait pas trop la circulation.

La vendeuse du rayon sous-vêtements fut très amusée par la gêne manifeste du distingué gentleman lorsqu’elle et l’adorable policière se mirent à parler lingerie. D’un accord tacite, elles convinrent de l’épargner en l’ignorant tout à fait. Elles se retrouvèrent bientôt en grande conversation.

Trudy obtint rapidement l’information désirée.

— Oh ! vous vous souvenez donc de cette dame et de l’ensemble qu’elle a acheté ?

Une fois de plus, la chance était de leur côté, car non seulement la vendeuse avait reconnu la célèbre artiste locale dès son arrivée, mais c’était aussi elle qui s’était chargée d’encaisser le montant des achats de l’autre cliente.

— Oh oui, euh, madame, répondit la vendeuse en se demandant s’il aurait mieux valu dire « madame l’agent ». Vous l’avez parfaitement décrit – un peignoir et un négligé en soie abricot orné de dentelle écrue. Très joli, mais pas non plus notre plus belle pièce, vous comprenez ?

En d’autres termes, un ensemble abordable, traduisit Trudy.

— Pourriez-vous nous décrire la femme qui l’a acheté ? poursuivit Trudy.

— Oui, madame, je crois bien. Elle portait un joli tailleur bleu pastel ressemblant presque à un vrai Balmain. Voyons, elle était bien plus petite que madame, et ses cheveux étaient presque de la même couleur que les vôtres, mais plus courts. Elle avait des yeux marron foncé, comme madame également, et je dirais qu’elle avait une petite trentaine d’années, peut-être un peu moins.

Trudy, qui ne se rappelait pas avoir un jour été appelée « madame » avec une telle déférence, hocha joyeusement la tête. Cela correspondait à la description qu’ils avaient obtenue de Katherine Morton avant de la laisser à ses cigarettes et son whisky.

— Vous rappelez-vous comment elle a réglé ? s’enquit alors Trudy.

Malheureusement, leur veine sembla se tarir.

— Madame a payé en liquide, affirma la vendeuse.

— Oh. J’imagine qu’elle n’a pas profité de vos services de livraison ? tenta Trudy d’un air abattu.

— Ce n’est pas impossible, madame. Laissez-moi vérifier.

L’assistante se pencha alors derrière le comptoir vitré (où étaient exposées les dernières chemises culottes à la française, que Clement s’efforçait de ne pas voir) et exhiba un gros livre de comptes à la couverture de velours rouge.

Elle fit courir son doigt parfaitement manucuré sur la liste de noms de la dernière page, puis de la précédente.

— Voyons, ce devait être le 30 décembre… Ah oui ! Il me semblait bien. Les achats ont été expédiés au Raven’s Rest plus tard dans la journée.

— Au quoi ? s’étonna Trudy.

— Je crois qu’il s’agit d’une élégante maison d’hôtes du côté de Summertown, madame, expliqua obligeamment la vendeuse.

Trudy la remercia avec gratitude. Clement inclina son chapeau et quitta les lieux avec reconnaissance.

OceanofPDF.com