Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 21 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 19

19

 

Le Raven’s Rest, hélas, se trouvait dans une petite rue située entre Banbury et Woodstock, où les chasse-neige n’étaient pas passés depuis plusieurs jours.

Contraints d’abandonner la Rover sur la route principale, Trudy et le coroner furent soulagés de découvrir une espèce de chemin aménagé par les résidents du coin, formant un étroit corridor au milieu des congères d’un mètre. Ils devaient cependant progresser l’un derrière l’autre et, quand ils atteignirent la maison d’hôtes – une jolie demeure victorienne en pierre claire –, tous deux grelottaient.

Pendant plus d’un siècle, l’édifice avait appartenu à un marchand respectable puis à ses descendants ; à présent, il affichait fièrement « chambres à louer » et « salle de télévision », et disposait d’un téléphone dans le vestibule.

La propriétaire ne sembla pas ravie de voir un uniforme de police franchir son seuil et écouta, le visage de marbre, Trudy lui décrire l’hôte qu’elle souhaitait rencontrer. La patronne, quinquagénaire assez ronde et à l’allure d’un pigeon maussade, admit à contrecœur avoir une locataire correspondant à ce portrait. Avec un reniflement hautain, elle leur indiqua un nom – Mrs Phyllis Raynor – et un numéro de chambre.

Après avoir veillé (sous le regard perçant de la maîtresse de maison) à bien taper leurs bottes sur le tapis de sisal devant la réception, ils gravirent les marches moquettées jusqu’à l’étage supérieur et frappèrent au numéro indiqué.

La femme qui leur ouvrit les considéra d’abord d’un air distrait, puis inclina légèrement la tête de côté.

— Oui ? demanda-t-elle sans rien trahir.

— Mrs Raynor ? Phyllis Raynor ? s’enquit Trudy.

Elle regretta le ton si solennel qui lui était venu spontanément, sans doute à cause de la manière dont le visage de son interlocutrice s’était fermé à la vue de l’uniforme. Ou peut-être parce qu’elle avait désormais acquis assez d’expérience pour savoir quand un témoin se montrerait peu coopératif. En tout cas, elle savait que la conversation ne serait ni agréable ni transparente avec ce témoin-ci, ce qui avait fait rejaillir ses réflexes bureaucratiques.

— Oui, confirma Phyllis.

Son timbre n’était ni agressif ni neutre et signalait sans ambages que cette rencontre ne l’intéressait pas.

— J’aimerais vous poser quelques questions en rapport avec une enquête de police, déclara Trudy d’un ton sec.

La femme, qui bloquait résolument le passage, empêchant de voir la chambre derrière elle, pencha doucement la tête de l’autre côté. Elle ne paraissait ni intimidée, ni en colère, ni inquiète.

— Oui ? Que voulez-vous savoir ?

— Avez-vous participé à une fête pour le réveillon du nouvel an ? commença Trudy.

— Non.

La policière cligna des yeux. Une réponse claire, nette, sans équivoque. Elle inspira un grand coup et se prépara à l’affrontement.

— Connaissez-vous une dénommée Millicent Vander ? essaya-t-elle encore.

— Non.

— Êtes-vous certaine de ne pas vous être trouvée chez elle, ici, à Oxford, au soir de la Saint-Sylvestre ?

— Sûre et certaine, répliqua Phyllis Raynor d’un ton toujours aussi neutre.

— Que diriez-vous si des témoins certifiaient pourtant vous y avoir vue ? poursuivit Trudy, plus assurée.

Mrs Vander la reconnaîtrait sans doute, ainsi que plusieurs autres convives, s’ils devaient en arriver là.

— Je dirais qu’ils se trompent, affirma calmement Phyllis. Aviez-vous besoin d’autre chose ?

Trudy voulut répondre que oui. Horripilée, elle était tentée de jeter le nom de Terry Parker à Phyllis, pour voir sa réaction. Toutefois, la prudence la retint. Pour commencer, elle se trouvait en terrain glissant, car ils ignoraient encore si les causes de la mort étaient de nature criminelle ; par ailleurs, ses prérogatives dans cette enquête ne s’étendaient sans doute pas jusqu’à un interrogatoire agressif. Enfin, quelque chose lui disait qu’elle aurait besoin de plus de munitions avant de pouvoir déstabiliser cette femme.

— Je vous remercie, Mrs Raynor, ce sera tout, conclut-elle à contrecœur, avec un sourire pincé.

La porte se referma aussitôt devant eux.

Clement, qui n’avait pas pipé mot, s’écarta pour laisser passer sa jeune amie et la suivit tout aussi silencieusement dans l’escalier. La propriétaire – qui n’avait pas bougé de son bureau – les regarda partir sans faire de commentaire.

Une fois de retour dans l’air glacial, Trudy resserra autour d’elle les pans de son manteau.

— Je n’aime pas cette Mrs Raynor, admit-elle. Elle mentait, non ?

— Oh oui, c’est ce qu’il me semble, s’empressa d’acquiescer Clement.

Trudy soupira.

— Eh bien, je n’étais pas en mesure de l’interroger plus avant, et le capitaine Jennings aurait piqué une crise si elle avait déposé plainte contre moi. À propos de Jennings, je ferais bien de rentrer au commissariat pour lui faire un rapport sur tout ce que nous avons découvert, enchaîna-t-elle sans enthousiasme.

La journée était déjà bien avancée, et il aurait bien sûr nombre d’autres corvées à lui imposer, sans rapport avec l’accident de voiture.

— Oui, et je dois rentrer voir Vincent. Je lui ai promis une raclée aux cartes. Je vais juste passer une tête au bureau pour voir s’il y a des urgences.

Ainsi, Clement la déposa devant le poste de police pour qu’elle y brave la tempête, et s’en alla tranquillement vers son lieu de travail, où sa secrétaire n’avait pas pu se rendre et où les formalités administratives étaient à l’arrêt.

Il rentra donc chez lui en maugréant, impatient de voir la neige se dissiper et la vie reprendre son cours normal. Ce maudit froid polaire ne pouvait tout de même pas durer éternellement…

Jennings écouta le rapport de son agent d’un air renfrogné. Il aurait espéré pouvoir d’ores et déjà classer cette affaire, mais plus la policière en apprenait sur la victime, moins ce cas lui plaisait. Il accepta à contrecœur de lui accorder une journée de plus, avant de l’accabler d’une tonne de paperasse à remplir, en ajoutant que, si elle espérait être payée en heures supplémentaires, elle n’était pas aussi brillante qu’elle l’imaginait.

Trudy regagna son bureau avec un « oui, capitaine » respectueux, tout en se réjouissant de conserver la charge de l’enquête.

 

Ce soir-là, le Dr Douglas Carey téléphona à Clement pour l’entretenir des analyses toxicologiques que le coroner avait réclamées au sujet de sa victime accidentée.

— Tu avais raison pour les barbituriques ! déclara-t-il jovialement, une fois les salutations liminaires et les qualificatifs peu flatteurs échangés. Rien d’exotique, seulement un mélange de somnifères prescrits par les généralistes et charlatans du pays.

— La dose était-elle mortelle ? demanda Clement en attrapant un stylo pour prendre quelques notes de cette conversation entre spécialistes.

— Je ne pense pas, répondit prudemment Douglas. Tu conviendras que, si notre homme était par ailleurs en bonne santé, la dose n’aurait pas dû lui régler son compte. Ce n’est bien sûr pas une certitude, mais nous n’en saurons pas davantage sans les résultats d’autopsie, que j’ai désormais dû faire passer en priorité, prévint-il d’un ton contrit. Notre cadavre pourrait avoir souffert d’une maladie du cœur non détectée, d’un asthme sous-jacent ou de tas d’autres choses – enfin, tu connais ça aussi bien que moi, les paris sont ouverts.

— Ne t’en fais pas, mon vieux, tu n’as pas à couvrir tes arrières avec moi. Je crois que, dans l’ensemble, il se portait comme un charme, même si on n’est jamais sûr, admit-il. Mais, en tout état de cause, tu ne penses pas que les médicaments aient pu le tuer, même mélangés avec de l’alcool ?

— Je dirais que c’est peu vraisemblable. Mais ils l’auront mis dans les vapes, et il se sera endormi peu après leur ingestion. Disons dans les quinze ou vingt minutes suivantes, selon sa constitution.

— Pas l’idéal, quand on prend le volant après une tempête de neige, commenta Clement d’un ton pince-sans-rire.

Son ami acquiesça.

— Donc, soit il les a ingérés par accident, reprit Douglas, soit cet imbécile les a pris volontairement, soit…

Il laissa sa phrase en suspens pour que le coroner la termine, ce dont il se chargea volontiers.

— Soit on lui en a fait prendre discrètement peu avant qu’il quitte la soirée. Je doute qu’il les ait gobés exprès, puisqu’il savait qu’il allait prendre la route. Quand on prépare son suicide, tu le sais comme moi, on a plutôt tendance à le faire dans son lit ou sur une chaise, avec une bonne dose d’alcool à portée de main. Avaler des somnifères avant de conduire serait une méthode assez aléatoire. Rien ne garantirait la mort, même en s’encastrant dans un mur de briques. Sans compter les risques de percuter quelqu’un d’autre et d’emporter une âme innocente.

Clement se renversa sur sa chaise, en proie à une nervosité certaine. Oh ! pas à cause de la mort d’un homme, mais parce qu’il paraissait de plus en plus vraisemblable qu’un assassin pensait s’en être tiré à bon compte.

Ce qui n’était pas encore le cas.

Mais il ne devait rien précipiter.

— Quelles sont les chances qu’il les ait pris par accident ? demanda-t-il alors. Pourrais-tu déterminer sous quelle forme les barbituriques ont été administrés ? Parce que si c’est par injection…

— Non, pas par injection, répondit aussitôt le Dr Carey. Je dirais sans doute par voie orale – et très probablement sous la forme traditionnelle d’un soporifique. Nous pratiquons des examens complémentaires pour nous en assurer, mais je suis presque sûr que de la poudre a été dissoute dans de l’eau ou un autre liquide. Il est donc possible qu’il ne se soit rendu compte de rien. Quand on en saura plus, je pense qu’on découvrira qu’on a affaire à un somnifère classique. Tu sais, le genre de médicament que des millions d’insomniaques avalent chaque soir avec leur cacao.

— Peut-être même un produit vendu sans ordonnance, soupira Clement.

Auquel cas, ils ne parviendraient pas à attraper leur meurtrier en enquêtant sur l’achat de quelque obscur poison. Ni à partir d’une ordonnance de médecin généraliste.

— Sans doute, confirma gaiement le Dr Carey.

Clement lâcha alors un juron bien distinct, auquel son ami répondit en l’informant encore plus joyeusement que le coroner devait désormais prévenir les forces de police qu’ils se trouvaient avec une mort au bas mot « intéressante » sur les bras.

Clement dut en convenir.

— Envoie-moi directement les rapports, je les transmettrai à l’agent Trudy.

Cela leur permettrait de tenir Jennings hors de la boucle un peu plus longtemps, ce qui pourrait leur suffire pour rassembler des éléments probants. L’enquête leur serait inévitablement retirée tôt ou tard, mais il était sûr que Trudy penserait, comme lui, qu’ils étaient encore les mieux placés pour la résoudre.

— Compte sur moi, mon vieil ami, répondit Douglas. Bonne chasse.

Clement raccrocha en grommelant.

Ce ne fut qu’en redressant la tête qu’il se rendit compte que son fils l’observait depuis la porte de son bureau, un discret sourire aux lèvres.

— Une conversation clandestine très prometteuse, railla Vincent. Tu as l’air content de toi. C’est en lien avec votre affaire ?

Clement considéra son fils avec un sourire en coin.

— Tu as changé de disque, lui fit-il gentiment remarquer. Je croyais que je travaillais trop ?

Vincent haussa les épaules.

— Eh bien, oui, mais depuis que tu m’as parlé de ce Terry Parker, je dois avouer que je suis intrigué.

Clement s’appuya contre son dossier, l’air malicieux.

— Tu aimerais nous donner un coup de main ? proposa-t-il, magnanime.

Il était certain que Trudy ne verrait pas d’inconvénient à ce que Vincent vienne les épauler.

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