Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 11 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 9

9

 

 

— Eh bien, voilà qui était fort instructif, commenta Clement alors que l’écho de la porte claquée résonnait encore à leurs oreilles.

Il considérait Trudy avec un sourire en coin. À l’évidence, le beau et impudent jeune homme avait agacé son amie, qui lâcha un soupir exaspéré.

— N’avez-vous pas eu l’impression que notre hôtesse nourrissait, comment dirais-je… une affection particulière pour le défunt ? dit-elle.

— Oh ! si, c’était clair comme de l’eau de roche. Comme le fait que les deux enfants le détestaient au moins autant !

— Ils craignaient sans doute qu’il bouleverse leurs petites vies bien établies, commenta Trudy avec amertume. Je veux bien être pendue si l’un de ces gosses pourris gâtés travaille un jour dans sa vie !

 

D’après les informations fournies par Jasper, Regal Cars – l’entreprise de Terry Parker – accueillait ses clients près d’Osney Mead, mais Trudy était certaine que la boutique resterait fermée pour le nouvel an. D’ailleurs, vu les conditions météorologiques, elle n’ouvrirait sans doute pas non plus le lendemain, surtout s’il continuait de neiger et que les chasse-neige ne passaient pas.

Par chance, il ne lui fallut pas longtemps pour obtenir l’adresse du domicile d’un certain Mr Geoffrey Thorpe, qui vivait à moins d’un demi-kilomètre du centre-ville. Il habitait une maison mitoyenne plus vaste que celle de la victime, plus adaptée à une vie de famille, avec un jardin plus grand.

La matinée étant désormais relativement avancée, ils croisaient de plus en plus de monde sur la route, mais, quand Clement fut une nouvelle fois contraint d’abandonner la Rover au milieu de la chaussée cernée de piles de neige, nul n’était là pour le lui reprocher.

Alors qu’ils remontaient avec difficulté un chemin encore encombré, ils entendaient des voix d’enfants excitées s’élever de la résidence Thorpe. Trudy ne fut donc pas étonnée qu’une femme entre deux âges et un peu tendue leur ouvre la porte.

En avisant son uniforme, elle eut d’abord la mine surprise, puis inquiète.

— Bonjour, madame, sommes-nous bien chez les Thorpe ? demanda la policière, regrettant que sa visite soit systématiquement source d’effroi.

Même si elle en comprenait la raison, cela lui donnait l’impression d’être un vrai paria.

— Oui. Est-ce que tout va bien ? s’enquit aussitôt la femme, sans doute Mrs Thorpe.

Une dame charnue, à la beauté un peu fanée, mais aux jolis yeux bleus.

— Nous aimerions nous entretenir avec Mr Geoffrey Thorpe d’une affaire urgente, éluda prudemment Trudy.

— Oh ! je vous en prie, entrez. Vous devez mourir de froid.

La femme adressa un regard d’excuses à Clement, qui avait commencé à taper des pieds pour ne pas laisser ses orteils s’engourdir. Ils la suivirent volontiers dans un petit vestibule.

— Par ici, je vous prie.

Elle leur fit franchir une porte sur la droite. Il devait s’agir de leur plus belle pièce, car elle semblait réservée à de rares occasions. On n’y trouvait ni sapin de Noël ni jouets d’enfants éparpillés, seulement des napperons de dentelle pour protéger le dossier et les bras des fauteuils, ainsi qu’un magnifique tapis oriental qui cachait le linoléum devant le canapé en acrylique. Ce salon n’était par ailleurs pas chauffé.

— Pardon, je vais allumer le feu.

La femme alla s’accroupir près de la cheminée, où un réchaud électrique à trois résistances était installé. Elle brancha la prise et l’actionna, avant de retourner hâtivement vers la porte.

— Je vais chercher Geoff, annonça-t-elle en leur lançant un dernier regard inquiet.

Elle referma la porte derrière elle.

Le feu électrique cliqueta quelques instants avant de diffuser une lumière rouge annonciatrice de chaleur. La pièce se retrouva bientôt imprégnée de cette désagréable odeur de métal fondu. Clement s’en approcha néanmoins, retira ses gants et tendit les mains devant les résistances.

Les enfants se turent subitement, et Trudy imagina que leur mère – à moins qu’il s’agît de leur grand-mère ? – leur avait demandé de baisser d’un ton.

Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit, et un homme entra. Clement lui donna environ cinquante ans et estima sa taille à un mètre soixante-dix-huit. Ses cheveux et ses yeux étaient gris ; il commençait à bedonner et portait un pantalon en tweed chaud ainsi qu’un blazer assorti et un pull-over à col en V tricoté.

— Bonjour, je ne m’attendais pas à pareille visite, déclara-t-il en tendant la main d’abord à Clement, puis à Trudy. Geoffrey Thorpe. Ma femme m’a dit que vous vouliez me voir ?

— Oui, monsieur, je crains d’avoir de mauvaises nouvelles, répondit Trudy.

Elle vit l’homme se crisper en soutenant son regard.

— Ah ?

— C’est au sujet de votre associé. Vous possédez une affaire de voitures d’occasion avec Mr Terrence Parker ?

Trudy leva la voix en fin de phrase pour en faire une question. Une expression prudente, peut-être teintée de panique imminente, anima le visage de son interlocuteur avant qu’il reprenne contenance.

— Terry ? Oui ? Pourquoi, qu’est-ce qu’il a fait ?

Perplexe, il se tourna vers Clement.

Trudy trouva la formulation intéressante. Quel méfait s’attendait-il à voir commettre le défunt ?

— Je suis désolée, j’aurais dû commencer par les présentations. Je suis l’agent Loveday, et voici le Dr Clement Ryder, coroner municipal.

— Coroner ? répéta Geoffrey, surpris. Ça veut dire que Terry est mort ?

— C’est ce que nous craignons, monsieur, confirma Trudy. Un homme a été retrouvé ce matin au volant de son véhicule accidenté. Les papiers retrouvés dans son portefeuille portent à croire qu’il s’agissait de Mr Parker. Naturellement, nous devons encore l’identifier formellement, mais nous n’avons jusqu’à présent pas retrouvé la trace d’un seul membre de sa famille. Je me demandais si vous verriez un inconvénient à nous accompagner à la morgue de Floyds Row pour l’identification ?

Soucieuse d’obéir aux ordres du capitaine en obtenant autant d’informations préliminaires que possible, elle fut soulagée de voir Geoffrey cligner des yeux, puis opiner en marmonnant un peu à contrecœur :

— Oui, bien sûr que oui. Oui… euh…

Il regarda autour de lui, ne sachant pas quoi ajouter.

Trudy voulut le rassurer.

— Il n’y a pas d’urgence immédiate, Mr Thorpe. Mais si vous pouviez avoir la gentillesse de le faire aujourd’hui, à n’importe quel moment, cela nous serait très utile. Mieux vaudrait toutefois s’en occuper avant la nuit, à mon avis. Nous pourrions demander qu’une personne de la morgue vous y retrouve et vous accompagne pendant tout le processus. Cela n’a rien d’effrayant. Même si cela risque d’être perturbant, se sentit-elle contrainte d’ajouter.

— Oh ! oui, oui, j’en suis sûr, répondit-il d’un ton vague en observant alentour d’un air désespéré.

Repérant un siège, il s’en approcha, les jambes raides, et se laissa tomber lourdement dessus.

— Je n’arrive pas à croire… Terry était tellement bon conducteur… Il n’a pas pris la Sprite, si ? s’empressa-t-il d’ajouter, son timbre gagnant une octave sous l’effet de la panique.

Trudy le dévisagea sans comprendre.

— Pardon, monsieur ?

— La Sprite aux yeux de grenouille ! s’exclama Geoffrey. Terry adorait conduire nos voitures. Il disait que cela nous faisait de la bonne publicité de les faire rouler. Il en choisissait toujours une dans notre salle d’exposition, et sa préférée du moment était la Sprite.

— Oh non, monsieur. Je crois que c’était une Riley. Mais elle était couverte de neige, ajouta-t-elle d’un ton contrit.

— Ah oui, ça paraît logique, à bien y réfléchir, admit Geoffrey avec un soupir de soulagement. Avec ce temps…

Il agita la main vers la fenêtre et la neige qui tombait sans discontinuer.

— Nous-mêmes ne sommes pas allés plus loin que chez nos voisins pour boire un verre hier soir, ajouta-t-il en indiquant la maison sur la gauche. Ils nous ont invités, avec d’autres habitants du coin. Pour éviter à tout le monde de conduire, vous comprenez. Mais Terry semblait déterminé à se rendre à cette soirée en particulier, et ça ne le gênait pas de prendre le volant dans ces conditions. Il était plus jeune et moins vieux jeu que moi, ajouta-t-il avec une moue d’autodérision. Surtout s’il avait décidé de prendre la Riley. Elle se conduit comme un tank, mais son poids est rassurant.

Il se frotta les mains sur les genoux et prit une inspiration tremblante.

— Vous saviez donc qu’il était invité chez Mrs Vander ? s’enquit Trudy avec désinvolture.

Geoffrey soupira, arbora un sourire las, puis acquiesça.

— Oh ! oui. Terry ne se laissait pas étouffer par la modestie. Et le fait d’être convié à une sauterie aussi en vue faisait sa fierté.

— Je vois. Buvait-il beaucoup ?

— Je ne dirais pas ça, non. Enfin, en temps normal, non. Mais en soirée… (Il haussa les épaules.) J’imagine qu’il a bien dû prendre un verre ou deux. Pauvre Terry. (Il secoua la tête.) Je n’arrive pas à y croire. Vous êtes sûrs qu’il est vraiment mort ?

— Oui, monsieur. En tout cas, s’il était bien le conducteur de cette voiture.

Elle sortit une nouvelle fois son carnet pour retrouver le numéro d’immatriculation du véhicule accidenté.

Geoffrey hocha la tête.

— Oui, je suis presque sûr que c’est l’une des nôtres. Il faudrait que je vérifie dans nos papiers pour m’en assurer. (Il eut une moue indistincte.) La plupart de nos modèles sont des sportives, vous comprenez, mais il nous arrive aussi d’acheter des véhicules plus ordinaires. Surtout pour rendre service à des amis ou…

Il s’interrompit brusquement, semblant se rendre compte que leurs pratiques commerciales n’avaient guère d’importance pour les enquêteurs.

— Vous disiez donc que votre associé ne buvait pas avec excès, mais qu’il ne se retenait pas forcément en soirée, reprit Trudy avec tact. Avez-vous des raisons de penser qu’il ait pu ingérer autre chose que de l’alcool ?

— Comment cela ? s’enquit Geoffrey, qui semblait sincèrement perplexe.

— Eh bien, lui arrivait-il de consommer des produits, disons plus… exotiques pour faire la fête ? Autre chose que de l’alcool ?

L’homme la dévisagea d’un air absent, puis le rouge lui monta subitement aux joues.

— Bon sang, vous parlez de drogues ? Non, clairement pas. (Cette idée semblait réellement le scandaliser.) Terry était parfois un peu tapageur, mais jamais dans ce sens-là. Il était assez malin pour ne pas tomber là-dedans !

— Je suis désolée, monsieur, mais nous nous devions de poser la question. Nous n’avons pas pu identifier de cause manifeste pour l’accident, vous comprenez ?

— Vous ne trouvez pas que la neige et le verglas sont suffisants ? rétorqua Geoffrey.

— Si, sans doute, admit Trudy.

Elle s’était endurcie depuis son entrée dans les forces de police et ne s’offusquait plus personnellement quand un témoin s’en prenait à elle.

— Je présume que vous ne possédez pas les coordonnées de son parent le plus proche, monsieur ? demanda-t-elle alors.

Elle ne fut guère surprise de voir Geoffrey s’enfoncer dans son fauteuil en secouant la tête, son accès de colère et d’indignation déjà oublié.

— Je ne sais même pas s’il avait de la famille, admit-il d’un ton las. En tout cas, il ne parlait jamais d’éventuels frères et sœurs, par exemple. Et j’avais l’impression que ses parents étaient tous les deux morts.

Clement jugea bon d’intervenir à cet instant. En tant que coroner, il avait l’habitude de gérer les aspects les plus protocolaires des décès. S’il préférait la plupart du temps laisser l’initiative à Trudy, sachant combien elle avait besoin d’apprendre son métier et de gagner en expérience, certaines choses relevaient parfois plutôt de son domaine de compétences.

— Quelqu’un va devoir prendre les dispositions nécessaires, je le crains, glissa-t-il doucement. Organiser les funérailles, remplir les papiers, recevoir la lecture du testament…

— Oh oui, je vais m’en occuper, assura aussitôt Geoffrey.

— Merci, monsieur, répondit Trudy avec gratitude. Je suis navrée de vous apporter d’aussi mauvaises nouvelles, surtout à cette période de l’année. Nous aurons peut-être à vous recontacter, après que vous aurez procédé à l’identification du corps, le prévint-elle.

L’associé du défunt se contenta d’opiner du chef avec fatalité, puis se contraignit à se lever pour les raccompagner.

Une fois sur le pas de la porte, il s’excusa de n’avoir pas encore déblayé le chemin, et les regarda gagner le portillon et tourner dans la rue avant de refermer la porte sur le froid mordant.

Quand ils furent de retour dans la Rover, Clement mit rapidement le contact, et ils restèrent assis un long moment, en attendant que le chauffage se mette en route.

— Avez-vous eu l’impression qu’il était attristé que son ami et associé soit mort ? demanda Trudy.

De légers nuages de condensation se formaient devant sa bouche avant de disparaître dans l’habitacle glacial. Elle-même n’en était pas certaine. Elle était convaincue que la nouvelle l’avait réellement surpris, mais quelque chose dans son attitude manquait de naturel, étant donné les circonstances. Quelque chose clochait.

Clement parvint aussitôt à mettre le doigt dessus.

— Il m’a semblé qu’il était plus inquiet qu’attristé.

Trudy hocha la tête en soupirant. Parfois – pas souvent, mais parfois –, la perspicacité apparemment infaillible de son mentor la faisait se sentir incapable. Maintenant qu’il l’avait dit, elle savait qu’il avait raison. C’était précisément ce qu’elle avait ressenti. Geoffrey Thorpe s’était comporté en homme inquiet durant toute la durée de leur visite. Pas en homme accablé par le chagrin.

Ce qui était certes intéressant, mais guère pertinent.

Après tout, songea-t-elle, l’autopsie démontrerait sans doute que Terrence Parker avait simplement succombé à un accident de la circulation.

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