Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 23 sur 35

Pages du PDF

Réception funeste à Oxford

Chapitre 21

21

 

 

Trudy et Clement confièrent à un Vincent désabusé la tâche bien moins intéressante d’éliminer une fois pour toutes Geoffrey Thorpe de la liste des suspects potentiels. Même s’il avait accepté son rôle de complice « silencieux » pour ne pas risquer de provoquer l’ire du supérieur de Trudy si celui-ci avait vent de sa participation à l’enquête, cela ne lui plaisait pas pour autant. Par ailleurs, il n’était pas certain de savoir comment s’y prendre au juste pour obtenir confirmation que l’associé en affaires de la victime se trouvait bel et bien chez ses voisins le soir du réveillon.

C’était plus simple pour son père et Trudy : ils avaient l’expérience de ce genre de choses.

Devait-il aller sonner aux portes des voisins et poser directement la question ? Ou était-il censé élaborer une ruse ? Dans tous les cas, il devait trouver une solution, car il était supposé retrouver Trudy dans un café près du commissariat à 12 h 30, afin de la tenir informée pendant le déjeuner.

 

Inconscients de la situation fâcheuse dans laquelle se trouvait Vincent, Clement et Trudy roulaient prudemment sur St Giles pour gagner Woodstock Road. Ils durent s’arrêter en chemin pour aider le conducteur d’une Austin 35 noire à sortir d’un tas de neige. Ils n’étaient toutefois pas les seuls bons Samaritains sur la route, et ils parvinrent à eux tous à extraire de sa congère l’automobile en forme de gyrin, permettant à son propriétaire de repartir vers d’autres horizons.

Millie Vander n’était pas encore levée quand ils frappèrent à sa porte dix minutes plus tard. Il incomba à Juliet d’aller la réveiller, cependant que Jasper les « recevait » à contrecœur dans le salon.

Trudy et Clement s’installèrent chacun à une extrémité du long canapé à quatre places, tandis que Jasper s’appuyait paresseusement contre le manteau de la cheminée éteinte. Le chauffage central rayonnant dans toute la maison, ses habitants n’avaient pas à se donner la peine d’allumer de vrais feux.

— Alors, Mr Vander, dit Trudy, bien décidée à ne pas laisser passer cette chance d’interroger un témoin pour la deuxième fois. On nous a signalé la présence possible d’un passager à bord de la voiture de Mr Parker, au moment où il repartait de chez vous l’autre soir.

Elle fut surprise de voir son ouverture susciter une réaction immédiate. Car Jasper ne parvint pas à dissimuler son tressaillement, et une vague d’inquiétude déferla sur son visage beau et irascible avant qu’il puisse l’endiguer.

— Avez-vous vu de qui il s’agissait, monsieur ? s’empressa-t-elle d’ajouter pour ne pas lui laisser le temps de recouvrer ses esprits.

— Moi ? Non, pourquoi l’aurais-je vu ? tempêta-t-il aussitôt.

Il était vêtu d’un pantalon de laine noir ajusté et d’un chandail blanc uni qui mettait en valeur ses cheveux sombres et son buste musclé, quoique petit. Il était vraiment beau garçon, dut reconnaître Trudy bien malgré elle, mais sa posture d’enfant gâté était extrêmement rebutante.

— Et puis, je pense que vous vous trompez, reprit-il d’un ton plus condescendant que convaincant. (Il croisa les bras sur sa poitrine en un geste protecteur.) De but en blanc, je ne vois pas lequel de nos convives présents ce soir-là aurait pu avoir besoin de se faire raccompagner. La plupart d’entre eux sont venus à pied ou vivent à l’autre bout de la ville. Personne, à ma connaissance, n’habite si loin au nord.

Il contempla ses ongles avec un ennui feint.

Trudy estima qu’il protestait avec trop de véhémence. Mais pourquoi ce petit prince bichonné se souciait-il des dispositions prises par Terry Parker pour ramener quelqu’un ?

— Notre témoin est à peu près certain d’avoir vu une personne aux cheveux clairs assise à côté de Mr Parker quand il est reparti, déclara-t-elle avec fermeté, quitte à exagérer un peu.

Par chance, Jasper ignorait que leur témoin s’était montré, au mieux, vague et incertain. Le jeune homme se contenta toutefois de hausser les épaules.

— Vraiment ? demanda-t-il de sa voix la plus lasse avant de se mettre à bâiller.

Son insouciance exagérée alimenta les soupçons de Trudy. Était-il à ce point inquiet à l’idée de trahir quelque chose ?

— Désolé, je me suis couché tard, expliqua-t-il en esquissant un sourire.

— Je suis navrée de vous avoir fait attendre, euh… ?

Millie, qui avait jeté un peignoir sur son pyjama, parut d’autant plus troublée de montrer qu’elle ne se rappelait pas leurs noms.

— Agent Loveday, Mrs Vander, et voici le Docteur Ryder, déclara Trudy obligeamment. (Les deux visiteurs se levèrent poliment.) Nous avions juste une ou deux autres questions à vous poser au sujet de Mr Parker et de votre soirée.

— Quand même ! Vous n’allez pas encore harceler mamounette à ce sujet, se plaignit Juliet en venant se poster près de sa mère.

— Nous aimerions éclaircir de nouveaux détails qui nous ont été rapportés depuis notre dernière rencontre, expliqua Trudy d’un ton ferme, refusant de se laisser clouer le bec par une jeune femme appelant sa maman « mamounette ».

— Et si tu allais me préparer du thé et des toasts, ma chérie ? suggéra Millie, sentant sans doute qu’il valait mieux étouffer dans l’œuf cette situation potentiellement embarrassante. Toi aussi, Jasper. Va aider ta sœur à la cuisine.

Les deux enquêteurs, surpris par le ton impérieux dissimulé sous une formulation diplomate, échangèrent un regard de connivence.

Jasper soupira ostensiblement, mais s’éloigna de la cheminée. Juliet sembla sur le point de protester mais, quand son jumeau lui fit signe de se taire, elle se ravisa.

— Bon, d’accord, murmura-t-elle sans élégance.

Quand ils eurent refermé la porte derrière eux, Millie souffla avec lassitude.

— Je vous en prie, asseyez-vous, dit-elle en reprenant aussitôt ses habitudes d’hôtesse.

Elle prit place dans un fauteuil confortable disposé à la perpendiculaire du canapé. Une façon astucieuse de les empêcher de l’observer de face pendant leur conversation, songea Trudy.

— Alors, en quoi puis-je vous aider ? demanda poliment Millie.

— Est-il exact que Mr Parker et vous ayez eu un… disons un arrangement ? commença Trudy avec douceur.

— Un arrangement ? répéta Millicent, surprise.

Elle ouvrit grand ses yeux verts. Elle paraissait soudain plus fragile et fluette devant eux.

Un comportement très habile, jugea Clement, que cette Vénus de poche avait dû souvent employer dans le passé avec brio. Une attitude visant sans doute à faire ressortir l’instinct protecteur des hommes. Dommage que son propre instinct soit bien trop cynique pour se laisser berner.

— Oui, confirma Trudy. Plusieurs personnes ont laissé entendre qu’elles s’attendaient à une annonce bientôt.

— Je suis terriblement confuse, mais je suis toujours aussi perdue; madame l’agent, répondit Millicent en inclinant la tête de côté, laissant apparaître un léger froncement de sourcils. Quel genre d’annonce ?

— Des fiançailles, insista Trudy, agacée par les faux-fuyants de son interlocutrice. N’est-il pas vrai que Mr Parker et vous étiez en couple ?

— Bien sûr que non ! se récria Millie, l’air sincèrement outré.

Ce fut alors que Trudy mesura à quel point elle était bonne actrice.

— Mr Parker est – enfin, était – l’un de mes amis, rien de plus, ajouta leur hôtesse, qui semblait profondément choquée par le fait que quelqu’un ait pu penser autrement.

Elle voulait donc la jouer ainsi ? songea Trudy. La policière ne put s’empêcher d’admirer son aînée. Après tout, comment prouver le contraire, à présent ? Terry Parker étant mort, plus personne ne pouvait la démentir.

— Vous ne devriez pas vous fier aux ragots, madame l’agent, reprit Millie d’un ton indulgent. Je crains que, en vieillissant, vous vous rendiez compte que vos prétendus amis peuvent en réalité se montrer très malveillants. Les gens adorent s’imaginer des scandales, vous ne trouvez pas, docteur Ryder ?

Millicent lui adressa un sourire radieux.

— Oh ! j’ai bien peur que si, convint Clement d’un ton affable, car il n’avait aucune raison de se mettre cette femme à dos en lui faisant remarquer qu’elle était une menteuse éhontée.

— Je crois qu’ils s’ennuient, reprit-elle à l’intention de Trudy.

— Mr Parker ne vous a donc pas fait de demande en mariage ?

À l’instar d’un terrier ayant déterré un os, Trudy n’était pas près de lâcher sa proie.

Il lui sembla déceler dans les prunelles de l’autre femme une douleur sincère, et la policière s’en voulut un peu de sa brusquerie.

— Non, pas du tout, affirma Millicent avec, pour une fois, des accents de vérité crue.

— Aviez-vous la moindre raison d’imaginer qu’il le ferait ? suggéra Trudy, radoucie, percevant qu’elle avait peut-être touché un point sensible, malgré les grands airs de leur hôtesse.

Après tout, cette femme venait de perdre l’homme qu’elle aimait, et Trudy ne devait pas l’oublier.

Millicent Vander parvint à sourire.

— Je ne m’attendais certainement pas à une chose pareille, assura-t-elle.

— Que pouvez-vous nous dire au sujet de la femme présente à votre soirée et que personne ne semblait connaître ?

Trudy entreprit alors de lui décrire Phyllis Raynor mais, là non plus, Millicent ne mordit pas à l’hameçon.

— Je n’en ai pas la moindre idée, affirma celle-ci avec un sourire sophistiqué. Mais personne n’aime faire des histoires, n’est-ce pas ? Elle n’est pas restée longtemps. Je me suis dit qu’elle s’était peut-être trompée d’adresse. Ou que l’un de mes invités l’avait conviée comme cavalière, sans assumer derrière. Les hommes peuvent se montrer tellement sots, parfois, commenta-t-elle en ouvrant de grands yeux innocents.

Trudy et Clement durent se contenter de cela.

Ils quittèrent la maison sans s’être réellement fait envoyer promener, mais dépités d’avoir été éconduits de la sorte.

— Elle m’a fait passer pour une brute et une malotrue, commenta Trudy avec contrition. Et aussi pour une grosse naïve et je ne sais quoi d’autre.

— Oui, elle est plutôt douée dans l’exercice, n’est-ce pas ? Elle joue à merveille la pauvre femme incomprise et maltraitée.

— Je suis pourtant sûre qu’elle était complètement éprise de notre victime.

— Je suis d’accord, admit Clement. Mais elle ne le reconnaîtra jamais.

— Cela lui donne un mobile, cependant, non ? Si elle a découvert qu’il entretenait une liaison avec Phyllis Raynor, la ravissante jeune femme que personne n’avait invitée…

— En effet. Il me semble aussi qu’elle est notre principale suspecte pour l’administration du somnifère, à condition d’avoir agi sur un coup de tête. (Il s’arrêta à hauteur du portail quand Trudy lui jeta un coup d’œil interrogateur.) Réfléchissez, l’encouragea-t-il. Si notre tueur a agi sans préméditation, elle était la seule à disposer de l’arme du crime. Qui se serait rendu à une soirée avec des somnifères ? Personne. Mais chez elle…

— Évidemment ! s’exclama Trudy. (Elle se serait giflée de n’y avoir pas pensé toute seule.) Elle n’aurait eu qu’à se rendre à la salle de bains, dans sa chambre ou je ne sais où, et voilà !

De plus en plus convaincue par ce scénario, Trudy s’arrêta de nouveau sur le trottoir et se retourna vers Clement, soufflant de grands panaches de condensation dans l’air glacial.

— Admettons qu’elle ait vu ou entendu quelque chose de compromettant entre l’amour de sa vie et cette femme mystère, et que, dans un accès de rage ou de désespoir, elle ait voulu se venger. Elle ne semble pas du genre à aller chercher un couteau de cuisine, n’est-ce pas ? Mais, à défaut de pouvoir mettre au point une stratégie plus élaborée, elle a dû penser à ses somnifères…

— À condition qu’elle en prenne, tempéra Clement. Ne perdons pas de vue qu’il ne s’agit pour l’instant que de vagues conjectures. Si ça se trouve, elle dort comme un bébé, et nous ne trouverions rien de plus compromettant dans son armoire à pharmacie que des cachets d’aspirine et des pansements coricides.

Trudy pouffa en imaginant l’élégante Mrs Vander avec des cors à ses orteils minuscules. Puis elle soupira.

— Vous avez raison, bien sûr. Pourtant… ça laisse songeur, quand même, non ?

— Oh ! oui, confirma Clement avec flegme.

OceanofPDF.com