Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 3 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 1

1

 

L’agent de police Trudy Loveday sentit son pied droit glisser d’une manière désormais familière. Elle tendit instinctivement la main pour agripper la balustrade d’un petit jardin couvert de neige, comme tout le reste du paysage, ce qui lui permit de recouvrer son équilibre. Par chance, Trudy portait des gants de laine bien chauds, sans quoi sa peau nue aurait peut-être collé au métal tant le froid était intense.

Partout alentour, la ville d’Oxford grelottait misérablement. À l’instar d’une certaine policière, jeune et solitaire, pourtant déterminée à effectuer sa ronde.

Trudy regarda autour d’elle et soupira, son souffle formant un petit nuage de condensation. Pendant cette période « morte » entre Noël et le nouvel an de 1963, les souvenirs du Père Noël semblaient remonter à plusieurs semaines – et non à une poignée de jours –, tandis que l’heure

d’entonner 1 Auld Lang Syne semblait ne jamais devoir arriver.

La plupart des boutiques du quartier étaient fermées, souvent parce que leur propriétaire doutait qu’un seul client aurait l’imbécillité de s’aventurer dehors pour braver les routes et trottoirs couverts de verglas alors que les journées étaient si sombres et peu attrayantes. D’autres appartenaient à des individus vivant hors de la ville, et non au-dessus de leur échoppe, qui se trouvaient eux-mêmes emmurés par la neige dans leur village en périphérie et incapables de venir ouvrir leur commerce. Les bus ne circulaient pas, et la majorité des trains cumulaient les heures de retard, quand ils n’étaient pas tout bonnement annulés, coincés par le gel ou par les chutes de neige de la nuit qu’un vent mauvais avait amoncelées en congères sur des pans entiers de rails.

Trudy reprit son avancée, les mollets douloureux à force de patinages et de dérapages, quoiqu’elle ait jusqu’alors réussi à ne pas culbuter complètement. En s’efforçant de marcher sans trop lever les pieds, elle parvenait à progresser, mais ses reins commençaient à lui faire payer le prix de cette démarche peu naturelle. Elle serait ravie de pouvoir retourner au commissariat et de s’y réchauffer avec une tasse de thé brûlante.

Même si tout le monde prétendait trouver agréable de passer un Noël sous la neige, elle serait soulagée de la voir fondre. Si joli que fût ce manteau – et il conférait en effet des allures presque magiques à cette ville déjà magnifique, recouvrant ses clochers et ses toits telle une couche de glaçage sur un gâteau –, il commençait à causer de sérieux problèmes.

Les quelques autos qui parvenaient à s’aventurer sur la chaussée semblaient irrémédiablement atterrir dans le décor ou emboutir les véhicules stationnés, faute d’adhérence. Les hôpitaux étaient saturés de personnes âgées fragiles, admises à la suite d’une chute dans leur allée ou d’une crise d’hypothermie survenue dans leur logement mal chauffé.

Pour ne rien arranger, un vilain virus grippal s’était mis à circuler, frappant d’incapacité le grand public et décimant les rangs de la police et des services d’urgence, alors que de plus en plus d’appels leur parvenaient.

Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que son supérieur ne fût pas dans les meilleures dispositions.

Trudy soupira en songeant à l’humeur massacrante du capitaine Harry Jennings, tout en se dirigeant avec détermination vers le poste de police et ses radiateurs bruyants, mais d’une chaleur délicieuse.

 

Le Dr Clement Ryder, coroner municipal, observait son fils préparer le petit déjeuner dans la cuisine de sa maison mitoyenne d’époque victorienne, qui jouissait d’une agréable vue sur le parc voisin. Il n’était pas si fréquent que l’un de ses deux enfants, adultes depuis longtemps, lui rende une visite de plusieurs jours. Il entendait donc en profiter un maximum, même s’il ne leur en voulait nullement de mener leur propre existence, puisqu’il avait toujours estimé que tel était l’ordre des choses.

Lorsque sa femme était morte, bien des années plus tôt, les jumeaux étaient âgés de vingt ans et tous deux se trouvaient déjà inscrits à l’université, prêts à suivre la voie qu’ils s’étaient choisie. Sa fille, Julia, avait particulièrement mal vécu le trépas de sa mère, et Clement était soulagé de la savoir désormais heureuse et installée. Il l’avait vue pour le réveillon de Noël et espérait la revoir pour celui du nouvel an mais, à moins d’un dégel soudain, il doutait qu’elle pût venir jusqu’à lui. Les routes demeuraient impraticables.

Comme s’il avait lu dans ses pensées, Vincent, qui patientait près du grille-pain, poussa un lourd soupir en observant par la fenêtre.

— Je me suis renseigné, mais je n’ai aucun espoir de regagner Cheltenham de sitôt, papa. Il n’y a ni train ni bus, et toutes les routes sont fermées. Pour couronner le tout, le bulletin météo d’hier au soir a annoncé de nouvelles chutes de neige au cours des deux prochains jours. Tu ne seras pas débarrassé de moi avant encore plusieurs jours.

Clement sourit.

— Je devrais survivre ! J’espère que ça ne pose pas de problème à ton bureau. Que tu sois coincé ici, je veux dire.

Son fils était employé dans un cabinet d’architecture modeste mais très respecté. Par chance, il avait apporté les plans de l’école privée pour garçons sur laquelle il travaillait actuellement, il ne risquait donc pas de s’ennuyer.

— Non, j’ai enfin réussi à avoir Chris au téléphone. Apparemment, tout le monde ou presque est coincé à la maison. Et je peux continuer à avancer sur mes plans d’ici. Le nouveau pavillon du gymnase n’a aucun caractère d’urgence ni de difficulté.

— Ne t’en fais pas. Quand tu auras mon âge, tu dessineras des centrales électriques, prophétisa fièrement Clement.

Vincent grimaça en attrapant les toasts brûlants tout juste éjectés du grille-pain et les laissa prestement tomber dans les assiettes. Riant à moitié, il commenta :

— J’espère que je n’aurai pas à attendre aussi longtemps !

Son père feignit de s’offusquer.

— Petit effronté !

Vincent lui adressa un bref regard avant de se détourner de nouveau. À l’instar du coroner, il mesurait autour d’un mètre quatre-vingts. Contrairement à Clement, dont les cheveux d’un gris acier étaient parcourus de blanc, il était châtain clair avec quelques reflets blonds ; il avait en outre hérité des iris assez saisissants de sa mère, d’une belle couleur noisette mouchetée de vert. Une ex-petite amie avait un jour vanté l’expressivité de son visage, mais il espérait que l’inquiétude qu’il nourrissait à l’égard de son père ne se voyait pas tandis qu’il apportait les toasts couverts de beurre et de marmelade à la table de la cuisine.

— Tu comptes te rendre au bureau, aujourd’hui ? demanda-t-il d’une voix qu’il voulait naturelle.

Lorsque son père lui confirma que oui, Vincent veilla à demeurer de marbre.

— Tu ne comptes pas prendre la voiture, si ? ajouta-t-il nonchalamment.

Il pensait avoir réussi à feindre la désinvolture, mais le regard sévère que lui retourna brièvement son père le fit douter.

— Non, c’est peine perdue. La route est une vraie patinoire en ce moment. Et je ne suis pas certain que la neige tombée hier aura été dégagée partout. Et puis, Floyds Row n’est pas si loin.

Fort commodément, son lieu de travail était situé tout contre le dépôt mortuaire.

— Un peu d’air frais et d’exercice me fera le plus grand bien, ajouta-t-il d’un ton sans réplique.

Inutile d’insister, songea Vincent. De toute manière, qu’aurait-il pu répondre ? Couvre-toi bien. N’oublie pas ta canne. Ne retombe pas. Tu veux que je t’accompagne ? Il aurait eu l’air ridicule. Et son père lui aurait très probablement volé dans les plumes en lui rétorquant qu’il n’était pas encore complètement gâteux !

Néanmoins, après un petit déjeuner passé à plaisanter entre père et fils, Vincent alla se poster à la fenêtre du séjour pour regarder la silhouette paternelle s’éloigner dans la neige. Il put constater, à son grand soulagement, que son père avait enfilé son pardessus le plus chaud ainsi qu’un couvre-chef doublé de fourrure et une paire de gants en mouton. Et qu’il avait bel et bien pris sa canne. C’était une nouveauté, il ne l’avait encore jamais vu s’en servir ; il aurait aimé se convaincre qu’elle n’était requise qu’à cause des conditions météorologiques. Toutefois, quelque chose dans sa manière de l’utiliser, un mélange d’habitude et d’assurance, le faisait douter.

Même si l’ancien chirurgien devenu coroner semblait marcher avec la verve et la vigueur que Vincent lui avait toujours connues, le fils éprouva une pointe de malaise.

Il ne parvenait pas à oublier le trouble qu’il avait ressenti en revoyant son père à Noël. Celui-ci semblait avoir vieilli de plus d’un an depuis le précédent. Il paraissait plus frêle, peut-être aussi plus mince ? Et Vincent était convaincu d’avoir vu ses mains trembler – la première fois tandis qu’il découpait l’oie cuisinée pour le réveillon, la seconde lors d’une partie de trictrac, alors qu’il déplaçait un pion.

Il ne pensait pas pouvoir mettre cette tremblote sur le compte d’un abus d’alcool ingéré durant les fêtes, si rassurante qu’aurait pu paraître cette éventualité. Si son père aimait boire un verre à l’occasion, il n’avait jamais sombré dans l’excès, sa carrière de chirurgien n’étant sans doute pas étrangère à cette sobriété.

Peut-être Vincent avait-il juste imaginé ce mot mal articulé la veille au soir ? Après tout, il était tard, et tous deux étaient bien fatigués. Pas impossible non plus que l’épuisement qu’il avait cru déceler dans les prunelles paternelles fût en réalité dû à la lumière blanche qui se réfléchissait sur la neige couvrant chaque surface extérieure.

Malgré tout, Vincent ressentait un malaise indicible. Peut-être aussi avait-il du mal à accepter la réalité : son père vieillissait, comme tout un chacun.

Alors que Vincent Ryder scrutait toujours la rue, il fut parcouru d’un frisson. Ce qui était ridicule, car le feu ronflait dans l’âtre.

Le coroner était invincible, indomptable, même. Tout le monde le savait. Non ?

 

1. Connue en français sous le titre Ce n’est qu’un au revoir, chanson écossaise typique de la

Saint-Sylvestre.

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