Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 7 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 5

5

 

Trudy n’avait que très rarement l’occasion de se rendre au domicile du Dr Clement Ryder, et elle éprouva un instant d’appréhension tandis qu’elle remontait South Parks Road en direction de la jolie rangée de maisons victoriennes où se trouvait celle du coroner. Elle poussait sa bicyclette avec peine, les routes n’ayant pas encore été totalement déblayées – elle avait toutefois bon espoir que les principales artères du nord de la ville, Woodstock et Banbury, le seraient. Et que la lourde Rover de l’ancien chirurgien leur permettrait de surmonter les difficultés de circulation.

Et s’il n’était pas intéressé par cette nouvelle « affaire » ? Elle n’était même pas certaine de pouvoir employer ce terme. Il n’y avait probablement aucune implication criminelle, et il risquait d’être contrarié de se voir entraîné dans le froid dans l’unique but de rendre service au médecin légiste. D’un autre côté, ils n’avaient pas mené d’enquête ensemble depuis le mois de mai. Il devait être aussi impatient qu’elle de collaborer de nouveau, non ?

Trudy soupira en poussant le portillon du Dr Ryder, soulagée de constater que la courte allée avait récemment bénéficié des attentions d’une pelle à neige. Elle avait chaussé des bottes en caoutchouc (pas très réglementaires, mais le climat actuel avait amadoué même les plus rigoristes sur la question l’uniforme) et, tout en sonnant à la porte, elle tapa consciencieusement des pieds pour se débarrasser de la neige résiduelle. Si elle se trompait sur les intentions du coroner, autant ne pas aggraver son cas en laissant des empreintes de pas dans toute la maison.

Elle examinait encore ses semelles quand la porte s’ouvrit. Elle redressa la tête avec un sourire lumineux, et lançait déjà un joyeux « Bonne année, docteur Ry… » quand elle prit conscience que l’homme en face d’elle n’était pas celui qu’elle avait pensé trouver.

Approchant des trente ans et du mètre quatre-vingts, il avait des cheveux châtain clair, presque blonds, et de grands yeux noisette. Plutôt charmant, avec son visage chafouin, il considérait son uniforme en fronçant les sourcils.

— Oui, officier ? Je peux vous aider ?

Se sentant idiote, Trudy effaça rapidement son sourire et se raidit légèrement.

— Pardonnez-moi, monsieur. Je me demandais si je pourrais m’entretenir avec le Dr Clement Ryder ?

L’inconnu sur le seuil la dévisagea avec méfiance et perplexité. Déjà rougie par le froid, elle ne se doutait pas qu’il la trouvait malgré tout ravissante.

— C’est le jour de l’An, déclara-t-il, impassible, comme si le charme de la visiteuse le laissait indifférent. Il me semble qu’il ne sera officiellement pas en service avant le début de la semaine prochaine.

Trudy s’empourpra un peu plus. Elle avait eu raison de s’inquiéter : elle n’aurait pas dû venir.

— Désolée, je…

— Qui est-ce ?

La voix de Clement s’élevait depuis l’intérieur.

— Je ne sais pas trop, papa. Elle semble être de la police. J’espère que tu n’as pas fait de bêtise, ajouta le jeune homme d’un ton taquin, même s’il continuait de toiser Trudy sans la moindre bienveillance.

— Qui ?

Trudy, qui avait déjà fait volte-face, se retourna en entendant son ami l’appeler. Le visage de Clement était apparu par-dessus l’épaule de son fils, et il lui adressait désormais un large sourire de bienvenue.

— Trudy ? Ma chère enfant, ne restez pas dans le froid. J’étais justement sur le point de faire du cacao. (Il n’en buvait jamais, et Vincent, qui en avait conscience, lui décocha un coup d’œil surpris en l’entendant mentir de la sorte.) Ce gros mal élevé est mon fils, Vincent, ajouta-t-il avec douceur.

Trudy vit le jeune homme adopter une mine légèrement contrite.

— Oh ! non, inutile. Je dois…, commença-t-elle tout en scrutant Vincent avec nervosité.

Elle venait de comprendre pourquoi il se montrait si hostile à son égard. Les familles des serviteurs de l’État devaient avoir l’habitude de les préserver des dérangements et des sollicitations injustifiées sur leur temps libre. Les enfants d’un médecin généraliste, soupçonnait-elle, devaient en outre apprendre dès leur plus jeune âge à trier le bon grain de l’ivraie s’agissant des visites indues.

— Si, si, j’insiste. Entrez, répliqua Clement d’un ton plus ferme, relevant davantage de l’ordre que de la suggestion.

Vincent n’hésita qu’un instant avant de s’effacer à contrecœur et d’ouvrir la porte plus largement pour l’accueillir.

— Seulement quelques minutes, alors, consentit Trudy, mal à l’aise.

Pourquoi ne s’était-elle pas doutée que le coroner recevrait probablement de la famille durant les fêtes ? Sans doute parce qu’elle avait pris l’habitude de l’imaginer seul au monde.

— Bonne année, lança-t-elle en observant tour à tour le père et le fils.

Trudy ne savait pas grand-chose de la vie privée du coroner, seulement qu’il était veuf depuis quelque temps et qu’il avait un garçon et une fille – des jumeaux –, désormais adultes et vivant loin de leur père.

— Bonne année à vous également, répondit Clement en la guidant jusqu’à la cuisine.

Il se dirigea alors vers le réfrigérateur, d’où il sortit une bouteille de lait qu’il vida dans une casserole.

— Vincent, tu en veux ? proposa-t-il à son fils qui les observait depuis l’encadrement de porte, les bras croisés sur la poitrine.

— Non merci, répondit-il doucement.

— Asseyez-vous, Trudy, proposa le coroner en constatant que sa jeune amie hésitait, gênée, près de la table de cuisine.

Trudy avait déjà remarqué qu’il portait un lourd costume de tweed, mais pas de cravate, et qu’il semblait avoir perdu un peu de poids depuis leur dernière rencontre. Elle tira obligeamment une chaise pour s’asseoir.

— Je ne peux vraiment pas rester longtemps, docteur Ryder, expliqua-t-elle. Je dois me rendre à Five Mile Drive. Il y a eu un accident, précisa-t-elle.

Comme prévu, Clement tourna alors brusquement la tête vers elle, les yeux pétillant d’intérêt. Elle éprouva un léger sentiment de satisfaction.

— Oh ?

— Un conducteur a été retrouvé mort dans sa voiture.

Si elle avait été ravie de découvrir que son mentor était aussi impatient qu’elle à l’idée d’élucider une nouvelle affaire ensemble, la banalité de celle-ci s’avérait légèrement décevante.

Il ne semblait pas partager ses doutes.

— Vous avez besoin de moi ? demanda-t-il, plein d’espoir.

Il posa la casserole sur la cuisinière, alluma le feu et se retourna vers elle.

Trudy jeta un coup d’œil vers le fils, toujours dans l’embrasure, en se demandant quoi répondre. Si Vincent Ryder n’avait pas été présent, elle lui aurait déjà volontiers livré tous les détails, y compris les instructions strictes et contraignantes du capitaine Jennings (et la manière dont les contourner !). Cependant, elle avait désormais l’impression de s’imposer. Et si le Dr Ryder avait prévu de rester au chaud avec son fils ? Elle n’eut toutefois pas le temps de formuler un refus poli que Clement avait déjà repris la parole.

— Pardonnez-moi, c’était idiot. Bien sûr que vous avez besoin de moi. Le Dr Robbins m’a dit, pas plus tard qu’hier, qu’il croulait sous les affaires, à cause de ce satané virus contracté par la moitié du personnel et des intempéries qui paralysent les faubourgs. Il ne doit pas avoir de bras disponibles pour une simple enquête de routine. Je vais lui téléphoner pour lui proposer d’aller y jeter un œil et déclarer officiellement la mort. Ainsi, ils pourront au moins déplacer le corps, remorquer la voiture et libérer la route avant que la journée démarre vraiment.

Vincent s’écarta pour laisser passer son père, et Trudy entendit bientôt une porte s’ouvrir et se refermer, quelque part à l’avant de la maison. Sans doute celle d’un bureau ou d’une bibliothèque.

— La police a-t-elle réellement besoin des services de mon père pour un acte aussi basique ? s’enquit Vincent avec ressentiment.

Son père n’était plus de première jeunesse, et ils s’étaient couchés tard pour célébrer la nouvelle année. Il aurait dû se reposer ce jour-là.

— Il est en vacances, vous savez ?

— Je suis désolée, répondit Trudy, contrite.

Vincent soupira et versa distraitement deux cuillerées de cacao dans une tasse, qu’il mélangea avec un peu de lait froid. Ils entendaient la voix grave du coroner gronder plus loin.

Peu après, Clement reparut dans la cuisine en se frottant les mains d’un air satisfait.

— Bon, c’est réglé. Comme je le pensais, Robbins était ravi d’être débarrassé de cette corvée.

Vincent eut un sourire amer, se demandant si tel était réellement le cas ou si, comme souvent, son père avait simplement annoncé au pauvre homme ce qui allait se produire sans admettre la moindre protestation. Il remarqua un sourire de même nature sur les lèvres de Trudy et l’observa avec une attention renouvelée.

Il se sentit alors envahi d’une colère inattendue, mais manifeste. Qui était cette jolie policière, pour connaître si bien son père ? Et se croire autorisée à sourire de la sorte ?

— Le lait va déborder, papa, dit brusquement Vincent.

Clement émit un petit bruit agacé et retira la casserole du feu.

Vincent lui tendit la tasse, et Trudy et lui le regardèrent servir. Sa main trembla légèrement, et Clement renversa un peu de lait sur la paillasse. Il releva rapidement la tête pour voir si ses hôtes s’en étaient rendu compte, et Vincent constata que la jolie policière se détournait poliment. Un sentiment d’inquiétude grandissant lui hérissa le poil. Mais que se passait-il, ici ? Qui était cette jeune femme, et comment connaissait-elle son père ?

— Et donc, la police te demande souvent de faire son travail ? s’enquit Vincent en s’efforçant de parler d’une voix légère et taquine.

Clement grommela en remuant le cacao avant de tendre une tasse à Trudy, qui s’en saisit pour siroter nerveusement le breuvage. En vérité, elle n’avait aucune envie de cette boisson, même si elle la réchauffait agréablement. La tension croissante entre le père et le fils la troublait de plus en plus.

Elle n’aurait su expliquer pourquoi, mais elle était certaine que le séduisant fils du coroner avait une dent contre elle, ce qui lui donnait envie de disparaître.

— En réalité, l’agent Loveday et moi sommes coutumiers du fait, répondit Clement joyeusement.

Sa vie avait été assez morne ces derniers temps, et même si la perspective d’un conducteur mort, sans doute à cause de l’alcool, n’augurait pas une grande enquête, c’était toujours mieux que de rester confiné à l’intérieur, à écouter la TSF ou à relire Tolstoï.

Vincent redressa subitement la tête.

— Pardon ? Comment ça, coutumiers du fait ?

Clement sourit à son fils et entreprit de lui résumer leurs collaborations précédentes. Trudy, quoique fière de leurs exploits, ne pouvait s’empêcher de constater que Vincent Ryder n’était pas ravi d’entendre que son père jouait les détectives et enquêtait, sur le terrain, pour élucider de véritables crimes.

— Et donc, toi et… euh… (Vincent considéra leur jolie visiteuse d’un air incrédule.) L’agent… euh…

— Loveday, monsieur, compléta-t-elle obligeamment.

— Oui, merci, agent Loveday. Vous enquêtez réellement sur des affaires de meurtres ? s’exclama Vincent d’une voix montant dans les aigus.

Il contempla Trudy, tâchant de deviner son âge. Elle semblait avoir à peine entamé la vingtaine !

— Eh bien, pas tout à fait. Ou plutôt, personne ne savait qu’il s’agissait d’affaires de meurtre, au départ. Disons seulement, expliqua Clement en remarquant les traits perplexes de son fils, qu’il survient parfois des événements nécessitant un regard neuf, mais pas forcément une enquête officielle. Si l’on me soumet des faits pour lesquels le verdict de mort accidentelle, par exemple, ne me paraît pas tout à fait justifié, je vais faire des pieds et des mains pour qu’on nous autorise à fouiner un peu. Interroger des suspects, suivre quelques pistes, ce genre de choses. Et, récemment, on nous a demandé de creuser discrètement dans le cadre d’une enquête pour meurtre tout à fait officielle.

— Papa ! se récria Vincent. C’est le travail de la police, non ?

— Trudy est de la police, fit tranquillement remarquer Clement avec une logique implacable.

— Mais pas toi ! Tu es censé travailler dans un bureau ou au tribunal.

Là où un vieil homme était en sécurité et ne risquait pas de s’attirer des ennuis, se garda-t-il d’ajouter.

Clement adressa à son fils un regard entendu.

— Je ne suis pas encore complètement sénile, Vincent. Et sache que m’assurer qu’une personne coupable de meurtre soit condamnée pour son crime relève de mes prérogatives de coroner municipal.

— Arrête ton char, ricana Vincent. Tu t’amuses comme un fou à jouer les Sherlock Holmes, voilà tout !

Clement rejeta la tête en arrière et éclata de rire.

— Même si c’était le cas, qu’est-ce que ça pourrait faire, hein ?

Vincent ouvrit la bouche pour répliquer, mais avisa le pétillement dans les prunelles de son père et ravala la repartie piquante qu’il avait sur le bout de la langue. Il se tourna plutôt vers la jeune femme assise silencieusement, apparemment incapable de soutenir son regard. Un nouvel accès d’inquiétude l’assaillit.

Il se souvenait désormais d’une conversation téléphonique qu’il avait eue avec sa sœur, quelques mois plus tôt ; elle lui avait alors fait remarquer que leur père semblait avoir recouvré un peu de sa vigueur au cours des deux années écoulées. Il en avait volontiers convenu, sans chercher à en comprendre la raison. À présent, il était presque sûr de savoir pourquoi.

Son père, qui aimait s’impliquer personnellement dans tout ce qu’il entreprenait, avait trouvé une nouvelle façon de s’amuser. En traquant les meurtriers, en donnant des ordres aux uns et aux autres. Cela lui ressemblait bien.

Et si cela cachait autre chose ?

Son père était désormais veuf depuis longtemps. Il avait par ailleurs atteint un âge où les hommes avaient tôt fait de laisser de jolies filles leur tourner la tête. Pis encore : une personne comme Clement, disposant d’une fortune et d’un statut, ferait une cible de choix pour qui chercherait un mari opulent.

Depuis combien de temps cette timide brunette aux yeux de biche et son père travaillaient-ils ensemble ?

Et quelles étaient au juste les limites de leur « amitié » ?

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