Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 33 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 31

31

 

 

— Quoi encore ? tempêta le capitaine Jennings un quart d’heure plus tard.

Il avait été attiré à la porte de son bureau par les jumeaux qui se plaignaient toujours aussi bruyamment, jetant menaces, injures et supplications en égales mesures, cependant que Trudy et Rodney les convoyaient jusqu’au commissariat. Il contemplait la scène avec une moue renfrognée qui n’augurait rien de bon.

— Chef, dit Trudy en matière d’excuse, avant de repérer le sergent O’Grady derrière son bureau. Sergent, voici Juliet et Jasper Vander, déclara-t-elle, réduisant enfin au silence les deux prévenus.

Ceux-ci observèrent avec prudence la lente approche de l’officier.

Jennings plissa les paupières.

— Qu’est-ce qui se passe, agent Loveday ? demanda-t-il d’un ton cassant.

— Chef, nous avons été appelés pour du tapage à la maison d’hôtes le Raven’s Rest. À notre arrivée, nous avons trouvé Miss et Mr Vander dans la chambre d’une locataire – ce témoin, ajouta-t-elle en désignant Phyllis.

Elle n’avait pas quitté celle-ci des yeux, ni quand ils avaient escorté tout le monde au Land Rover, ni quand ils les en avaient fait descendre en arrivant au poste. Elle n’aurait pas été étonnée de la voir tenter de leur filer entre les doigts. Par chance, il était difficile de s’enfuir quand les trottoirs étaient plus glissants qu’une patinoire.

— Tous trois participaient à une violente altercation. Quand nous avons essayé d’y mettre un terme, les jumeaux nous ont attaqués, l’agent Broadstairs et moi-même, ajouta-t-elle sans tenter d’arrondir les angles. Mr et Miss Vander ont par ailleurs identifié cette femme comme étant celle qui s’est invitée à la soirée organisée par leur mère pour le réveillon du nouvel an, sergent.

O’Grady, qui avait désormais pris connaissance de tout le dossier, considéra Phyllis Raynor avec un intérêt renouvelé. À présent qu’il avait repris les rênes de l’affaire, il estimait qu’interroger tous ceux qui avaient vu le défunt durant ses dernières heures constituait la première des priorités. Et cette femme figurait tout en haut de la liste des témoins de la part desquels il espérait entendre un compte rendu détaillé de cette funeste soirée.

— Vraiment ? répondit O’Grady en lorgnant avec un sourire carnassier une Phyllis de plus en plus déconfite.

— Sergent, Mr et Miss Vander ont aussi prétendu qu’elle tentait actuellement d’exercer un chantage sur leur mère, Mrs Millicent Vander, poursuivit Trudy, qui savourait la réaction de ses deux supérieurs.

— C’est un mensonge pur et simple, se récria Phyllis d’un ton de défi. Qu’ils le prouvent !

Elle était assez convaincue qu’en des circonstances normales Millicent nierait elle aussi ces accusations. Après tout, il fallait avoir un vilain secret à garder pour être victime de chantage, et Millicent chercherait à dissimuler ce fait autant que possible. Toutefois, Phyllis avait conscience du caractère exceptionnel des circonstances. Bientôt, Millicent apprendrait que ses précieux enfants avaient été arrêtés. Cette misérable imbécile irait-elle s’embourber d’elle-même en confirmant leurs accusations dans l’espoir de les tirer d’affaire ? Ou ferait-elle comme si de rien n’était en espérant que tout se passerait pour le mieux ?

Elle ne voudrait rien révéler. Phyllis avait cru voir en Millicent une femme indulgente et égoïste, mais perspicace. Et elle était bien placée pour savoir que l’instinct maternel pouvait se révéler dévastateur !

Toutefois, même si Millicent soutenait les dires de ses enfants, Phyllis demeurait certaine qu’aucun des Vander ne pourrait apporter la moindre preuve. Rien de tangible, en tout cas. Aucune somme d’argent n’avait été échangée, après tout, ce serait donc leur parole contre la sienne. Il lui suffisait de garder la tête froide et les idées claires.

Mais, bien sûr, elle allait devoir révéler son identité. Et quand ils découvriraient qu’elle était l’épouse légitime de Terrence Parker…

Phyllis sentait qu’elle allait passer un mauvais quart d’heure. Pis encore : ses chances de tirer le moindre bénéfice des coucheries de Terry s’étaient bel et bien envolées.

— Ces deux personnes m’ont attaquée dans ma chambre en me menaçant physiquement, déclara-t-elle d’un ton morne en désignant les jumeaux, qui lui retournèrent un sourire sarcastique. Je veux porter plainte.

Elle espérait donner ainsi du grain à moudre aux policiers, et gagner du temps.

Jennings poussa un profond soupir. Chantage, agression, menaces ? Quelles autres calamités cette maudite affaire allait-elle révéler ?

— Sergent, dit-il avec lassitude, j’aimerais que vous interrogiez Mr et Miss Vander. Je me charge de Mrs… ?

— Mrs Raynor, répliqua Phyllis à contrecœur, en se demandant si elle pourrait s’en sortir sans révéler son nom de femme mariée.

Oh ! elle savait bien qu’ils finiraient par la retrouver dans les registres d’état civil, mais tant de choses pouvaient se produire entretemps !

L’inspecteur la lorgna d’un air entendu. Fort de presque vingt années d’expérience dans la police, il savait repérer une arnaqueuse quand il en voyait une. Et il devinait que celle-ci devait être aussi fuyante qu’une anguille.

— Oui, chef, répondit le sergent O’Grady. Allez, vous deux, allons nous installer en bas, d’accord ?

Dans l’idéal, il aurait préféré les séparer, mais personne n’était disponible pour l’aider à mener les interrogatoires. L’agent Loveday était trop jeune, et Broadstairs trop inexpérimenté pour ce genre de cas.

— Chef, lança Trudy à Jennings cependant que le capitaine faisait pénétrer Phyllis dans son bureau.

Il se retourna d’un air aigri.

— Agent Loveday ? répondit-il d’un ton accablé.

Trudy cilla, déconcertée.

— Que voulez-vous que je fasse, chef ?

— Vous ?

Jennings aurait aimé répondre tant de choses à cette plaie ambulante. Pourtant, il se sentait déjà trop las – et dire qu’il n’avait même pas encore effectué la moitié de sa journée de travail !

— Oh ! essayez juste de vous rendre utile ! finit-il par gronder avant de claquer sa porte.

— Quelle mouche l’a piqué ? maugréa Rodney en regagnant son bureau.

Il clopinait légèrement, les tibias encore endoloris par les coups de pied reçus. Cela, au moins, réjouit un peu Trudy.

Elle venait de s’installer – un peu tristement – à son bureau quand elle redressa la tête et aperçut Clement, Vincent et une jolie fille aux boucles rousses.

— Bonjour, Trudy, lança doucement Clement une fois parvenu à sa hauteur. Je vous présente Miss Arles. Vous vous rappelez, elle avait très envie de nous dire quelque chose ? Eh bien, apparemment, elle se trouvait dans la voiture de Mr Parker quand celui-ci a eu son accident.

Satisfait d’avoir laissé son amie pantoise, il tira calmement une chaise pour permettre à Patsy de s’asseoir.

— Vous voudrez peut-être prendre des notes, suggéra Clement avec obligeance.

Une affirmation bien en deçà de la réalité.

Le temps d’écouter et de taper la déclaration de la fille, puis de la lui faire signer, la tête de Trudy lui tournait. Était-ce ce matin même qu’elle se demandait combien d’événements pouvaient, d’un point de vue réaliste, survenir en une seule journée ?

Comprenant que la démesure du témoignage de Patsy Arles ferait sortir le capitaine Jennings de ses gonds, elle demanda prudemment à Clément et à Vincent de patienter et fit prévenir son sergent qu’un événement urgent requérait son attention immédiate.

O’Grady délaissa dûment les jumeaux Vander et vint s’asseoir à la table de Trudy en lui décochant un regard interrogateur.

Clement et Vincent prirent un malin plaisir à observer la réaction du pourtant si flegmatique sergent à la lecture de la déclaration de Patsy.

Une demi-heure plus tard, Trudy, Clement et Vincent étaient assis dans la cuisine du coroner, devant une bonne tasse de chocolat chaud. Après que le sergent eut accompagné Miss Arles dans le bureau du capitaine – et que Jennings se fut mis à beugler en apprenant les derniers rebondissements –, tous trois avaient estimé plus prudent de partir.

— Après tout, le capitaine m’a demandé de me rendre utile, avait fait remarquer Trudy de façon raisonnable cependant qu’ils décampaient. Et rédiger un compte rendu de l’enquête à ce stade me semble plutôt utile, non ?

À présent qu’ils discutaient des événements de la journée en n’omettant aucun détail, ils tentaient également de démêler les différents fils de l’histoire.

— Les jumeaux et Patsy ont essayé d’attirer Terrence Parker dans une espèce de traquenard amoureux, récapitula Vincent. Cette Phyllis – sans doute une ancienne maîtresse, ou quelque chose comme ça – a dû vouloir tenter de lui mettre le grappin dessus, vu son amour pour l’argent mal gagné. L’actuelle fiancée ou bien-aimée du défunt, qui a organisé le réveillon, était sans doute intriguée par son invitée mystère, et notre victime a dû tout faire pour les éloigner l’une de l’autre. Ah oui, et l’un des convives, à un moment ou à un autre, s’est débrouillé pour verser une bonne quantité de somnifères dans le champagne de Terry. Voilà ce que j’appelle une fête ! conclut-il avec un sourire ironique.

Clement et Trudy ne purent qu’en rire, même si ni l’un ni l’autre n’était d’humeur à se réjouir.

Ce fut la policière qui, la première, exprima son malaise.

— Eh bien, ce n’est plus notre problème, mais celui du sergent O’Grady.

— Alors ça y est ? Nous sommes dessaisis de l’enquête ? s’exclama Vincent, scandalisé.

— J’en ai bien peur. Cette histoire est tellement complexe et alambiquée qu’il ne fait plus aucun doute que nous avons affaire à un meurtre… (Trudy soupira longuement et haussa les épaules.) Un simple agent n’a plus voix au chapitre.

— Ni un expert semi-officiel comme moi, ajouta Clement le cœur lourd.

— C’est injuste, pesta Vincent avec des airs de petit garçon boudeur. Vous leur avez mâché le travail. Vous vous êtes même battue, ajouta-t-il, admiratif, à l’intention de Trudy. Dire que, pendant tout ce temps, j’étais tranquillement installé à la bibliothèque à faire des recherches de second plan. Pas très impressionnant, hein ?

Trudy, oubliant complètement qu’elle avait délégué cette tâche ingrate à Vincent, éprouva un accès de culpabilité.

— Ce n’était peut-être pas intéressant, mais le travail de terrain élémentaire et une attention rigoureuse aux détails constituent l’épine dorsale d’un bon travail de police.

Elle récitait ce qu’on lui avait inculqué au cours de sa formation.

— Dans ce cas, c’était avec plaisir.

Vincent sourit en lui rendant le carnet qu’elle lui avait confié, dans lequel figuraient les maigres fruits de sa récolte matinale.

Trudy entreprit de le parcourir distraitement.

Clement considéra son fils avec tendresse.

— Je croyais que tu n’aimais pas que ton vieux père joue les détectives ? le taquina-t-il. Tu trouvais indigne de mes précieux talents d’aller fouiner dans une enquête criminelle. Et, maintenant, tu te vexes parce que nous sommes coupés dans notre élan. Allons, reconnais-le, tu es aussi passionné que moi.

Vincent lui retourna un sourire penaud.

— D’accord, j’admets que j’y trouve désormais un intérêt… Trudy ? Qu’y a-t-il ? demanda-t-il soudain.

Trudy se tenait raide comme un piquet, les yeux rivés sur une page du carnet ; un air d’horreur et d’incertitude, couplé à une lueur d’excitation, éclairait son visage.

— Fairweather.

— Pardon ? fit Vincent.

Mais Clement sentit une décharge d’adrénaline affluer dans ses veines, car il avait déjà vu sa jeune amie arborer cette expression et savait donc qu’elle augurait quelque chose d’au bas mot intéressant.

Trudy observa tour à tour le père et le fils.

— Et si aucun d’entre eux n’était coupable ? Je veux dire, aucun de ceux qui se trouvent actuellement au commissariat ? Et s’il s’était tramé autre chose à cette soirée de réveillon ? Et si quelqu’un d’autre avait voulu la mort de Terry Parker ?

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