Réception funeste à Oxford
Chapitre 29
29
Alors que Rodney conduisait joyeusement la Land Rover en direction de Summertown, à côté d’une Trudy Loveday muette et pleine de ressentiment, Patsy Arles était assise à l’arrière de la grosse et impressionnante auto du coroner. Celle-ci était garée devant le domicile de la jeune femme, qui racontait son histoire à Clement et Vincent, éberlués.
— Tout a commencé quand les jumeaux m’ont demandé de vamper cet homme, commença-t-elle, pleine de bonne volonté.
Vincent, qui s’était retourné sur le siège passager pour pouvoir la regarder, se demandait s’il avait bien entendu.
Ils étaient arrivés sur place à peine quelques minutes plus tôt. Elle devait guetter leur venue, car elle était sortie avant même qu’ils puissent frapper à la porte. À l’évidence, elle ne voulait pas que quelqu’un d’autre chez elle ait connaissance de leur présence.
L’air étant si glacial, Clement avait aussitôt proposé, une fois les présentations faites, de se réfugier à l’intérieur de la Rover, dont le moteur et le chauffage tournaient. Avisant la belle allure et l’air viril de l’homme le plus jeune, Patsy lui avait décoché un large sourire et s’était empressée d’accepter.
Tout en se dirigeant vers l’auto, elle leur avait assuré avoir besoin de protection et s’était accrochée au bras de Vincent pendant qu’ils marchaient. Elle affirmait être en possession d’informations importantes au sujet du défunt, qui avait sans doute été assassiné. Elle était bien placée pour le savoir : elle se trouvait avec lui ce soir-là !
Ce seul détail avait provoqué un échange de regards surpris et circonspects entre le père et le fils.
Tous deux se disaient que la survenue de cette jeune femme impétueuse et volubile était peut-être trop belle pour être vraie. Enfin un témoin oculaire – si tard dans l’enquête ?
Chacun avait déjà entendu parler de témoins venant avouer un crime qu’ils n’avaient pas commis, ou tentant de s’immiscer dans une enquête en cours par quelque contrainte ou dans le seul but d’obtenir un peu d’attention et de se retrouver sous les feux de la rampe.
Était-ce le cas de cette jeune femme ?
Clement, contrairement à son fils, était assis face à la route, et il avait réglé le rétroviseur intérieur de manière à pouvoir distinguer clairement le visage de ce témoin providentiel.
— Pardonnez-moi, miss, euh…
— Arles, Patsy Arles, répondit gaiement l’intéressée. Enchantée – encore, ajouta-t-elle avec un gloussement.
Clement se rappela soudain que, lorsqu’ils s’étaient présentés sur le pas de sa porte, elle leur avait confirmé être Patsy Arles, la fille qui avait téléphoné au commissariat et demandé à s’entretenir avec la personne responsable du dossier Terry Parker. Et voilà qu’il avait oublié son nom.
Une nouvelle preuve accablante que ses capacités cérébrales étaient lentement mais sûrement grignotées par Parkinson. Il repoussa sèchement cette idée. Après tout, ce n’était pas forcément le cas, car il arrivait à un âge où la mémoire à court terme commençait à faire défaut.
— Oui, Miss Arles, pardonnez-moi, se força-t-il à dire posément, tout en restant concentré sur le sujet. Avez-vous dit que quelqu’un vous avait demandé de… vamper le défunt ? Mr Terrence Parker ?
— Pas n’importe qui : les jumeaux ! le corrigea-t-elle aimablement.
— Oui, vous l’avez dit, en effet, reconnut Clement. Jasper et Juliet Vander ?
— C’est exact. J’ai cru mourir quand ils me l’ont demandé. (Patsy soupira en se rappelant cette merveilleuse soirée.) Que Juliet se souvienne de moi et vienne solliciter un service… Elle est tellement séduisante et populaire. Vous n’imaginez pas combien j’étais flattée !
Vincent dévisageait la jeune femme avec fascination. Ces boucles d’un roux clair ; ce visage bienveillant, couvert de taches de rousseur, rougi par l’excitation ; ces grands yeux écarquillés qui lui donnaient l’air d’une enfant ; ces mains, qu’elle agitait devant elle en parlant, et dont les ongles étaient vernis d’un écarlate assorti à son rouge à lèvres. (Ce qui n’arrangeait pas son teint, songeait Vincent.) Elle semblait totalement inconsciente de l’impression qu’elle donnait – mais c’était sans doute un leurre.
Clement, pour sa part, se demandait si la jeune femme pouvait être ivre, ou pire encore. Mais après l’avoir observée de près, il conclut qu’elle était simplement surexcitée et très nerveuse de nature – et sans doute pas le couteau le plus affûté du tiroir.
— Peut-être pourriez-vous nous raconter, depuis le début, tout ce que vous savez, Miss Arles ? suggéra Clement en s’efforçant, par son ton calme et posé, d’apaiser son interlocutrice et de la canaliser un peu. Vous disiez vous être trouvée avec Mr Parker le soir de sa mort ? Avez-vous assisté à la soirée chez Mrs Vander ?
Ce dernier élément semblait, en tout cas, attesté par sa présence sur la liste des convives.
— Oh ! oui, c’était divin. Mrs Vander est une icône de la mode, vous savez ? On voit de qui Juliet tient. Et cette maison ! Un délice. On la croirait sortie d’un magazine. Et il y avait tant de champagne – du vrai champagne –, et la nourriture était…
— Oui, oui, l’interrompit Clement. J’en déduis que les jumeaux vous y ont invitée ?
— Oui.
— Vous les fréquentez donc régulièrement ?
— Oh ! non. Enfin, pas tant qu’ils n’avaient pas besoin de mon aide parce que cet homme essayait de les dépouiller de leur héritage et tout ça.
— Euh… quand vous dites « cet homme », vous faites référence à Mr Parker ? s’enquit Clement.
Il fallait le reconnaître, cet interrogatoire ne serait pas des plus évidents. Le simple fait de maintenir leur témoin sur les rails risquait d’user l’essentiel de sa patience – qu’il savait limitée.
— C’est exact. Il était déterminé à épouser Mrs Vander et à dilapider toute sa fortune, répondit-elle avec gravité. Juliet me l’a dit. Lui qui était pourtant bien en dessous de son rang, c’en est écœurant.
Clement entendit la voix de Juliet Vander dans cette dernière phrase, et n’en fut pas surpris. Il était désormais manifeste que la fille Vander avait tiré profit de la vénération qu’éprouvait cette jeune femme à son égard pour l’attirer dans quelque sinistre projet. La question était : quelle était la nature de celui-ci ? Et était-il question de complicité de meurtre ?
— Je vois. Il semblait être motivé par l’argent, commenta Clement. Et Juliet et Jasper vous ont mise dans la confidence ?
— Exactement. J’étais tellement flattée qu’ils le fassent. Enfin quand même, moi ! fanfaronna-t-elle. J’étais navrée pour eux. Ça doit être exaspérant de voir une espèce de salonnard se fiancer avec sa mère, vous ne trouvez pas ? Enfin, la mienne est si agaçante et plébéienne, vous n’imaginez pas. (Elle roula des yeux de façon théâtrale.) Mais, au moins, cette vieille chouette ne tomberait pas sous le charme d’une sorte de gigolo deux fois plus jeune qu’elle. La pauvre Juliet était effondrée. Et je la comprends !
— Euh, en effet, fit Clement.
Constatant que Vincent peinait à réprimer son immense sourire, il le foudroya du regard.
— Et donc, que comptaient y faire les jumeaux, au juste ? reprit le coroner d’un ton léger.
Il ne voulait surtout pas effrayer cette jeune écervelée pour ne pas la réduire au silence – état qui lui était sans doute peu familier.
— Oh ! comme je vous l’ai dit, ils m’ont demandé de leur rendre un immense service en le vampant, répondit Patsy avec désinvolture.
(Elle était, d’ailleurs, particulièrement ravie du détachement avec lequel elle parvenait à raconter cette histoire. Comme si elle jouait les femmes fatales depuis des années ! Elle voyait, à la manière dont le beau jeune homme écarquillait les yeux, qu’il était impressionné.)
L’espace d’un instant, Clement en resta comme deux ronds de flan. Il estimait être un homme d’expérience, mais cette étrange personne – mélange inattendu de puérilité et de sophistication – le déroutait.
Vaillamment, il prit une nouvelle inspiration.
— Quand vous parlez de « vamper », pensez-vous qu’ils s’attendaient à vous voir, euh… ?
Cette fois, Clement Ryder pataugeait vraiment, et ce satané gamin qui lui servait de fils souriait jusqu’aux oreilles.
Par chance pour le coroner, il n’eut finalement pas à chercher les termes exacts, car Patsy lui épargna cette peine.
— Oh ! oui. Ils voulaient que je le séduise, vous comprenez, admit-elle sans fard. Ou que je le laisse me séduire, je ne sais pas trop au juste. (Elle fronça les sourcils.) C’était tellement plus clair quand Juliet me l’a expliqué.
— Je vois, répondit Clement en saisissant avidement la perche ainsi tendue. Et que vous a-t-elle expliqué, précisément ? Que voulait-elle vous voir faire ce soir-là ? Si vous pouviez entrer dans les détails, Miss Arles, cela nous serait très utile.
— Eh bien… (Patsy inspira un grand coup et se pencha en avant.) Je devais faire du gringue à cet horrible Parker et le convaincre de me ramener chez moi. Puis je devais, vous voyez… l’accompagner un peu, faire en sorte de l’intéresser.
Le débit de Patsy s’accéléra légèrement quand elle fit cet aveu, comme si elle refusait de s’appesantir sur ce que cela impliquait au juste.
— L’intéresser au point que nous commencions à nous fréquenter. Et alors, nous devions lui tendre un piège ! conclut-elle gaiement. N’était-ce pas palpitant ? Juliet et Jasper comptaient louer une jolie chambre d’hôtel, où je devais l’inviter ; puis, quand il m’aurait embrassée et tout ça, ils seraient entrés pour prendre des photos. Comme dans ces vieux films en noir et blanc avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall !
Clement et Vincent échangèrent un regard perplexe et quelque peu impuissant.
Patsy soupira avec nostalgie sur sa banquette.
— Ça aurait été formidable. Les jumeaux auraient ensuite montré les clichés à Mrs Vander, qui, voyant à quel péquenaud elle avait réellement affaire – un coureur de jupons, par-dessus le marché –, l’aurait plaqué. Les jumeaux m’auraient alors été si reconnaissants qu’on serait devenus amis pour la vie ! (Elle marqua une pause, le temps de reprendre son souffle.) Mais en réalité… eh bien…
Elle se décomposa soudain et prit un air pensif.
— Oui ? l’encouragea Clement. En réalité, quoi ?
— Et alors les choses ont mal tourné. Enfin, tout a commencé normalement, précisa Patsy en redressant hardiment son petit menton, j’ai joué ma partition comme il le fallait, je me suis assurée de le suivre quand il quittait la fête pour lui demander de me ramener. Je dormais chez ma tante à Wolvercote, vous comprenez, parce que Jasper avait dit que ce Parker vivait à un jet de pierre de chez elle. Et j’étais prête à me montrer pétillante et fascinante pour le convaincre de me revoir pour un rendez-vous et tout ça, mais…
— Mais… ?
— Eh bien, il s’est plus ou moins endormi. Il n’articulait plus, et j’ai même dû redresser le volant à une ou deux reprises pour l’empêcher de percuter des autos en stationnement. Et, alors qu’on se rapprochait de Wolvercote, il a loupé un virage et foncé droit dans un arbre !
Cela semblait la contrarier beaucoup.
— Qu’avez-vous fait alors ? s’enquit finalement Vincent, trop captivé par ce récit étrange et inattendu pour demeurer silencieux plus longtemps.
— Comment ça ? s’étonna Patsy, l’air sincèrement perplexe.
— Eh bien, qu’avez-vous fait après l’accident ? Étiez-vous vous-même blessée ? insista Vincent.
— Oh ! non. On n’allait pas si vite que ça, vu l’état des routes, et j’ai eu le temps de voir venir le choc et de me retenir au tableau de bord. J’ai souffert de l’épaule pendant un moment, mais ça n’a pas duré.
— D’accord. Et donc vous êtes sortie de voiture, reprit Clement en comprenant que les empreintes indistinctes repérées dans la neige avaient finalement bel et bien été laissées par un passager. Qu’avez-vous fait ensuite ?
— Comment ça ? répéta-t-elle, toujours aussi perdue. Je suis rentrée chez ma tante, bien sûr, et je suis allée me coucher.
Clement, sentant sa bouche s’ouvrir, s’empressa de la refermer. L’honneur revint à Vincent de poser la question qui s’imposait :
— Mais vous n’avez pas prévenu la police ? ou une ambulance ?
— Oh ! non, fit Patsy d’un ton toujours aussi désinvolte. Je ne pouvais pas faire ça. Je ne voulais pas m’attirer d’ennuis.
Elle observa alors tour à tour le beau jeune homme et son père, tout aussi charmant, et sourit, attendant leur assentiment avec assurance.
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