Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 13 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 11

11

 

 

Le lendemain matin, Trudy apportait la touche finale à son rapport quand le capitaine Jennings arriva. Après lui avoir laissé le temps de s’installer, elle alla frapper à sa porte et attendit qu’il l’invite à entrer.

Sans l’interrompre, il l’écouta passer en revue les éléments pertinents de son enquête et énumérer les actions entreprises jusque-là. Elle tenta de se convaincre que les doutes du Dr Ryder quant aux pupilles dilatées de la victime ne l’intéresseraient pas, au vu des nombreuses fois où il lui avait affirmé préférer les faits tangibles aux théories farfelues. Elle lui épargna donc ce détail. Quand elle eut terminé, il prit un instant pour digérer cette somme d’informations et se racla la gorge.

— Je n’aime pas cette histoire de traces dans la neige autour de la voiture, qui pourraient être des empreintes de pas ou de pattes, grommela-t-il.

Trudy acquiesça.

— Moi non plus, chef. Mais elles étaient vraiment trop indistinctes pour pouvoir tirer la moindre conclusion. Et avec les fortes chutes de neige de cette nuit-là et du matin suivant…

Elle haussa les épaules pour ponctuer sa phrase de façon éloquente.

— Oui. Eh bien, il ne nous reste plus qu’à attendre les résultats de l’autopsie. À ce stade, il semble plus que vraisemblable que la mort soit due à des blessures consécutives à l’accident ou à l’hypothermie – peut-être même les deux. Auquel cas, l’affaire serait classée. Bien, continuez comme ça.

Trudy dissimula son sourire satisfait et sortit en vitesse. L’enquête ne lui serait donc pas retirée tout de suite !

Elle retourna à son bureau, mais sa bonne humeur s’envola quand elle aperçut l’homme qui l’y attendait. Âgé d’une trentaine d’années, grand, séduisant avec ses cheveux noirs et ses yeux verts si particuliers, il se fendit d’un large sourire en la voyant.

— Ne serait-ce pas ma policière préférée ? s’exclama Duncan Gillingham, journaliste à l’Oxford Tribune. Que pouvez-vous me dire sur ces rumeurs concernant un homme retrouvé mort dans sa voiture, dans le nord d’Oxford ?

Trudy soupira.

— J’aurais dû m’en douter, marmonna-t-elle.

Comment les reporters faisaient-ils pour se mettre au parfum si rapidement ? Ne pouvaient-ils pas rester bien au chaud chez eux comme n’importe quelle personne sensée et laisser chacun s’occuper de ses propres affaires ?

Surtout ce spécimen-ci !

Elle jeta un coup d’œil angoissé en direction de la porte du capitaine Jennings, dans l’espoir qu’il n’ait pas été informé que la presse venait fouiner. Surprenant son regard, Duncan se dirigea à grands pas vers le bureau de son supérieur.

— Je vous interdis d’y aller ! s’écria Trudy en s’élançant devant le journaliste pour lui bloquer le passage. Et qui vous a laissé entrer, d’abord ?

— Un vieux type à l’accueil. Vous ne pouvez pas bâillonner la presse libre, vous savez ? la rabroua-t-il d’un ton taquin. Et voyons la réalité en face : il n’y a personne pour me jeter dehors.

Il considéra les environs désertés d’un air moqueur.

— Ça ne vous autorise pas à débouler ici…, rétorquait Trudy avec ferveur quand elle sentit, plutôt qu’elle ne l’entendit, la porte s’ouvrir derrière elle.

— Qu’est-ce qui se passe, encore ? tempêta le capitaine Jennings en remarquant d’abord l’air furieux de son agent, puis les prunelles amusées de l’homme qui l’accompagnait. Et vous êtes ?

— C’est un reporter, chef, s’empressa de répondre Trudy. Il voulait des renseignements sur cet accident de voiture. Je lui ai dit…

— … de déguerpir, compléta cordialement Duncan, lui rapportant (sans doute malgré lui) de bons points auprès de son patron, qui n’avait pas non plus de temps à perdre avec la presse. Mais, comme je le lui rappelais, le public a le droit de savoir. Un commentaire, inspecteur ?

Jennings poussa un profond soupir.

— Bon, entrez. Mais juste les grandes lignes, hein. Vous pourrez peut-être vous rendre utile, pour une fois. J’aimerais publier un appel à témoin, pour que quiconque s’étant trouvé à proximité de l’accident dans les premières heures de la matinée d’hier nous contacte. Nous aimerions aussi obtenir des informations sur la victime, et notamment les coordonnées de sa famille proche.

Duncan décocha à Trudy un clin d’œil victorieux tandis que le capitaine refermait la porte derrière eux. La policière, vaincue, retourna à son bureau.

Elle savait qu’elle ne devait pas se laisser désarçonner, mais c’était le cas. Duncan Gillingham et les ennuis allaient souvent de pair, et elle tenait à son affaire. Ce n’était sans doute pas l’enquête la plus passionnante du monde, mais c’était la sienne – au moins pour le moment –, et elle ne voulait pas voir Duncan s’en mêler.

Elle broya du noir tout le temps que le reporter passa dans le bureau de son supérieur ; quand il en sortit enfin, elle veilla à ne surtout pas le regarder. Si elle l’avait fait, elle aurait vu l’œillade inquisitrice et admirative qu’il lui adressait et n’aurait pas été surprise quand, au lieu de se diriger droit vers la sortie, il s’approcha de sa table de travail.

— Alors, comment ça se passe ? s’enquit-il en appuyant nonchalamment une hanche contre son bureau.

Il tendit le cou pour tenter de lire la feuille glissée dans la machine à écrire, et elle l’en arracha si furieusement qu’un angle se déchira. Ce qui signifiait qu’elle allait devoir tout recommencer.

Elle le maudit – mais seulement à mi-voix.

— Tout va bien, merci, répliqua-t-elle laconiquement.

— Ça vous dirait de sortir boire un verre avec moi ?

— Non.

— Oh ! allez ! Vous savez que je vous plais. Et, avec tout ce que nous avons vécu après la mort de cette reine de mai l’année dernière, je pensais que nous pourrions au moins devenir amis.

Trudy soupira et se pencha plus près de sa machine, sachant d’avance qu’il ne lâcherait pas prise si facilement.

Elle avait raison : il ne lâcha pas.

— Pourquoi me battre froid, agent Loveday ? demanda-t-il avec un rire contenu. L’hiver est déjà suffisamment glacial, vous ne trouvez pas ?

— Allez-vous-en, répondit Trudy avec lassitude.

— Pas avant que vous ayez accepté de boire un verre avec moi.

— Buvez-le avec votre fiancée, suggéra-t-elle d’un ton plein de sous-entendus.

Duncan grimaça à cette attaque frontale.

— Un jour, vous savez…, commença-t-il fougueusement.

Il ne se donna cependant pas la peine d’aller au bout. Il observa plutôt le téléphone posé sur son bureau et tira nonchalamment un carnet de sa poche pour y noter le numéro.

Sachant qu’il devait rendre son article avant l’heure du déjeuner s’il voulait le voir paraître dans la prochaine édition, il capitula et lui adressa un salut enjoué avant de quitter les lieux.

Cependant qu’il regagnait son bureau, se frayant un chemin parmi la neige et les autres piétons, il réfléchit à un moyen de la convaincre de l’accompagner boire ce verre. Après tout, elle lui devait bien ça. Ne lui avait-il pas sauvé la vie, quelques mois auparavant ?

Dans son article paru dans le journal du soir, les lecteurs du Tribune furent ainsi priés de contacter directement l’agent Trudy Loveday s’ils disposaient de la moindre information relative à l’enquête ; Duncan avait pris soin d’ajouter le numéro de ligne directe de la policière. Habituellement, il aurait plutôt fourni celui du commissariat, et un agent d’accueil aurait été chargé de faire le tri parmi les nuisibles. De cette manière, au moins, elle se retrouverait harcelée par des curieux pendant un temps certain et, s’il ne se trompait pas sur la nature humaine (et il se targuait de se tromper rarement), l’immense majorité des appelants n’auraient rien d’intéressant à lui apprendre. Ils chercheraient au contraire à lui arracher les détails les plus croustillants, l’exaspérant jusqu’à l’insupportable.

Cela lui apprendrait à faire sa coquette ! Avec un peu de chance, cela la pousserait aussi à le contacter, ne serait-ce que pour déverser sa bile. Ce qui lui offrirait l’occasion rêvée de l’amadouer et de la persuader de sortir boire ce verre.

Et qui sait jusqu’où cela pourrait les mener ?

 

Il s’avéra cependant que l’un des premiers coups de téléphone que reçut Trudy cet après-midi-là n’émanait pas d’un lecteur du journal, mais de son collègue de Birmingham. Il la surprit en annonçant qu’il avait mis les bouchées doubles pour traiter au plus vite sa demande d’informations au sujet de Terrence James Parker.

Assez vite, elle comprit cependant que l’agent qui s’était vu confier cette tâche s’en était acquitté en priorité parce qu’elle impliquait de se rendre au bureau chauffé des archives et lui épargnait d’enquêter sur une effraction dans une usine d’équarrissage pleine de courants d’air !

Néanmoins, malgré cette coopération inattendue, les nouvelles venues du nord ne donnèrent rien : sa victime n’avait vraisemblablement pas grandi dans les environs de Birmingham.

Découragée par cette nouvelle impasse, elle remercia chaleureusement son collègue avant de raccrocher. Le téléphone se remit aussitôt à sonner.

Il s’agissait d’une vieille dame voulant savoir si l’homme retrouvé mort dans sa voiture avait les cheveux roux. Elle venait de rassurer la grand-mère à ce sujet quand une autre personne appela, exigeant de savoir exactement où l’accident avait eu lieu.

Après avoir interrogé les appelants sur la raison de leur coup de fil, elle ne mit pas longtemps à comprendre ce que Duncan Gillingham avait fait.

Qu’il aille au diable !

Quand son téléphone sonna peut-être pour la dixième fois en autant de minutes, elle se retint de grogner son nom dans l’émetteur.

— Vous êtes l’agent Loveday ? s’enquit poliment une voix d’homme savamment maîtrisée.

Trudy reprit contenance et soupira.

— Oui, monsieur, confirma-t-elle en s’attendant à l’habituelle demande d’informations qu’elle ne pouvait pas livrer.

— Je viens de lire l’article concernant Terrence Parker.

— Oui, monsieur, répéta-t-elle en s’efforçant de rester calme.

Elle ne devait pas laisser les méfaits de Duncan la mettre en boule de la sorte – d’autant que son propre patron avait encouragé le journaliste à les commettre.

— Mais j’ai bien peur de ne pouvoir vous donner plus d’informations que celles déjà parues dans la presse.

S’ensuivit un silence étonné, puis la voix reprit d’un ton amusé :

— Oui, je n’en doute pas. Justement, j’appelle pour vous en fournir d’autres. L’article demandait bien à quiconque connaissait Mr Terrence Parker de vous contacter ?

Trudy se redressa légèrement sur son siège. Elle ouvrit son carnet à une page vierge.

— Vous connaissiez Mr Parker, monsieur ?

— Oui. Mais c’est plutôt… eh bien, disons que j’aimerais autant rester discret à ce sujet. Je préférerais ne pas vous faire ces révélations sur une ligne ouverte. Pourriez-vous venir jusqu’à moi ? En temps normal, je me rendrais volontiers au commissariat mais, vu l’état des routes, je crains fort d’aboutir dans une congère.

Trudy se demanda brièvement s’il pouvait s’agir d’un nouveau canular, peut-être d’un appelant plus hardi que les autres, mais quelque chose dans son ton lui laissait croire que non.

— Ce n’est pas grave, monsieur, je comprends tout à fait. Où habitez-vous ?

— Je suis actuellement au bureau, sur Aldates.

Encore mieux, songea-t-elle. Elle n’aurait même pas besoin de trouver un chauffeur : elle pouvait s’y rendre à pied. Elle prit note de l’adresse, écouta ses indications et lui promit de venir aussi vite que possible.

Elle était en train d’enfiler son manteau quand elle se rappela s’être engagée à joindre le Dr Ryder dans la journée.

Elle composa rapidement son numéro de domicile, où son fils l’accueillit assez froidement en lui expliquant que son père s’était rendu à son travail pour compulser quelques dossiers. Elle le remercia et raccrocha.

Elle appela dans la foulée le bureau du coroner, et entendit avec soulagement sa secrétaire lui répondre que celui-ci était libre. À cause du temps, les audiences avaient été suspendues, témoins et officiers étant aussi difficiles à déplacer que le reste de la population.

Quand Clement prit l’appel, Trudy lui demanda s’il voulait la rejoindre devant Christ Church afin de s’entretenir avec un mystérieux inconnu affirmant posséder des informations très sensibles sur leur victime. Il n’aurait pu accepter plus promptement.

 

— Brrr, il fait un froid de gueux, fit remarquer Trudy en guise de salutation dès qu’elle vit le coroner s’approcher d’elle sur le trottoir.

Un passage avait été déblayé à travers les congères, trop étroit pour leur permettre d’avancer à deux de front.

— Avec un peu de chance, nous n’aurons pas à marcher trop longtemps. Ça devrait être à deux pas d’ici.

Ils descendirent la colline prudemment, glissant par endroits, là où la neige damée s’était presque transformée en glace. Trudy chercha les numéros de rue au-dessus des boutiques et des entrées de bureaux. Les instructions données par son interlocuteur étaient très claires, et elle trouva les lieux en quelques minutes à peine.

Elle s’immobilisa, le temps de lire les lettres dorées sur le panneau de verre de la porte.

— Prescott, Watts et Cummings.

— Des notaires ? suggéra Clement en lisant par-dessus son épaule.

— Presque. Je les ai cherchés dans l’annuaire avant de partir. Ce sont des comptables.

Clement haussa un sourcil.

— Et qui dit comptables dit presque toujours histoires d’argent.

Trudy opina joyeusement.

— Intéressant, non ? « Suivre l’argent » était la maxime préférée de l’un de mes sergents instructeurs ! Allons voir ce qu’il a à nous dire.

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