Réception funeste à Oxford
Chapitre 23
23
De retour dans la chaleur confortable du café, Trudy prit conscience de l’allure à laquelle son cœur battait. Elle craignait aussi d’avoir le visage rougi et ne pouvait qu’espérer que Vincent Ryder mettrait cela sur le compte du rapide changement de température.
Elle retourna à leur table, évitant soigneusement de regarder la vitrine. Elle n’avait toutefois pas de souci à se faire : Duncan Gillingham s’était éloigné à pas furieux dès sa dernière réplique.
Cela l’aurait peut-être réconfortée de savoir qu’il s’en voulait autant à lui-même qu’à elle – ou peut-être pas. Pour l’heure, elle était trop profondément troublée.
Elle remercia doucement Vincent pour les tranches de pain de malt beurrées déjà apportées par la serveuse dévouée et s’assit avec un soupir.
— Alors, dit-elle brusquement, en s’efforçant de se reconcentrer sur leur affaire. Geoffrey Thorpe se trouvait-il là où il le prétendait pour le réveillon du nouvel an ?
— Oui, confirma Vincent d’un ton neutre.
Il avait attendu avec impatience l’occasion de la régaler du chef-d’œuvre d’ingéniosité qu’il avait déployé pour obtenir cette information, mais cela lui paraissait désormais sans intérêt.
— Ce type, Gillingham, reprit-il d’un ton très décontracté. Vous le connaissez depuis longtemps ?
— Trop longtemps, répondit Trudy avec une pointe d’ironie. En tant que policière, je dois régulièrement me coltiner des plaies comme lui.
Même si elle semblait sincèrement contrariée, Vincent n’avait pas apprécié l’intensité de l’échange dont il venait d’être témoin devant le café, ni le rougissement des joues de la jeune femme ou l’éclat dans ses prunelles quand elle était revenue à table.
Son père connaissait-il l’existence de ce reporter ? Une chose était certaine : dès que Clement rentrerait du bureau, Vincent s’efforcerait de tout découvrir sur son compte.
— Bon, et maintenant ? demanda-t-il.
Malgré sa volonté de s’exprimer d’une façon aussi normale que possible, Trudy sentait bien qu’une partie de sa méfiance à son égard était revenue.
Elle en voulut alors aux hommes de causer tous bien plus d’ennuis qu’ils n’en résolvaient. De toute façon, pourquoi se soucierait-elle de ce que l’un ou l’autre pensait d’elle ?
— Maintenant, on va à la bibliothèque, décréta-t-elle d’un ton impérieux.
— La bibliothèque ? s’étonna Vincent, un peu déçu. Pourquoi la bibliothèque ?
La bibliothèque était située dans l’hôtel de ville, tout près de High (surnom que donnaient les habitants d’Oxford à High Street) et de Carfax ; fait prévisible, elle était pratiquement déserte en ce vendredi après-midi où il faisait presque noir, au cœur d’un rigoureux hiver. La plupart des citadins avaient le bon sens de rester enfermés chez eux par un temps pareil, et ceux qui osaient s’aventurer dehors choisissaient en général rapidement leurs lectures pour quitter les lieux au plus vite.
Ainsi, seuls dans la salle de recherches, Trudy et Vincent purent s’acquitter de leur tâche avec une paix royale.
Trudy avait expliqué à Vincent l’importance capitale d’en découvrir plus sur leur victime. Comme elle avait interrogé tous les principaux témoins et savait que l’enquête ne tarderait plus à leur être retirée, connaître l’histoire personnelle du défunt devenait de plus en plus crucial. Quelqu’un avait décidé de le tuer, et ils devaient essayer de comprendre qui et pourquoi.
— Si nous parvenions à trouver le lien qui l’unissait à Phyllis Raynor, ce serait une avancée capitale, avait précisé Trudy à Vincent tandis qu’ils sortaient du café.
Trudy comprit très vite après qu’ils se furent mis au travail que Phyllis Raynor n’était sans doute pas du coin, puisque personne à la soirée ne semblait la connaître. Et le lien qu’elle partageait avec la victime risquait bien de s’être tissé à Tunbridge Wells (ou, en tout cas, près du lieu dont était originaire Terry Parker). Il était de toute manière peu vraisemblable qu’elle eût accompli quoi que ce soit d’assez remarquable pour lui valoir la moindre reconnaissance près de chez elle, et encore moins à Oxford.
Crainte qui se confirma. Ils ne trouvèrent trace de Phyllis Raynor nulle part – ni dans le recensement, ni sur les listes électorales, ni dans les archives de journaux. Trudy avait délibérément confié à Vincent la charge de parcourir les extraits de l’Oxford Tribune, se réservant l’Oxford Mail et l’Oxford Times. Elle ne voulait surtout rien lire qui lui fasse penser à Duncan Gillingham ! Mais après deux heures de recherches appliquées, les seules bribes qu’ils avaient dénichées étaient, sans surprise, liées aux triomphes de la carrière artistique de Katherine Morton. Une seule mention était faite de David O’Connor, qui avait remporté un prix prestigieux de composition florale en 1959 ! (Trudy n’avait eu aucun mal à imaginer le sémillant « célibataire endurci » à la langue si bien pendue offrir un bouquet parfait aux juges impressionnés.)
— La bibliothèque va bientôt fermer, chuchota Trudy à Vincent d’un ton morose. Nous allons devoir revenir finir demain. Je n’ai pas encore eu le temps de parcourir tous les articles du Mail et du Times.
— Je m’en occuperai, proposa Vincent, lui-même surpris de se porter volontaire.
Il ignorait pourquoi il l’avait fait. Rester assis dans une bibliothèque semblable à un mausolée, à s’user les yeux sur du papier journal avec le mince espoir de voir un nom surgir, ne relevait pas de ses loisirs habituels, mais quelque chose en lui refusait de baisser les bras si facilement.
— Oh ! merci, répondit Trudy avec sincérité. Pensez bien à noter tout ce que vous pourriez découvrir, si inoffensif que cela puisse paraître. Et si ténu que puisse être le lien avec notre affaire.
— Comptez sur moi, promit Vincent, attendri par le sourire de gratitude qu’elle lui adressa. Ne serait-ce pas merveilleux de pouvoir taper n’importe quel nom sur un super ordinateur et de voir les réponses s’imprimer quelques secondes plus tard ? ajouta-t-il en étirant ses bras pour dénouer ses épaules engourdies.
Trudy roula des yeux.
— Ce serait mon idée du paradis, chuchota-t-elle en réponse. Vous n’imaginez pas combien d’archives je dois…
Elle s’interrompit soudain quand l’une des bibliothécaires se renversa sur sa chaise pour leur lancer un regard sévère.
Saisissant le sous-entendu, ils rassemblèrent honteusement leurs affaires et s’enfuirent tels de vilains garnements.
Une fois dehors, Vincent lui adressa un signe gêné de la tête et dit :
— Bon, je ferais mieux de rentrer. Papa sera bientôt à la maison, et je dois préparer le souper… (S’entendant bavasser ainsi, il se tut subitement.) Bonne soirée, fit-il avec fermeté avant de s’éloigner d’un pas déterminé.
Trudy le regarda s’éloigner, légèrement surprise par son départ soudain, puis elle haussa les épaules et partit dans l’autre direction pour regagner le commissariat. Une fois sur place, elle poussa la porte du bureau avec précaution et observa autour d’elle. Les lieux ne frémissaient pas d’activité. L’agent Rodney Broadstairs ne souriait pas comme une andouille pour l’avertir que le capitaine était sur le sentier de la guerre et voulait la voir dès l’instant où elle franchirait la porte. Aucun message de son supérieur ne se trouvait même sur sa table de travail. Rien n’indiquait que le capitaine Jennings avait trouvé le rapport toxicologique abandonné sur son bureau et cherche quelqu’un sur qui passer sa colère (en l’occurrence, elle).
Avec un soupir de soulagement et un coup d’œil fatigué à la pendule, qui indiquait que sa journée était déjà officiellement terminée, elle puisa dans la pile de paperasse abandonnée près de sa machine à écrire et entreprit de régler les affaires relevant de la responsabilité de ses collègues.
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