Réception funeste à Oxford
Chapitre 32
32
Katherine Morton ne sembla pas particulièrement surprise de les revoir – même Vincent, qui avait insisté pour venir, alors qu’il n’avait absolument aucune raison valable de le faire.
Après leur avoir ouvert à l’Interphone, elle s’était postée sur le pas de sa porte, avait gratifié le trio d’un bref regard presque amusé, avant de s’effacer pour les inviter à entrer.
— Venez donc, lança-t-elle avec un sourire. J’ai du vin chaud et de la vodka glacée à foison, en fonction de vos préférences.
À la manière dont elle regagna précautionneusement son siège pour s’y laisser tomber, il était manifeste que la maîtresse de maison avait déjà généreusement consommé l’un ou l’autre breuvage (peut-être même les deux). Et, en effet, sur la table basse située près de son fauteuil, reposaient une bouteille d’alcool blanc et un verre à moitié pleins.
Elle porta ce dernier à ses lèvres et en sirota une gorgée.
— Eh bien, ne restez pas plantés debout autour de moi, asseyez-vous donc. Et qui est ce bel Adonis ? demanda-t-elle en contemplant Vincent, qui parut aussitôt mal à l’aise.
L’artiste portait une longue et chaude robe de laine multicolore, qui la moulait par endroits et flottait par ailleurs de façon étonnante. Son maquillage avait été appliqué un peu trop nonchalamment, ses cheveux étaient légèrement en bataille, mais son sex-appeal demeurait indéniable.
Vincent se rappela qu’elle était assez vieille pour être sa mère, puis se tourna vers Clement, qui observait l’artiste d’un air pensif.
— Voici mon fils, Vincent. J’espère que vous ne m’en voulez pas de l’avoir amené, mais il mourait d’envie de vous rencontrer, déclara-t-il courtoisement. C’est un grand admirateur de votre travail.
Vincent, qui n’aurait pas su différencier un Mondrian d’un Greco, battit des cils en opinant avec enthousiasme.
Katherine considéra les deux hommes avec un sourire cynique.
— Et c’est la raison de votre visite aujourd’hui ? demanda-t-elle d’une voix légèrement traînante et beaucoup plus sceptique.
Elle se tourna vers Trudy dans son uniforme et poussa un léger soupir. La policière comprit que c’était son tour d’intervenir, ce qu’elle fit prudemment.
— Pas tout à fait, Miss Morton. Ou devrais-je dire Mrs Fairweather ? ajouta-t-elle d’un ton posé.
— Non, sûrement pas, répliqua l’artiste d’un ton acerbe. Je suis née Morton, mon nom est Morton. Par ailleurs, je suis divorcée.
— C’est vrai. Mais votre fille portait le nom de votre mari, fit remarquer Trudy d’un ton neutre.
— Amy Jean ?
Instinctivement, le regard de Katherine se porta sur la photo posée sur la commode que Trudy avait remarquée lors de leur première visite. On y voyait une belle adolescente, tout sourire, les yeux tournés vers l’objectif.
— Oui, Amy Jean était très attachée à son père, confirma l’artiste. (Trudy crut déceler une pointe d’amertume dans son propos.) Pour une raison ou pour une autre, on semblait ne jamais s’entendre, elle et moi. Même quand elle était petite.
— J’ai été navrée d’apprendre sa mort, confessa Trudy.
Elle sentit les deux hommes se crisper et tendre l’oreille tandis qu’elle en venait au nœud du problème.
— Elle a succombé à un accident de voiture, c’est bien cela ?
Trudy, bien sûr, le savait déjà : Vincent l’avait lu à la bibliothèque le matin même.
— Oui, confirma Katherine dans un long soupir tremblotant. (Elle avala une grande rasade de vodka pure.) Elle avait tout juste dix-huit ans.
— Je n’ose imaginer votre peine, déclara Clement en coulant un regard vers Vincent. J’ai aussi une fille, précisa-t-il.
L’artiste et le coroner partagèrent alors un instant de connivence silencieuse. Puis Katherine Morton secoua la tête et se détourna.
— J’essaie de ne pas y penser, déclara-t-elle.
— C’est arrivé il y a presque deux ans, c’est ça ? poursuivit Trudy avec tact.
— Oui, un soir. Je m’en souviens comme si c’était hier, ajouta Katherine en hochant la tête.
— Que s’est-il passé ? lui demanda Trudy.
Une fois encore, elle connaissait déjà tous les détails : la jeune femme, qui avait obtenu son permis de conduire le mois précédent, avait perdu le contrôle de sa voiture de sport MG et était rentrée dans un camion sur une route à forte circulation, non loin du bourg de Banbury. Elle était morte sur le coup. Le routier, sous le choc, n’avait souffert que de blessures superficielles. Quelle influence ce genre de drame pouvait-il avoir sur une personne ? s’interrogeait Trudy avec un pincement au cœur. L’homme ne conduisait sans doute plus de camions, désormais, même si ses collègues policiers avaient rapidement établi, grâce aux nombreux témoignages, qu’il n’avait rien eu à se reprocher.
— Son père lui a donné de l’argent pour s’offrir une voiture et, bien sûr, elle a jeté son dévolu sur un véhicule de sport surbaissé rouge vif, expliqua Katherine d’un ton tranchant. Je lui ai dit qu’elle était trop jeune et trop peu raisonnable pour ce genre de bolide, mais il l’a toujours gâtée. Et cette petite espiègle savait s’y prendre pour l’embobiner.
Elle vida son verre et le remplit aussitôt d’une main tremblante.
— Comment est-ce arrivé ? insista Trudy aussi délicatement que possible.
— Oh ! elle rentrait d’une soirée où elle avait trop bu.
Considérant l’ironie de la situation, l’artiste contempla son verre rempli et partit d’un rire sec et désespéré.
— Mea culpa, apparemment. Son père, ce porc, n’était pas facile à vivre, et… Dès son plus jeune âge, elle nous a vus boire sans modération. Alors vous comprenez… (Elle leur jeta un sourire provocant, misérable et déchirant.) C’est ma faute, si j’ai perdu ma petite fille.
Elle but une nouvelle lampée et laissa reposer l’arrière de son crâne sur la têtière.
— Mais ce n’était pas entièrement votre faute, si ? fit calmement remarquer Trudy.
Katherine roula des yeux dans sa direction, et un sourire étrange, presque fantasque, étira ses lèvres.
— Vous ne pensez pas ?
— Non. C’est aussi celle de votre mari, qui a donné à Amy Jean l’argent nécessaire pour acheter cette voiture ; et, bien sûr, à l’homme qui la lui a vendue.
Ces mots flottèrent dans l’air telle une invitation. Les quatre occupants de la pièce les écoutèrent résonner dans leurs propres pensées.
Trudy se disait que c’était l’instant fatidique. Si son intuition concernant le mobile du meurtre de Terry Parker était exacte, alors elle le découvrirait ici, et maintenant.
Clement se demandait si l’artiste avait atteint le bon degré d’ivresse pour leur être utile ou si, à l’inverse, elle allait devenir agressive ou se murer dans le silence.
Vincent s’émerveillait de l’habileté avec laquelle Trudy interrogeait son témoin.
Quant à Katherine… Katherine errait au bord d’un précipice au fond duquel elle voulait se jeter depuis longtemps, tout en étant terrifiée par cette perspective. Cela provoquait en elle un mélange de colère et d’amusement.
Depuis le trépas d’Amy Jean, elle avait l’impression d’être à moitié morte elle aussi. Oh ! les œuvres qu’elle avait peintes depuis étaient fantastiques (ne disait-on pas que les plus grandes toiles étaient nées de grandes souffrances ?), mais elle n’était plus en état de les apprécier. L’alcool n’amortissait rien du tout. La vie se poursuivait, lente et inutile. Pendant tout ce temps, le nuage noir de la culpabilité qui flottait au-dessus d’elle l’accablait davantage chaque jour, l’étouffant un peu plus quotidiennement.
Une mère était censée secourir et protéger ses enfants, non ? Pas leur montrer le mauvais exemple en leur laissant carte blanche pour commettre les pires stupidités, comme se tuer avant leurs dix-neuf ans. Que n’aurait-elle pas donné pour revivre ces derniers jours en compagnie de sa fille. Toutes ces choses qu’elle aurait faites différemment…
Quelque chose lui chatouilla la joue et, quand elle y porta la main, elle fut surprise de découvrir ses doigts mouillés. Les larmes s’étaient mises à couler sans même qu’elle s’en rende compte.
Elle les essuya furieusement de la paume et inspira un grand coup.
Elle savait depuis l’instant où elle s’était réveillée, à l’aube de cette nouvelle année, que ce moment viendrait ; toutefois, elle n’avait rien préparé. La spontanéité avait toujours été sa façon d’agir, que ce soit dans son art, dans sa vie amoureuse ou lors de ses rares égarements dans les jeux d’argent.
Elle avait toujours affronté les événements quand ils se présentaient, s’en remettant à son instinct et à son ressenti. Et voilà qu’elle se retrouvait confrontée ce qui serait peut-être son ultime épreuve.
Elle considéra Trudy, presque surprise. Elle n’aurait pas imaginé que le destin mettrait sur sa route une jeune femme, aussi drôle que belle, dans un élégant uniforme de police. Et pourtant, voilà que cette dernière la contemplait d’un air si… entendu.
Eh bien, songea Katherine. Qu’il en soit ainsi.
Ce n’était pas comme si elle avait grand-chose à perdre de toute façon. Chaque jour était un combat. Quelle différence cela faisait-il que la lutte se déroule ici ou dans une cellule de prison ?
— Mr Terrence Parker est l’homme qui a vendu cette voiture à votre fille, n’est-ce pas ? demanda doucement Trudy.
Une fois encore, elle connaissait la réponse. Avant de quitter le domicile de Clement, et après avoir expliqué aux deux hommes ses soupçons concernant cette femme, elle avait téléphoné à Geoffrey Thorpe. Par chance, celui-ci se trouvait au bureau et, toujours intimidé, s’était montré plus que coopératif. Il avait rapidement compulsé les dossiers correspondants avant de lui fournir la réponse positive à laquelle elle s’attendait.
— Oui, ce salopard lui a vendu la voiture, s’entendit confirmer Katherine. (Sa voix semblait provenir de très loin.) Il a pourtant bien dû voir qu’elle était jeune. Il aurait dû se rendre compte, en prenant ses coordonnées, qu’elle ne pouvait pas avoir son permis depuis longtemps. Et il connaissait les voitures, bon sang. Il savait que ce bolide ridicule serait bien trop puissant pour une conductrice si inexpérimentée. Et trop peu résistante – aussi légère que possible pour favoriser la vitesse. La carrosserie s’est froissée comme un mouchoir quand elle a percuté ce camion, ajouta-t-elle avec horreur. Amy Jean n’avait aucune chance d’en réchapper.
Elle contempla son verre, but une nouvelle rasade. Elle aurait aimé être soûle comme une grive pour tout oublier, au moins quelques heures… Mais, curieusement, ces derniers temps, elle avait beau picoler, elle ne perdait plus jamais contact avec la réalité.
— Saviez-vous qu’il se trouverait au réveillon ? reprit Trudy, qui osait à peine bouger de peur de distraire son témoin ou de lui faire prendre conscience de ce qu’elle racontait.
— Quoi ? Oh ! cette sauterie ridicule organisée à la veille du nouvel an ? Non, je n’en avais aucune idée, affirma Katherine. (Trudy la crut volontiers.) J’avais vaguement rencontré Millie Vander ici ou là, comme ça arrive parfois. On vit dans une petite ville, et elle siégeait dans je ne sais quel centre artistique. Mais ce n’est pas tout à fait mon « genre ». Une femme de la haute refoulée, pleine de pognon, mais qui crève sans doute d’ennui, la pauvre, conclut Katherine avec ce que Trudy et Clement perçurent comme de la compassion sincère.
Elle poussa un profond soupir, sirota pensivement un peu de vodka.
— Non, comme je vous l’ai dit, j’ai reçu des tonnes d’invitations à diverses soirées mais, avec un temps pareil, il fallait que ce soit à côté de chez moi, alors j’ai abouti là-bas.
Elle partit d’un bref éclat de rire.
— Ce n’était pas si mal, à bien y réfléchir. La nourriture était bonne – Millie a bien choisi son traiteur. Et le champagne était encore meilleur – un sacré millésime. Je commençais à entendre un certain nombre de ragots de la part de ses soi-disant « amis », qui prétendaient qu’elle se ridiculisait en fréquentant un homme plus jeune, ajouta-t-elle dans un sourire. Je me rappelle m’être dit que je devrais plutôt la féliciter de profiter un peu de la vie. Mais quand il est arrivé…
L’identité de la personne concernée ne faisait aucun doute, tant son ton était devenu glacial. Le venin et la haine contenus dans sa voix étaient si purs et puissants que les trois enquêteurs eurent presque l’impression d’une nouvelle présence dans la pièce.
Katherine secoua la tête et émit une nouvelle fois ce petit rire amer qui donnait envie de pleurer à Trudy. Un rire tellement dépourvu de vie et désespéré…
— Je l’ai bien sûr reconnu au premier coup d’œil. Lui ne me connaissait pas, en revanche, les informa-t-elle. J’ai assisté à l’enquête criminelle d’Amy Jean avec ce gros chapeau mou et d’énormes lunettes noires pour que les vautours de la presse ne me reconnaissent pas. Et j’ai mis le même costume environ un mois plus tard, quand je me suis rendue à l’endroit où elle avait acheté la voiture – je n’ai pas pu m’en empêcher, vous comprenez ? Je me souvenais de son rire le jour où elle m’avait appris qu’un beau jeune homme la lui avait vendue, et je tenais à le voir de mes yeux. Oh ! je savais que ce n’était pas sain, mais c’était plus fort que moi.
Elle soupira derechef et secoua la tête.
— C’était une erreur, bien sûr. Je l’ai vu dans son avant-cour, en train de vaquer à ses occupations comme si de rien n’était ; je me suis alors sentie tellement impuissante et pleine de rage. Qu’est-ce que cela pouvait lui faire qu’une adorable adolescente soit morte si jeune, tant qu’il avait fait son beurre sur la vente de cette satanée bagnole ?
Elle se tourna vers la fenêtre, luttant clairement contre les larmes. Elle finit par leur faire face à nouveau.
— Je n’y suis jamais retournée, déclara-t-elle froidement. Je pense que, même à l’époque, j’avais conscience que ce serait dangereux – tant pour lui que pour moi. Quelque chose au fond de moi me disait que j’étais trop proche d’un précipice obscur, et que je ne devais jamais m’autoriser à me pencher par-dessus pour en sonder le fond. Alors je me suis efforcée de les oublier, lui et ses maudites voitures. Ça n’a pas été facile, mais j’ai réussi.
Elle éclata d’un nouveau rire.
— Et puis, alors que je pensais enfin avoir tourné la page, je le retrouve à une soirée. Juste là, devant moi. Mon premier réflexe a été de me figer. Heureusement que j’étais déjà assise, un verre à la main, ajouta-t-elle avec amertume.
— Ça a dû être très difficile pour vous, murmura Trudy avec sincérité. De vous retrouver soudain dans la même pièce que l’homme qui a joué un rôle dans la mort de votre fille.
Katherine cligna des paupières.
— Je sais ce que vous pensez, dit-elle d’une voix désormais traînante, mais toujours intelligible. Vous pensez que son rôle dans la destruction d’Amy Jean était négligeable. Que je suis plus coupable que lui…
En réalité, Trudy ne pensait rien de tel, mais elle se garda de la contredire. Elle voyait bien que Katherine Morton baignait depuis si longtemps dans la culpabilité et le dégoût d’elle-même qu’il serait vain de tenter de la réconforter. Et puis, qu’aurait-elle pu lui dire ?
— Et vous avez raison, bien sûr, reprit l’artiste avec lassitude. C’est moi, la responsable. Mais, au moins, j’en souffre, signala-t-elle d’un ton de défi, presque avec fierté. Et son père aussi, d’une certaine manière, du moins j’imagine, consentit-elle à contrecœur. Mais, quand j’ai vu cet homme rire et boire, j’ai compris qu’il n’avait pas éprouvé un instant de culpabilité. Et quand il s’est mis à danser avec cette riche veuve qu’il devait épouser bientôt, j’ai compris que sa vie n’irait qu’en s’améliorant.
Elle se pencha lentement en avant pour déposer son verre, non sans difficulté, pile au milieu de la table. Puis elle scruta Trudy avec une intensité telle que la policière se crispa légèrement. Le visage de l’artiste se trouvait désormais ravagé par une émotion si puissante que Trudy eut envie de se ratatiner sur son siège pour ne pas se laisser contaminer.
Bien sûr, elle ne remua pas un cil.
— J’ai vu ce qui allait se passer, vous comprenez ? Lui allait jouir des nombreuses années qu’il lui restait à vivre, aidant Millie Vander à dilapider sa fortune, dînant au Ritz, partant en vacances dans le Sud de la France, profitant de tout ce que ce monde peut lui offrir. Alors qu’Amy Jean, mon Amy Jean, reposerait six pieds sous terre, dans le noir, sans pouvoir bénéficier de cette vie qui lui a été volée. Et savez-vous…
Katherine baissa alors d’un ton et se pencha un peu plus. Les deux hommes de la pièce l’imitèrent, tendant l’oreille, à la fois fascinés et dégoûtés, mais impatients de découvrir ce qu’elle avait à ajouter.
— Tandis qu’on attendait les douze coups de minuit, j’ai compris avec une absolue certitude que je ne pouvais l’autoriser à vivre une minute de plus que nécessaire, avoua-t-elle simplement. Je n’avais encore jamais envisagé une chose pareille – je parle de la vengeance. Comme je vous l’ai dit, j’ai longtemps essayé de ne plus du tout penser à Amy Jean et à cet accident de voiture – à cette nuit cruciale où tout a basculé. Et cela impliquait d’oublier tout ce qui pouvait avoir un lien avec elle, y compris son père et cet homme. Mais à cet instant, alors que les dernières secondes de l’année s’égrenaient et que je le voyais rire et faire du gringue à Millie Vander… c’est comme si quelque chose était venu m’envelopper. Je ne saurais pas l’expliquer autrement. Comme une couverture, sauf que ça n’avait rien de chaud ni de réconfortant, bien au contraire. C’était froid et sans vie. Une contrainte, une certitude, une… oh, c’est inutile, je ne trouverai pas les mots pour le décrire. En tout cas, sans rien avoir prévu, et presque même sans le savoir, j’ai compris que je devais empêcher cet homme de vivre un jour de plus dans un monde où Amy Jean n’existait plus. Je me sentais si calme que c’en était surnaturel. Comme si un… un… un froid mortel s’était insinué dans mes veines. Une sensation dévorante et irrépressible, contre laquelle je n’ai même pas essayé de lutter.
Le souvenir de cet instant dut lui être insupportable, car elle tendit désespérément le bras vers son verre, qu’elle vida une nouvelle fois. Puis elle se renversa dans son fauteuil.
— Qu’avez-vous fait ensuite ? s’enquit Trudy dans un murmure.
— Hein ? Fait ? (Katherine la considéra d’un air distrait et se fendit d’un sourire ironique.) Oh ! je n’ai vraiment rien fait d’autre que réfléchir. Comment le tuer ? Je n’avais pas d’arme et, même si j’étais arrivée à m’emparer d’un couteau dans la cuisine pour me ruer sur lui, les autres m’auraient arrêtée. Sa voiture était dehors, et j’aurais adoré le voir mourir de la même manière que mon Amy Jean, seul dans la nuit, malheureusement je ne savais pas du tout comment m’y prendre pour la saboter. Je n’avais avec moi que mon sac à main.
Son regard se porta alors sur l’accessoire en question, qui gisait sur le sol près de son fauteuil – un grand et volumineux bagage débordant de bric-à-brac. Trudy se rappelait l’avoir remarqué lors de leur première visite.
— J’ai presque toute ma vie là-dedans, commenta Katherine en affichant un lent sourire. Y compris les pilules que mon médecin m’a prescrites pour m’aider à dormir. Ces saletés ont cessé de me faire de l’effet au bout d’un moment, et j’ai dû en prendre de plus en plus pour trouver le sommeil. Le plus amusant, c’est que ça m’a permis de comprendre comment elles fonctionnaient, entre les dosages et tout ça. Et soudain, ça m’a semblé évident. Il me suffisait d’attendre que tout le monde lève son verre à minuit, puis de ne plus quitter des yeux celui de cet homme. Dès l’instant où il l’a posé – pour danser une dernière fois avec sa bien-aimée, en l’occurrence –, j’ai versé deux doses et demie à l’intérieur, tout en veillant à ne pas être vue, bien sûr, et je n’ai plus eu qu’à attendre.
Tous ses interlocuteurs laissèrent échapper un soupir.
— Bien sûr, cela aurait raté s’il était resté plus d’une dizaine de minutes après avoir bu, ajouta-t-elle d’un ton presque désinvolte. Mais je comptais sur la météo, et sur le fait que notre Millie voudrait que ses autres convives le voient partir assez tôt – pour couper court à de nouveaux ragots, évidemment, précisa l’artiste avec humour. Il ne fallait surtout pas que qui que ce soit pense qu’il allait rester pour la nuit ! Oh ! non. Beaucoup trop choquant ! (Elle eut un rire moqueur.) Et en effet, comme je le subodorais, il a vidé sa coupe, a fait ses adieux et a pris congé. Et je… je l’ai juste regardé quitter la maison, avant de dire au revoir à mon tour et de rentrer chez moi.
Katherine avait prononcé cette dernière phrase comme si elle en était elle-même surprise.
— C’était… étrange. De marcher jusqu’à la maison. En me demandant si ça allait marcher. S’il aurait un accident avant d’arriver à bon port. Si l’impact suffirait à le tuer. Et de réfléchir à d’autres manières de me débarrasser de lui dans le cas contraire.
Cette déclaration brusque, pragmatique, presque indifférente, donna le frisson à Vincent.
— Et auriez-vous réessayé ? demanda doucement Trudy.
— Oh ! oui, confirma Katherine Morton en la regardant avec un léger sourire. Ma décision était prise, vous comprenez ?
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