Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 4 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 2

2

 

Quelques jours plus tard, l’aube était froide, mais lumineuse.

Enfin le réveillon, songea Millie Vander en se retournant dans son lit, un sourire heureux aux lèvres. Elle préparait sa fête du nouvel an depuis des semaines, et tout devrait être parfait pour ses invités, en dépit du temps détestable.

Elle sentait au fond d’elle que cette soirée serait inoubliable. Car c’était sans doute le soir où il lui ferait sa demande.

Elle sortit du lit et, maussade, s’approcha de la fenêtre, contrariée par la blancheur qui s’étendait à perte de vue. Comme elle avait passé sa semaine à espérer le dégel, cette vue lui fit pincer les lèvres. C’était à croire que la nature, qui lui jetait cet obstacle dans les pattes, lui en voulait personnellement.

Cinq des convives, qui n’habitaient pas à Oxford même, avaient déjà téléphoné pour décommander car ils n’osaient pas braver la route. Heureusement, elle avait eu la bonne idée d’engager un célèbre traiteur local et avait fait livrer ses compositions florales avant Noël, celles-ci étaient donc déjà en place. Elles n’auraient plus qu’à être légèrement rafraîchies.

Elle gagna le palier en soupirant et se dirigea vers la salle de bains la plus grande, heureuse que sa fille, Juliet, fût toujours couchée. Elle aimait bien accaparer cette pièce pendant une bonne heure le matin. À quarante-trois ans (trente-huit, pour ses amis et connaissances), il lui fallait un peu plus de temps qu’auparavant pour se sentir prête à affronter le vaste monde.

Elle ne s’en sortait cependant pas trop mal, se félicita-t-elle. Face au long miroir suspendu à la porte, elle se tourna d’un côté puis de l’autre pour étudier sa silhouette, en quête d’un signe d’affaissement ou d’un renflement disgracieux, sans rien découvrir de gênant.

Du haut de son mètre soixante, elle pouvait presque se voir tout entière, et ce que lui renvoyait la glace lui plaisait. Elle avait toujours été dotée de courbes généreuses aux bons endroits, tout en restant fine là où il le fallait. Une vraie Vénus de poche, disait toujours à son sujet George, son défunt mari. Paix à son âme.

Elle soupira une fois encore et se détourna du miroir pour réfléchir à la journée qui s’annonçait. Elle avait beaucoup à faire, mais restait convaincue que tout se déroulerait sans accroc. Elle espérait simplement que ses jumeaux de dix-neuf ans, qu’elle avait autorisés, non sans réticence, à inviter une personne chacun à la soirée, avaient choisi soigneusement.

Même si elle les aimait tendrement, ils lui donnaient parfois du fil à retordre. Sa meilleure amie Frances lui reprochait de trop les gâter, mais qui était-elle pour en juger ? Ses propres enfants la détestaient ! Au moins, Juliet était-elle pleine d’admiration pour sa mère, et Jasper en adoration devant elle. Peu importait s’ils étaient, à côté de cela, un tantinet turbulents ! Durant sa jeunesse, elle-même s’était parfois montrée légèrement irresponsable. Il fallait bien en profiter un peu.

Elle croisa son regard satisfait dans la glace de taille normale suspendue au-dessus du lavabo et contempla son visage avec espoir. Même sans maquillage, elle était convaincue de ne pas faire son âge. Tout le monde l’affirmait ! Sa peau claire y contribuait sans doute, elle se pencha néanmoins pour guetter la présence de pattes-d’oie aux coins de ses yeux, sans en trouver aucune. Rien d’évident en tout cas.

Elle portait encore des couches quand elle avait compris que ses yeux vert jade étaient son plus bel atout, à égalité avec ses cheveux auburn (certainement pas roux) qu’elle s’obstinait à conserver longs, encore maintenant. Qui trouvait que cela faisait petite fille ? Les cheveux longs permettaient de réaliser des coiffures merveilleuses – un pli français, des chignons de toutes sortes… Seules les femmes d’âge moyen ne voulant plus fournir le moindre effort se les coupaient court, et elle n’en était clairement pas encore à ce stade.

Ravie de constater que la crème de beauté dont elle s’imprégnait chaque soir la figure semblait produire son effet, elle ramassa ses longs cheveux en torsade sur le sommet de son crâne afin de ne pas les mouiller et ouvrit les robinets pour se faire couler un bain chaud, réfléchissant avec bonheur à la splendide soirée à venir.

Surtout, elle pensait à Terry – le grand, beau et ténébreux Terry. Terry, plus jeune qu’elle d’une bonne dizaine d’années.

Mais quelle importance, à notre époque ? Furieuse d’avoir une nouvelle fois nourri des pensées négatives quant à leur différence d’âge, elle versa dans la baignoire ses sels de bain préférés – à l’odeur de jasmin et au coût exorbitant – et, après avoir retiré son déshabillé en satin pêche, s’immergea avec un soupir de contentement dans l’eau parfumée.

La coiffeuse, programmée à 16 heures, réaliserait un chignon délicieusement « négligé », laissant de charmantes boucles s’échapper autour des oreilles et du cou. C’était du dernier chic – elle l’avait vu dans un magazine rapporté de France à l’automne. Sa nouvelle robe, acquise chez Harrods pour l’occasion, l’attendait dans sa penderie. Les femmes de ménage devaient arriver sous peu pour s’assurer que sa maison – un magnifique manoir de cinq pièces en stuc blanc, érigé dans une rue ombragée légèrement à l’écart de l’extrémité de Banbury Road – soit propre comme un sou neuf.

Feu son époux, expert en investissement et en valeurs boursières de toutes sortes, l’avait laissée dans une situation financière plus que confortable, avec des comptes bancaires bien remplis, mais aussi une rente régulière qui entamait à peine son capital. Paix à son âme.

Elle fronça les sourcils avec gêne et tâcha de ne plus songer à George. Elle l’avait aimé, lui avait donné des jumeaux et s’était efforcée d’être une bonne épouse, recevant à dîner ses collègues pendant de longues années, même si elle les trouvait indiciblement rasoir. Elle n’avait donc aucune raison de se sentir coupable. D’autant qu’il n’était plus de ce monde depuis près de cinq ans, à présent. Une veuve encore jeune, avec tant de belles années devant elle, ne pouvait tout de même pas finir ses jours en le pleurant dans la solitude, n’est-ce pas ?

Et Terry était si gentil. Elle était certaine que George aurait approuvé son choix. Bien sûr, étant comme elle issu d’une famille aisée, son défunt mari aurait peut-être été légèrement surpris qu’elle ait jeté son dévolu sur un self-made-man. Toutefois, George n’était pas snob et avait toujours admiré le dynamisme des travailleurs. Et Terry possédait des parts dans une affaire prestigieuse en plein essor.

Non, elle était certaine de ne rien avoir à se reprocher, quoi qu’en pensent les curieux ! Elle secoua la tête, s’en voulant d’avoir encore laissé de sombres pensées menacer sa bonne humeur. Rien ne devait gâcher ce moment si particulier. Aujourd’hui serait un grand jour – elle en était certaine ! Il marquerait la fin de l’année en cours, et 1963 se révélerait tout aussi merveilleuse. Surtout si, comme elle le supposait, Terry trouvait enfin le courage de lui demander sa main.

Elle ne pensait pas se faire d’illusions en espérant recevoir bientôt une bague de fiançailles digne de ce nom. Ce n’était pas comme s’ils n’avaient pas conclu leur « petit accord » tacite. Ils se fréquentaient désormais depuis près d’une année. Et elle portait quotidiennement en pendentif l’adorable cœur qu’il lui avait offert pour son anniversaire. Cela en disait assez long sur ses sentiments, n’est-ce pas ? Dans le cas contraire, elle veillerait dès ce soir à dissiper ses doutes, afin qu’il sache qu’elle était prête à le voir mettre un genou en terre devant elle. Ce serait tellement romantique, entre les flocons qui tombaient sans discontinuer, les cloches retentissant pour la nouvelle année et tout le reste…

Elle soupira et attrapa une éponge pour frotter distraitement ses bras pâles parsemés de taches de rousseur. Bien sûr, elle savait pourquoi il avait rechigné à la demander en mariage jusqu’à présent. Les enfants de Millie, ces petits galopins, ne se montraient pas toujours très polis avec lui. Mais ils n’avaient pas encore vingt ans, ainsi qu’elle le lui rappelait de temps à autre, et tout le monde savait qu’on pouvait être encore difficile et à fleur de peau à cet âge-là. Ils changeraient à leur vingtième anniversaire et commenceraient à se comporter en adultes. Dans le cas contraire… eh bien, si indulgente qu’elle fût habituellement, elle savait néanmoins taper du poing sur la table si nécessaire. Millie pinça alors les lèvres et haussa les épaules avec humeur.

Quoi qu’il advienne, elle ne les laisserait pas tout gâcher ce soir. Ils devaient se mettre dans la tête que, même s’ils avaient été sa raison d’être jusqu’à présent – et encore plus depuis le trépas de George –, ils ne pourraient pas rester éternellement au centre de son univers. Bientôt, ils se marieraient à leur tour et quitteraient la maison, elle aurait alors bien besoin d’une personne dans sa vie. Espéraient-ils la voir finir ses jours toute seule ? leur demanderait-elle. Alors ?

Pour une fois, elle penserait d’abord à elle, sans se soucier des réactions d’autrui. Ses amis narquois pourraient bien aller se faire pendre ailleurs ! Elle lâcha un petit cri ravi en imaginant la mine stupéfiée de Frances quand elle lui montrerait sa bague de fiançailles toute neuve au cours de leur prochain déjeuner au Randolph !

Un sourire aux lèvres, Millie Vander renversa la tête sur le rebord de la baignoire et soupira d’aise.

La soirée promettait d’être magique. Elle comptait bien s’en assurer.

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